Entretien avec Patricia Gérimont du Service de la Créativité et des Pratiques artistiques de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

 

Remettre en perspective
Pour comprendre la politique menée par le ministère vis-à-vis des fanfares, il me semble opportun de retracer un peu l'histoire. Le premier soutien dont elles ont pu bénéficier date de 1921. Il s'agit de l'Arrêté Royal Jules Destrée qui fondait l'éducation populaire. Cet arrêté organisait le soutien aux "œuvres complémentaires à l'école". Il subventionnait des associations locales et leurs missions de loisirs culturels. C'est dans ce cadre que furent reconnues les fanfares et harmonies. Début des années '70, en 1971 exactement, un Arrêté Royal est venu réorganiser le secteur. Cet arrêté prévoyait la reconnaissance d'associations générales ou régionales avec locales dépendantes. Les fédérations musicales qui regroupent sur base provinciale les sociétés locales ont été reconnues dans ce nouveau cadre. Le Ministère a négocié avec ces dernières que leurs sociétés musicales locales affiliées puissent être considérées comme des locales dépendantes et que les fédérations se chargent de redistribuer elles-mêmes les subventions à leurs sociétés locales affi-liées, ce qui permettait au Ministère de retirer leur agrément dans le cadre de l'arrêté de 1921 et contribuait à renforcer la légitimité des fédérations auprès de leur base. Elles-mêmes se sont regroupées en confédération. C'est le cas de "A Coeur Joie" pour les sociétés chorales et de l'USM (Union des Sociétés musicales) qui sont des plates-formes où se trouvent réunies les différentes fédérations provinciales de pratiques musicales. Le financement des fédérations sur base de l'arrêté de '71 se fait donc à deux niveaux : l'un est destiné à financer leur fonctionnement et les services qu'elles rendent ; l'autre est redistribué aux associations locales. Tout cela concerne, à vrai dire, des montants assez dérisoires. Sauf pour la fédération musicale du Hainaut dont les montants sont un peu plus élevés car c'est une fédération qui regroupe un nombre important de sociétés. Voilà pour le contexte.

De l'éducation populaire à l'éducation permanente...
Dans la foulée, arrive le décret de 76 avec lequel on passe de l'éducation populaire à l'éducation permanente. Il inscrivait les associations et leurs actions dans la perspective d'une analyse critique et citoyenne et entendait mettre en place les principes d'une démocratie culturelle. Les pratiques artistiques en amateur et les fédérations qui les représentaient relevaient plus d'une démarche de démocratisation de la culture dans le sens où elles favorisaient l'accès du plus grand nombre à une culture "autorisée". Les pratiques en amateur et leurs fédérations n'ont donc pu rentrer dans le décret de '76. Elles sont restées coincées dans l'arrêté de '71. Dans les années 80, on a amorcé une réflexion sur la manière de renouveler le cadre législatif relatif à ces associations de loisirs culturels sans aboutir à la mise en place d'une législation spécifique. C'est à ce moment qu'on a commencé à transférer les pratiques en amateur vers les secteurs artistiques concernés de la Direction Générale de la Culture. De cette manière, ce qui relevait du théâtre amateur a été renvoyé vers le service du théâtre. Toutefois, ce mouvement s'est limité au théâtre ; les pratiques musicales n'ont pas été transférées. Maintenant, avec le recul, on peut dire que ce n'était pas une bonne idée. Ces secteurs valorisent des productions et des artistes professionnels. Faire se côtoyer les pratiques professionnelles et les arts en amateur n'a pas aidé ces derniers à grandir ni à se développer. Donc, la situation des pratiques artistiques en amateur est restée calée en raison de ce qu'il faut bien appeler une sorte de désintérêt, voire de mépris qui leur était porté.

Sortir de l'immobilisme
Au début des années 2000, les choses se sont mises à bouger. L'accord de Gouvernement de l'époque prévoyait l'élaboration d'un décret pour les Centres d'Expression et de Créativité. Dans le même temps, les fédérations de pratiques artistiques en amateur revendiquaient également un décret propre. A juste titre, elles voulaient sortir de l'immobilisme et obtenir des moyens financiers plus élevés. De législature en législature, les choses ont traîné. On a aussi beaucoup hésité sur le fait de savoir si on élaborait un décret commun pour les CEC et les pratiques artistiques en amateur. Certains pensaient qu'englober les pratiques artistiques en amateur et les CEC dans un même décret allait retarder le processus et qu'il valait mieux donner très vite un statut juridique aux CEC. Finalement, le décret concernera à la fois les CEC et les pratiques artistiques en amateur.

Un décret pour deux...
Relever les avantages et les inconvénients que cela implique, n'est, à ce stade, pas facile puisque le décret du 30 avril 2009 n'est pas encore d'application. Mais il y a quelques évidences. Notamment, le fait que l'on se situe dans deux mondes socio-logiquement fort éloignés. Les sociétés musicales sont très anciennes. Certaines sont centenaires. Leurs chevilles ouvrières sont pour la plupart bénévoles, généralement issues de la base. Souvent, ce sont des personnes retraitées. Ce ne sont pas des professionnels de l'action culturelle. Le mouvement des CEC, lui, naît de l'après mai '68. Il date des années 70, où l'on prônait le retour à l'artisanat et le développement de la créativité. C'est un secteur qui est pour partie professionnalisé et financé par diverses sources. Chaque CEC bénéficie d'une subvention modeste et variable selon sa taille. Les sociétés musicales sont beaucoup plus mal logées.

Recul ou évolution ?
Le décret de 2009, ne reconnaît que les structures faîtières. Seules les fédérations seront financées. Les locales ne le seront pas. Et les fédérations, pour être reconnues, doivent avoir un nombre important d'affiliés. La crainte du législateur étant d'être submergé par des demandes inflationnistes, le décret est relativement verrouillé au niveau des financements qu'il permet. Avant l'adoption du décret, la situation était complètement figée dans la mesure où les nouvelles reconnaissances étaient impossibles depuis 1976. Le nouveau décret est sensé débloquer la situation. Les montants prévus sont supérieurs. Les exigences, les missions, les enjeux sont construits par rapport à eux. Cela devrait quand même leur permettre d'évoluer, de se faire reconnaître. C'est vrai aussi qu'il peut se poser parfois un problème de renforcement dans le sens où les fédérations les plus dynamiques, génèrent le plus de projets et sont par conséquent celles qui évoluent le plus facilement, le plus vite. Cela souligne à quel point une clé importante pour l'évolution des fédérations et de leurs affiliés, c'est la formation de leurs cadres.

2014-2016
La mise en œuvre du décret est actuellement postposée pour des raisons budgétaires. Les montants nécessaires à son application ne sont pourtant pas démesurés. On ne pourra pas le mettre en œuvre avant 2014. Cela signifie que les premières reconnaissances prendront leurs effets au mieux en 2016. En attendant, on lance de petits appels à projets pour les aider à développer des initiatives. L'objectif de ces appels à projets, est de faire évoluer les mentalités, d'inciter à rénover les modes d'action, à trouver de nouvelles idées, à changer les fonctionnements. Des choses se mettent en place. Par exemple, l'USM organise avec chaque fédération, un festival annuel des fanfares et harmonies. Elles font leur prestation et puis elles s'en vont. Il y a peu de public. Frédérique Mariage, le Secrétaire de la fédération des sociétés musicales du Hainaut, a imaginé d'organiser cet événement dans le cadre des journées du patrimoine et de disperser les fanfares et harmonies dans des lieux où il y a aura des visites, des bâtiments ouverts. C'est une stratégie intéressante pour toucher un public. Elle est porteuse de sens.

Le nouveau décret
Le nouveau décret ne se penche qu'indirectement sur la manière dont les associations locales organisent la formation de leurs membres ou sur les écoles de musique qu'elles ont mis en
place. Les aspects pédagogiques sont envisagés sous l'angle de la formation des cadres et des outils développés par les fédérations pour leurs membres. A l'image, par exemple, des camps musicaux qui sont organisés par certaines fédérations. C'est l'idée même du principe de subsidiarité que de laisser l'initiative aux acteurs de terrain, en l'occurrence les fédérations. Même si ce nouveau décret est le signe tangible de la volonté de reconsidérer ce pan de la vie associative, de s'en préoccuper, il est clair aussi que sa mise en œuvre risque d'en montrer ses limites et qu'il nécessitera des modifications. Le décret offre un nouveau cadre aux associations reconnues anciennement, ce qui, en soi, est une bonne chose. Mais dans le même temps, il néglige les écoles de rock ou d'autres formations plus récentes ou plus innovantes. Celles-là ne pourront se faire subventionner par ce biais là, si ce n'est à la condition de se structurer en fédération. C'est la même situation pour les nouvelles fanfares. Pour qu'elles puissent être financées par le décret de 2009, il faudrait qu'elles créent leur propre fédération. Encore faut-il que l'enjeu financier justifie l'énergie nécessaire à cette construction. Du reste, les conditions sont relativement exigeantes quant au nombre d'associations à affilier. Ainsi, pour une fédération provinciale ou régionale, il faut fédérer au moins 40 associations ou 40 % des associations développant la pratique concernée. Et les montants envisagés ne sont pas énormes. Les fédérations qui regroupent moins de 25 associations locales recevront 5000 €. Celles fédérant entre 26 et 50 associations : 10.000 €. Entre 51 et 100 associations locales fédérées, la fédération recevra 15.000 €. C'est un aspect du décret qui risque de montrer assez rapidement ses limites quand il sera appliqué. Cela nécessitera probablement qu'on le fasse évoluer. De ce point de vue, le décret 2009 doit être considéré comme une phase transitoire. C'est un secteur qui a été négligé et d'une certaine manière, il continue à l'être. Le décret 2009 a le mérite de faire un peu avancer les choses et aussi d'obliger le secteur des pratiques musicales en amateur à évoluer. Il faut le voir comme une première étape. Ce n'est toutefois pas une approche prospective de la pratique artistique en amateur aujourd'hui. Tout reste à faire à ce niveau. On peut gager toutefois que des changements positifs se produiront au cours de la décennie dans la mesure où les pratiques en amateur sont reconsidérées aujourd'hui et sont davantage prises en compte dans les réflexions de politique culturelle, malheureusement dans un contexte économique extrêmement défavorable.