Nous avons rencontré Frédéric Mariage. Les fanfares, il les pratique à différents niveaux. Elles sont pour lui tout à la fois matière à rencontres humaines, matière à projets socioculturels, matière à créations collectives... La musique est là, bien présente, source de plaisir pur ou de petits bonheurs. Et pourtant, il se surprend à dire qu'elle n'est finalement qu'un prétexte ; que l'important, c'est tout ce qu'il y a autour.

Entretien avec Frédéric Mariage, Animateur à la Maison de la Culture de Tournai ; Secrétaire de la Fédération Musicale du Hainaut ; Cheville ouvrière de l'Union des Sociétés Musicales ; Flûtiste dans La fanfare détournée et administrateur dans la même société.

 

Une inauguration en fanfare
Je suis animateur à la Maison de la Culture de Tournai. Je suis entré ici en 1980 comme objecteur de conscience. La Maison de la Culture a été inaugurée en 1982 avec une grande exposition sur les Harmonies et fanfares en Hainaut Occidental. Le Hainaut occidental représente un tissu particulièrement dense en sociétés musicales. Pour cette exposition, un vrai travail d'enquête avait été réalisé auprès d'elles. Des collaborateurs sont allés à la rencontre des fanfares et harmonies de la région. Cela nous a permis "d'approcher" tous les responsables de ces sociétés. Une fois l'exposition terminée, ces personnes ont fait état de leur envie de continuer à collaborer avec nous. De là, est venue l'idée d'organiser un colloque sur la réalité des sociétés musicales. Il a eu lieu en 1984. A près de trente ans d'intervalle, je suis frappé de voir que les questions qui se posaient à l'époque sont exactement les mêmes que celles qui se posent aujourd'hui. A savoir : l'intégration des jeunes ; la place pour les harmonies et les fanfares dans notre environnement musical surchargé et surmédiatisé. Suite à ce colloque en 1984, on a créé un petit journal : Hafa Hainaut Occidental (Harmonies et Fanfares). C'était un trimestriel réalisé en collaboration avec les chefs de fanfares, les secrétaires, les présidents, les musiciens. Cela a vraiment créé un lien entre toutes les sociétés de la région. Un lien d'autant plus important qu'à cette époque, la fusion des communes venait d'être réalisée. Les sociétés musicales avaient pratiquement tout perdu dans l'opération. Une entité comme Tournai par exemple a fusionné 29 villages. Forcément, les moyens ont été réduits. Il faut savoir qu'avant la fusion, chaque société recevait de l'aide pour organiser des concerts, des prêts de salle et une subvention de 8000 francs belges. Aujourd'hui, l'aide reçue se résume à une subvention de 200 €. Au bout de 30 ans, cela ne représente plus rien. Et encore, pour ces 200 €, on nous demande de venir faire un concert gratuit sur la Grand-Place.

La fanfare du village
Je pense qu'avant, une fanfare, c'était l'identité du village, un élément de représentation. A l'origine d'ailleurs, il y avait toute sorte de fanfares. Certaines dépendaient du pouvoir communal, d'autres de l'église, d'autres encore d'une entreprise ou d'un parti. Tout cela a évidemment beaucoup changé mais je pense qu'une fanfare est encore aujourd'hui considérée par les habitants d'un village comme une carte de visite. Celle de Mourcourt1, mon village, a été créée en 1873. Elle a traversé le temps avec des hauts et des bas. Il y a là quelque chose de la transmission, de la passation. Je l'ai dirigée de 1979 à 1982 mais je me suis rendu compte assez vite que je ne suis pas chef. Je suis musicien et animateur. Ce qui m'intéressait le plus, c'était de gérer un collectif de gens ; de faire en sorte que cela soit un espace démocratique, afin que tout le monde puisse s'exprimer. Ce n'est pas toujours simple. Les fanfares ne sont pas forcément structurées en ASBL. Dans ces cas là, le pouvoir peut être entre les mains de quelques personnes. Ils sont les piliers de la fanfare, les pères fondateurs. A ce titre, ils considèrent qu'elle leur appartient. Elle fait partie de l'héritage familial en quelque sorte. Amener du changement, faire évoluer les choses dans ces conditions, c'est parfois très compliqué.

Du côté de la fédération... et des associations
A côté de cela, il y a tout le travail qui se fait ici, à la Maison de la Culture. J'étais membre d'une société musicale. A ce titre, je suis entré dans le conseil d'administration de la fédération. Sur le Hainaut, elle rassemble 187 sociétés affiliées. Mais il y a sans doute le même nombre de non affiliées. Maintenant, je suis à la fois actif sur la fédération provinciale - j'en suis le Secrétaire - et sur la Confédération (Union des Sociétés Musicales). Depuis qu'on a arrêté la revue (Musicum), je travaille sur un site internet destiné à valoriser les sociétés musicales, leurs projets et leur production. Leurs projets, ce sont les formes qu'elles donnent à leur vie associative ; leur manière de fonctionner, les limites qu'elles se fixent par rapport au niveau des musiciens et la formation qu'elle leur fournit. La production, c'est le spectacle qu'elles proposent, ce qu'elles créent. Parce qu'à côté de cela, sur le terrain, les sociétés musicales font aussi un énorme travail qui dépasse de loin ce qu'on imagine. Elles gèrent leurs propres infrastructures ; elles gèrent la diffusion de leurs concerts ; parfois, elles travaillent en partenariat avec d'autres sociétés ; elles font de la création musicale ; apprennent de nouveaux répertoires ; elles montent des projets ; organisent la formation de leurs musiciens. De mon point de vue, à leur échelle, le travail qu'elles réalisent, c'est tout à la fois celui d'un centre culturel mais aussi parfois celui d'une organisation d'éducation permanente. Il faut considérer aussi l'ampleur des tâches réalisées à la lumière des subventions qu'elles reçoivent sur base de l'arrêté de 71’. Pour prendre l'exemple de La fanfare détournée où je joue : le chiffre d'affaires varie en fonction des années entre 15.000 et 25.000 €. Le montant de nos subventions s'élève en tout et pour tout à 497 € (297 € à la F.W.B. et 200 € à la commune).

De la formation .... au répertoire...
Je pense qu'il y a deux éléments susceptibles de favoriser l'évolution des sociétés musicales. C'est d'une part, le répertoire ; d'autre part, la formation des chefs. Ces deux éléments sont inextricablement liés. En fonction du niveau et du type de formation du chef, le répertoire changera et la société évoluera. Certains chefs essaient de trouver un répertoire un peu plus original.

D'autres réussissent à créer leur propre couleur mais cela n'arrive que lorsque les chefs sont bien formés. Les sociétés musicales ont aussi souvent le réflexe d'aller chercher des diplômés du Conservatoire Royal. Alors presque immanquablement, on reste dans le répertoire classique. Pas de mise en scène, pas de fausse note! Dans les années 70, il y a eu un développement des Académies de musique. Elles ont multiplié les antennes dans les villages. Elles prenaient ainsi en charge une partie importante de la formation des musiciens. Même si certaines écoles de musique assumaient l'initiation de leurs membres. Inévitablement, cela a conditionné le répertoire. Cela explique aussi probablement que la plupart des fanfares n'acceptent que des personnes sachant lire les partitions. Tout cela est donc fort dépendant du chef d'orchestre même si eux-mêmes peuvent être gênés par le poids de la tradition. Il me semble pourtant que certains responsables de sociétés commencent à comprendre la situation. Ils se rendent compte qu'on n'attire pas le pu-blic avec un répertoire classique. Les fanfares, c'est fait pour faire la fête. Il faut de la musique festive et populaire. Des choses qui bougent. Néanmoins, la qualité de la musique doit être préservée. C'est tout-à-fait compatible. Un autre problème c'est que les reconnaissances des fanfares passent par un classement dans une catégorie. A ce jour, le seul critère c'est la difficulté des œuvres, c'est-à-dire la dextérité, le nombre de notes à la minute. Tout cela est fort désuet. Pourtant, c'est important pour les sociétés musicales d'être classées dans une catégorie.

Le nouveau décret
De mon point de vue, c'est un bon décret. Il tend à regrouper les moyens. Il ne reconnaît plus directement les sociétés musicales mais il reconnaît d'une part les fédérations qui ont leur activité sur la province et d'autre part la confédération. Moi, j'aurais préféré qu'on ne reconnaisse que la confédération et qu'elle accède ainsi à plus de moyens. En fait, dans le nouveau décret, une fédération comme celle du Hainaut, aurait droit à un permanent et une subvention à 45.000 euros. Si par contre, on regroupait les moyens sur l'ensemble du territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, c'est-à-dire au niveau de la Confédération (elle regroupe 6 fédérations et concerne 470 sociétés, dont 180 pour le seul Hainaut) on pourrait avoir accès à 3 permanents. Dans ce cas là, on pourrait avoir un spécialiste du développement de projets, un autre pour la communication et un troisième pour la formation. Un seul permanent sur une fédération, cela signifie qu'il devra maîtriser un ensemble de compétences. Bon, maintenant rien n'empêche les fédérations de se mettre ensemble et de mutualiser leurs moyens et leurs actions. Par ailleurs, ce décret relie les pratiques artistiques en amateurs avec les principes de l'éducation permanente. Il relie aussi la matière culturelle à la matière artistique. C'est important parce que dans la plupart des sociétés, la musique n'est jamais qu'un prétexte. Pour les gens, ce qui compte, c'est ce qu'ils vont faire ensemble. Ce qu'ils vont vivre. Il y a à cet égard un écart entre les conceptions des responsables de sociétés et celles de leurs membres. Les premiers disent " notre projet, c'est la musique ". Les seconds répondent que l'important, c'est la répétition du mercredi soir et l'occasion de se rencontrer. A quelques exceptions près, la musique est un prétexte. Sinon, on est dans des sociétés où il y a un examen d'entrée. L'objectif des musiciens dans ce cas là, c'est de faire de la musique à un haut niveau.

La dynamique du projet
C'est un moteur auquel je crois beaucoup. Ne jamais faire deux fois la même chose! Bien sûr, ce n'est pas dans les mœurs. Cela remet en cause les pratiques habituelles des sociétés. Tous les ans, elles organisent leur gala annuel. C'est le même depuis autant d'années. Je crois pourtant que c'est vers cela qu'il faut tendre. Même si cela suscite des résistances. La fédération musicale du Hainaut, depuis quelques années, a mis sur pied un dispositif d'aide aux projets. Pour monter un projet, les sociétés ont la possibilité d'avoir une subvention qui va de 200 à 6 ou 700 euros. La première année, on a eu 8 demandes ; la deu-xième année, 4 et cette année plus rien. Et encore les 8 demandes venaient toutes de la région de Tournai. Elles venaient pour la plupart de gens qui avaient déjà la pratique du projet. Sans compter que les sociétés qui ont participé, comme elles travaillent beaucoup avec des bénévoles, ont eu énormément de mal à trouver des justificatifs financiers. Là, je pense qu'il y a un réel travail à faire sur la pédagogie du projets avec les sociétés musicales. J'en suis d'autant plus persuadé qu'après s'être mises dans le bain de cette dynamique là, les sociétés comprennent le plaisir qu'i y a à faire de nouvelles choses, à prendre des risques.

En chantier ...
Je voudrais mettre sur pied des sociétés musicales d'un nouveau genre. Par exemple, un groupe d'accordéons à vélos. Mais on peut imaginer plein de choses. On peut imaginer un ensemble trombones et piccolos. Enfin des choses nouvelles. Qui n'existent pas dans leur forme. Ce qui est important, c'est que les gens puissent rencontrer d'autres gens, d'autres cultures. Ce projet là, je le vois plus sur le territoire de l'euro-métropole. De cette manière, il pourrait associer la Flandre occidentale, le nord de la France et le Tournaisis. L'idée est de recruter les musiciens et d'avoir des structures porteuses sur les trois versants. Ce qu'on appelle les fabriques culturelles. Des espaces où on peut accueillir des musiciens, où on peut les encadrer, où il y a aussi les structures administratives pour pouvoir engager les professionnels qui pourraient les encadrer. Comme les pratiques et les moyens sont très différents sur les trois territoires, ce sera une vraie richesse. Cela permettra en tout cas d'aller plus loin. Et de tout cela peuvent sortir tellement de choses passionnantes!

 

 

1. dans une analyse disponible sur notre site (cesep.be), nous revenons sur l’évolution de cette fanfare qui est représentative du passage entre classique et moderne.