A la base, les fanfares ont permis de s'emparer d'une culture réservée. D'ouvrir les portes de la musique aux classes populaires. De s'approprier des répertoires et de les rafraîchir. Et puis, sont apparues les nouvelles fanfares. C'est toujours de la musique en amateur, mais c'est plus agité, plus improvisé. plus interactif. C'est le montre, explique Catherine Stilmant, de l'ouverture naturelle de l'éducation permanente à d'autres champs d'action que le militantisme.

Entretien avec Catherine Stilmant
Catherine Stilmant est musicophile et Inspectrice au Service général d'Inspection de la Culture

 

La vision que j'ai des fanfares est une vision très évolutive. On a longtemps fonctionné avec des fanfares de type classique : des harmonies de village, des émanations de corps de police ou de pompiers. Il y a une bonne dizaine d'années, on a vu naître les nouvelles fanfares. Les deux démarches se rassemblent par l'esprit d'amateur qui les anime. Amateur est ici à entendre dans le sens le plus noble du terme. Les gens se font plaisir en jouant de la musique. Ils ne sont pas rétribués. L'accès des spectateurs est libre et gratuit. D'autant plus libre que les prestations se font à l'extérieur. Si le public apprécie, il reste ; sinon il s'en va. Par contre, les démarches se différencient sur une série d'éléments, sur le type d'instruments notamment. Les nouvelles fanfares utilisent des instruments moins conventionnels, plus improbables. Ce sont aussi des groupes dont les membres sont plus jeunes, plus décalés, plus proches des arts de la rue. Les fanfares classiques se produisent dans les fêtes et les événements locaux. Les nouvelles fanfares, elles, se produisent dans des festivals de rue ou dans des événements comme le Doudou, le carnaval de Tournai ou le 15 août à Liège. Le public aussi est très différent. La fanfare classique attirait un public local, attaché à la fanfare. Les nouvelles fanfares s'adressent à un public plus jeune qui est d'abord attiré par l'aspect festif de l'événement.

Répertoire ...
Les répertoires également sont fort éloignés. Les fanfares traditionnelles jouent principalement des pièces classiques adaptées ; soit des pièces de fanfares, soit des morceaux de musiques classiques retranscrites pour la fanfare. Les nouvelles fanfares ne fonctionnent pas du tout comme ça. Elles vont puiser leur répertoire partout dans la musique d'aujourd'hui, dans la pop ou les musiques ethniques. Elles pratiquent des improvisations aussi. Elles ont une démarche plus proche du jazz. Le principe étant d'avoir pour le rythme et les accords un canevas de base autour duquel les musiciens vont pouvoir composer plus librement.

... et formation
La manière d'envisager la formation des membres n'est pas, non plus, identique. Dans les deux cas, c'est vrai qu'il s'agit d'une formation non-formelle dans le sens non académique. 
Néanmoins, dans les fanfares traditionnelles, il est fréquent que des cours de solfège soient organisés à l'attention des participants plus jeunes ou plus récents. C 'est une manière pour ces fanfares de pérenniser leurs membres et de perpétuer une tradition. La transmission du savoir est plus verticale. Dans les nouvelles fanfares, la formation se fait souvent sur le tas. Elle est plus intuitive. Ainsi, les nouveaux participants - y compris ceux qui ont un bagage musical très léger - sont directement intégrés. On leur met en main des instruments. On leur donne des choses très basiques à faire et progressivement, ils vont se former. Ce qui explique que certains instruments soient privilégiés parce qu'ils sont plus facilement maîtrisés. On n'évolue pas dans un cursus très organisé. On est moins dans la tradition. Dans le même ordre d'idée, les nouvelles fanfares sont dans une démarche beaucoup plus "interactive" avec le public. Il est prié de participer. Il fait partie du spectacle.

Un lieu d'émancipation
Je dirais que c'est peut-être plus clair dans les fanfares mo-dernes. Dans les fanfares classiques, on s'inscrit dans une tradition. On pérennise une institution aussi. Dans les fanfares nouvelles, la démarche est souvent différente. On les retrouvera plutôt dans des festivals bis ou off, ou dans des événements plus alternatifs. Même si, historiquement, la fanfare classique était un lieu d'émancipation. Un lieu qui ouvrait l'accès à la musique pour des gens qui n'en avaient pas les moyens. La musique faisait partie de la bonne éducation bourgeoise. Les fanfares mettaient cette pratique à la disposition de classes sociales moins favorisées. C'est ainsi qu'on a vu naître des fanfares d'entreprises, des fanfares ouvrières. Des fanfares de village aussi qui n'avaient pas les moyens de se payer un orchestre. Elles devenaient l'orchestre local. Elles accompa-gnaient les opérettes et mettaient "la grande musique" à la disposition de tous.

Reconnaissance et soutien ?
Au niveau de l'éducation permanente, les fanfares relèvent d'une ancienne loi de 1971 qui reconnait entre autres les pratiques musicales en amateur. Cela concerne à la fois les fanfares, les chorales et des groupes de percussions. Il y a des fédérations musicales attachées aux provinces : Brabant, Hainaut, Liège, Namur. Les fanfares ne sont pas reconnues par la FWB en tant que telles mais par le biais de la fédération. Chaque fanfare remet à sa fédération un dossier relatif à ses prestations, les formations assurées, la composition de ses instances et ses règles de fonctionnement. La fédération porte ces dossiers. En retour, les fanfares reçoivent une subvention proportionnelle à leurs prestations. Dans certains cas, une acti-vité exceptionnelle ou une action spécifique de formation ou de militantisme peut être reconnue et donner lieu à une plus value dans la subvention. Les fanfares peuvent aussi être reconnues dans le cadre des "Tournées Art et Vie". Cela permet aux orga-nisateurs qui les programment d'obtenir une intervention sur le montant de leur cachet. Elles peuvent enfin introduire des dossiers dans le cadre des commissions pluridisciplinaires. Dans ce cas, il s'agit de soutenir un projet commun entre une fanfare et un autre opérateur culturel reconnu ou non. Cela peut être une salle de spectacle bis, un festival citoyen, ou encore un collectif de femmes. 
En principe, elles pourraient rentrer des budgets dans le cadre des musiques non classiques. En pratique, les budgets sont assez faibles et comme il existe d'autres pistes de soutien, ce n'est pas là qu'elles vont chercher les moyens complémentaires.

Concrètement ...
Les montants sont assez limités. Ils tournent autour de 500 € annuels. Mais peuvent monter à 2.000 ou 3.000 € en fonction de la dimension de la fanfare. Ces montants permettent notamment de payer les partitions. De leur côté, les fédérations reçoivent une subvention spécifique pour les services rendus à leurs membres. Il peut s'agir d'achats d'instruments mis à disposition, de services juridiques ou d'aide à la constitution de dossiers. Il y a donc un soutien direct aux fanfares et un soutien indirect via les fédérations. Cela signifie aussi que pour être subsidiée, une fanfare doit nécessairement être inscrite dans une fédération. Certaines fanfares demandent une cotisation à leurs membres. Parfois, ces cotisations sont réservées aux seuls membres adultes. D'autres mesures (cours gratuit pour les enfants, prêt d'instrument) sont développées de manière à garantir une dynamique d'ouverture et d'accessibilité pour tous les publics. Les fanfares peuvent aussi recevoir du pouvoir communal une aide financière ou logistique. Mais cette aide n'est pas généralisée. Elle n'est pas obligatoire non plus. Il arrive aussi que le soutien soit conditionné à des prestations pour une œuvre caritative, une festivité locale ou l'ouverture du bal du bourgmestre. Cela dépend des pratiques locales et aussi des origines confessionnelles ou non confessionnelles des fanfares. Dans tel cas, ce sera la maison du peuple qui sera mise à disposition pour les répétitions ou les concerts ; dans tel autre, ce sera un local paroissial. Les fanfares sont liées à une histoire, à la pilarisation qui s'est opérée. Il n'était pas rare de voir dans un même village la fanfare des bleus et la fanfare des rouges, celle des catholiques et des non catholiques. Il y a quelques survivances mais les jeunes qui rentrent dans ces fanfares-là ne le vivent pas de la même manière que leurs aînés. La concurrence n'est plus la règle. Il y a maintenant une grande mobilité qui se traduit par des transfuges ou des échanges de musiciens.

Socio-culture ?
J'ai l'impression que le milieu culturel prend conscience de l'importance de ces pratiques musicales, particulièrement depuis l'émergence des nouvelles fanfares. Il n'est pas rare de voir des centres culturels faire appel à ces formations pour éclairer musicalement une de leurs activités. Bien sûr, les fanfares peuvent aussi rentrer une demande dans le cadre du décret relatif aux organisations d'éducation permanente mais ce sera alors sur base d'un travail plus vaste que le travail musical. D'une manière générale, je dirais qu'il y a une ouverture naturelle de l'éducation permanente à d'autres champs d'action que celui du militantisme. L'éducation permanente s'enrichit de manière cohérente de démarches artistiques. De plus en plus d'associations ne travaillent pas le développement citoyen stricto sensu, mais associent démarche citoyenne et création artistique et c'est bien alors de création artistique émancipatrice dont il s'agit. Dans le cas des fanfares, il me paraît cohérent de prétendre à une démarche émancipatrice : celle de s'emparer d'une culture "réservée", d'un savoir-faire si souvent académique, de s'approprier un répertoire et de le dépoussiérer. Il s'agit d'un retour aux sources en quelque sorte.