Selon les définitions, une situation « est précaire » quand « l'avenir, la durée, la stabilité ne sont pas assurés ». Mais « la précarité » s'entend également comme « l'absence des conditions et sécurités permettant à une personne, une famille, un groupe d'assumer pleinement leurs responsabilités et de bénéficier de leurs droits fondamentaux ». Cette définition fait quant à elle référence aux conditions d'existence (pauvreté matérielle, accès aux besoins fondamentaux, accès à l'éducation, à la culture, situations instables, discriminations…) », aux concepts de fragilité, de vulnérabilité.

 


En préparant ce dossier, nous avons choisi de ne pas dissocier ces deux interprétations, l'une permettant d'approcher la précarité des travailleurs par les conditions de travail et d'emploi, et l'autre d'aborder le « vécu » du travail culturel, socio-culturel aujourd'hui.

 

Par ailleurs, lors de nos rencontres, notre objectif a particulièrement été d'amener les travailleurs à identifier et à positionner ce vécu au regard de trois autres notions proches de la précarité que sont l'acceptable, l'inacceptable et la pauvreté.

 

 

 


Précarité des contrats et des statuts

 


Un présent morcelé
La question de la précarité salariale et statutaire dans le secteur associatif a déjà fait l'objet de bon nombre d'articles. Volontairement, nous avons décidé de n'en retracer que les grandes lignes, en donnant la priorité, sur ce contenu, comme c'est le cas pour l'ensemble de ce dossier, aux éléments pointés par les travailleurs rencontrés.

 

Un constat est sans appel : les secteurs culturel et socio-culturel accueillent une très grande hétérogénéité de contrats de travail et de statuts, ce qui explique notamment la difficulté d'y définir des critères objectifs en terme de « travail précaire ». Dans ce cadre, selon les travailleurs, ce qui fait précarité, c'est surtout la prédominance des temps partiels. Comme le note un responsable, soyons réa-liste, c'est rarement par choix que les gens travaillent à temps réduit, dans des horaires coupés, ou encore sur plusieurs lieux à la fois ; ce n'est généralement pas eux non plus qui exigent un mi-temps étalé sur 5 jours, en ce compris les week-ends, lorsque leur domicile est éloigné de plus d'une heure de leur lieu de travail.

Pour certains métiers de l'animation, les contrats restent par ailleurs souvent conclus à durée déter-minée. Il est également à noter qu'ils ne couvrent pas forcément une année complète. De même, pour rester en cohérence avec la réalité du terrain, la mise en œuvre de ces contrats, dans la durée prévue, peut s'avérer très flexible. La programmation de certaines organisations demande en effet parfois une implication des travailleurs beaucoup plus importante à certains moments de l'année qu'à d'autres. Dans les faits, l'occupation du temps de travail se répartit donc entre des périodes de quelques mois de travail qui dépassent parfois le temps plein, suivies de périodes beaucoup plus creuses. Dans ces conditions, il s'avère très difficile pour le travailleur de compléter ce contrat avec un autre contrat de travail à temps partiel.

 

Notons également qu'en termes de statut, on assiste à une multiplication de changements de fonctions qui ne s'accompagnent plus forcément de la reconnaissance financière équivalente. Des travailleurs acquièrent ainsi des « titres » plus valorisants (coordinateur de projets, directeur, responsable admini-stratif …) qu,i certes, reconnaissent les responsabi-lités et les compétences mises en œuvre, mais qui ne sont plus forcément liées à une augmentation salariale.

 

Parallèlement à cela, la reconnaissance de l'expérience anté-rieure reste elle aussi le parent pauvre de la négociation contractuelle : la seule validation des années d'expérience antérieures dans la même convention collective ne permet pas à de nouveaux travailleurs (dont la qualité et les compétences sont plébiscitées par ailleurs et constituent l'essence même du choix) de valoriser plusieurs années de travail prestées dans un autre cadre.

 

Enfin, selon les travailleurs, la précarité se reconnaît aussi à d'autres « signes » devenus fréquents: des préavis conservatoire reçus depuis plusieurs années tous les 6 mois ; la rareté des moyens disponibles accordés à la formation, qui implique que le travailleur finisse parfois par la financer lui-même ; des équipes « en partance » qu'il est difficile de mobiliser sur l'action à moyen et long terme ; des engagements prescrits soumis aux règles des plans de résorption du chômage…

 

 

 

Un avenir incertain
Les réalités sont néanmoins très différentes d'un contexte à l'autre, ce qui complexifie grandement les tentatives de clarification. Certains secteurs restent, selon les travailleurs, très difficiles : Chez nous, c'est la misère, dit un responsable. Les postes ne sont pas honteux. Mais les conditions de travail oui. Les barèmes sont très peu élevés. Si on ajoute à cela les frais de déplacements et les frais de garde des enfants, il faut être motivé pour venir travailler. Pour beaucoup, le socle de l'acceptable se situe dans la capacité du travailleur à pouvoir se loger et se nourrir décem-ment. Or, dans certaines régions, les barèmes proposés ne permettent plus à quelqu'un d'isolé de trouver un logement sans que quelqu'un de son entourage se porte garant.

 

Dans d'autres secteurs, les travailleurs insistent sur le fait que la précarité leur semble moins importante qu'il y a une trentaine d'années. « A l'époque, il y avait peu de postes stables, les statuts étaient très précaires, et la durée des contrats était souvent limitée. En trente ans, l'emploi et la notion de travailleur permanent s'y sont développés, ces secteurs se sont professionnalisés, s'appuyant notamment sur les contrats programmes, et soutenus par les plans successifs de résorption du chômage ».

 

Mais, globalement, après cette période de développement structurel, le moral n'est plus au beau fixe et selon les travailleurs, le climat actuel annonce, pour ces secteurs également, des pers-pectives peu réjouissantes de précarité.

 

D'une part, la plupart des textes fondateurs ont été modifiés ou sont en passe de l'être. Prioritairement, le choix a été fait par le législateur de ne plus subventionner des organisations, des structures, mais bien la mise en œuvre de missions. L'impression générale est que l'équipe, tant en nombre qu'en compétences, ne constitue donc plus le socle principal de l'action.

 

D'autre part, les effets de la crise économique ne se sont pas fait attendre. Les communes sont étranglées et limitent, par exemple en certains endroits le nom-bre de postes détachés dans des associations. Les départs ne sont pas remplacés, certains pans du travail sont abandonnés.

 

Dans un secteur comme celui des centres culturels, où on compte plus de 1000 travailleurs et où les équipes permanentes restent importantes, la seule évocation d'avoir un financement de l'indexation naturelle des salaires serait de nature à empêcher certains animateurs directeurs de dormir.

 

Enfin, la professionnalisation du secteur associatif s'est essentiellement construite en s'appuyant sur les programmes de résorption du chômage. Il est ainsi important de noter que dans de nombreuses structures, le financement d'une partie des emplois par la région wallonne constitue une source de subventionnement essentielle à la survie de l'asbl.

 

Dans le contexte du futur transfert de compétences de l'Etat fédéral aux régions, et de leur probable effet domino au vu des moyens disponibles, la dépendance à ce financement cons-titue, selon un responsable, une véritable « épée de Damoclés » pour une grande partie du secteur.

 

Avec pour effet direct, depuis quelques années, une fragilité nouvelle des équipes et une perte de confiance en l'avenir chez les travailleurs, liées non pas au sens et à la qualité du travail effectué, mais à la prise de conscience qu'ils sont actifs dans un secteur pour lequel l'avenir ne s'annonce pas rose et qui n'est pas la priorité politique du moment.

 

Notons enfin que dans certains secteurs, le turn-over des travailleurs a des implications très concrètes dans la gestion des équipes et sur l'action. D'une part, il est effectivement difficile de travailler le moyen et long terme quand les travailleurs restent 1 à 2 ans. Les gens découvrent, se forment et puis s'en vont. Et tout est à recommencer . D'autre part, les histoires avec les publics sont à chaque fois interrompues. Par rapport aux populations, aux processus en cours, comment garder la mémoire de ce qui s'est déjà fait, du chemin parcouru, et le transmettre, si l'animateur change très régulièrement ?

 

 

 

Précarité des moyens

 


Des décrets exigeants, des moyens insuffisants
Pour l'ensemble des travailleurs rencontrés, la précarité trouve son point de départ dans le sous-financement structurel du « projet » pour lequel ils sont engagés.
Les témoignages sont nombreux et en corroborent d'autres, déjà maintes fois entendus : Bien sûr, les moyens financiers existent, mais ils sont réduits, nettement insuffisants par rapport à ce qu'il nous est demandé de faire.

 

Le sous-financement du secteur ne s'illustrerait pas qu'en termes de capacité à pouvoir organiser ou non des actions. Il toucherait plus largement, en amont et en aval, tous les pans de la mise en 
œuvre des missions dans les associations. Les nouveaux décrets et projets de décrets sont ambitieux, extrêmement exigeants pour les équipes en termes de repositionnement de l'action, des méthodologies de travail, mais les moyens financiers qui y sont associés annihilent dès le départ l'envie et la capacité des équipes à s'y conformer, à s'en emparer, et à se mobiliser pour se l'approprier. Fondamentalement, certaines organisations seraient à la limite du décrochage : Combien de projets vidés de leur substance qui perdurent ? Combien de projets en mort clinique que les travailleurs continuent seuls à oxygéner ? s'interroge un animateur.

 

 

 

Le puzzle des subventions
Dans ce cadre, la précarité exprimée par les travailleurs porte également sur la complexité actuelle des modes de financement et la lourdeur de l'ensemble des obligations légales qui y sont associées. Le temps passé à chercher des moyens à court terme pour compléter la reconnaissance de base quand elle existe, la rédaction d'appels à projets à renouveler régulièrement… et l'incertitude qui s'ensuit. Peu sont assurés d'obtenir les moyens financiers demandés.

 

En cas de réponse positive, mais souvent inférieure au bud-get initial envisagé, il s'agit alors, à posteriori, de redéfinir l'action au regard des moyens attribués. …ou d'aller chercher d'autres sources de financement complémentaires. Sans garantie de pérennisation de l'action. Cette gestion du puzzle des subventions représenterait dans certaines associations plus de la moitié du budget de fonctionnement annuel.

 

Plus largement, les travailleurs rencontrés vivent très difficilement les multiples implications paradoxales de ce contexte de sous-financement : éloignement des métiers de base (animation, création, alphabétisation, éducation permanente, diffusion culturelle) au profit du travail administratif ; externalisation d'une part de l'action ; subsides « peu indexés » mais degrés d'exigences « décuplés » ; subventionnements réévalués a posteriori en fonction du nombre effectif de personnes présentes aux activités sans calcul de moyenne ou d'écarts possibles, ce qui met parfois en péril la trésorerie de l'association; choix stratégiques tronqués par l'obli-gation de la recherche d'un 
financement structurel ; concurrence entre associations sur des territoires donnés; effets de 
« mode » qui obligent à une réorientation importante des équipes et des compétences en place Avec, en conclusion, ce constat étonnant : Finalement, le structurel impose et cadenasse, et ce sont souvent les appels à projets externes, plus souples mais plus aléatoires, qui permettent de garder la créativité et la cohérence avec ce que l'on est vraiment. C'est là que se trouvent encore aujourd'hui les espaces de liberté.

 

 

 

Des situations kafkaïennes
Les travailleurs décrivent leur vécu de rapports de « soumission », de « contrainte », de « pressions », d' « opportunisme » au regard de créneaux de subventionnement qui isolent certains publics et/ou certaines problématiques, au risque de laisser sur le carreau toute une part de la population qui ne rentre pas ou plus dans « les critères » ; ils pointent les « actes suicidaires » qui consistent, pour obtenir les moyens nécessaires, à rendre des projets bien plus larges que ceux envisagés, avec l'impos-sibilité effective de mettre en œuvre les engagements pris ; les situations kafkaïennes où une part de la subvention est in fine mobilisée pour répondre aux exigences administratives de justification (temps de travail, photocopies, envois par recommandé…) ; l'accompagnement sous contrôle et sous la contrainte de publics en parcours… d'émancipation, avec pour peur ultime, la crainte… « qu'ils s'émancipent vraiment »… ce qui s'avérerait presque dramatique pour leur propre évaluation et les statistiques annuelles de l'association…

 

 

 

Des questions déposées
Dans ces conditions, comment résister ? , comment préserver le temps nécessaire à la création, à la mise au monde, à vivre des expériences, des transformations, des changements ?, comment accompagner sans brusquer, sans accélérer, sans démobiliser ? comment garder la cohérence, la qualité, les exigences ?, avec quelle loyauté envers une équipe, des publics, des partenaires, voire les principes fondateurs du secteur ? Telles sont quelques unes des questions qui restent en suspens.

 

 

 


Précarité du sens de l'action

 


S'appliquer ou s'impliquer ?
Un animateur nous interpelle : « Travailler l'accès à la culture, à l'artistique, dans le quotidien des gens, fondamentalement, c'est quoi aujourd'hui ? C'est offrir un lieu d'oxygénation, de découvertes, de rencontres ; c'est accompagner chacun dans l'identification de ses propres aptitudes, de sa propre créativité. C'est donner l'opportunité à qui le désire de quitter pour un temps les trains à grande vitesse et d'emprunter les chemins de traverse ; c'est découvrir et s'essayer au plaisir et à la force du collectif… Tout cela renvoie à l'existence des uns et des autres, à leur histoire, à leur parcours, et à ce qu'ils ont été en mesure d'en faire. Mais c'est aussi et surtout offrir un lieu de résistance au regard de la catastrophe du monde actuel. Or, souvent, dans ces lieux de résistance, on « occupe » les gens, on les maintient dans une certaine torpeur, un lit tiède qui endort, et on ne les amène plus à avoir un regard pointu sur les enjeux et les questions actuelles. Où sont passées la vision, l'audace, l'impertinence, l'émotion ? Notre vraie précarité et notre colère se situent là, sur le sens de notre action. Il n'est pas dans notre mission de rendre le « quotidien » supportable, et surtout pas de rendre supportable… la précarité des autres ».

 

De même, comme le rappelle cette coordinatrice, intrinsèquement, les missions de l'alpha, des écoles de devoirs… ne s'arrêtent pas à « offrir un lieu 
« sécurisé » pour permettre à des adultes de sortir de chez eux, de se (re)mobiliser, de se remettre en chemin notamment vers la formation et l'emploi; à permettre à des enfants ou à des jeunes de partager du temps avec d'autres et de prendre du plaisir… ».

 

Le projet de société à la base de l'action de nos organisations est plus large, plus transversal, plus grand, confirme un responsable. Nous le savons, et nous concourons, bien malgré nous, à le rendre si petit.

 

 

 

Équilibriste ou militant ?
La précarité institutionnelle, c'est aussi être soumis, dans son quotidien de travail, à des logiques institutionnelles fondamentalement différentes, avec cette sensation de « devoir faire le grand écart en permanence », ou d'être « pressé comme un citron », les deux pouvant éventuellement cohabiter…« Nous sommes passés d'un travail de militant à un travail d'équilibriste. Avant, nous prenions des risques bien mesurés, et totalement assumés. Aujourd'hui c'est beaucoup plus délicat. » Par ailleurs, « apprendre à travailler dans la complexité et à y retrouver à la fois le chemin de l'organisation, mais aussi le sien, est devenu très difficile ».

 

Ce malaise est évident dès que le travail est régi par des reconnaissances décrétales différentes et/ou dès que l'organisation est soumise au regard de plusieurs pouvoirs organisateurs. « Les équipes se retrouvent coincées entre des diktats et des visions de l'action qui sont parfois très différents (Fédération Wallonie Bruxelles, province, commune, Région wallonne…). Ce phénomène s'est renforcé, avec toutes sortes de déclinaisons possibles en fonction, par exemple, de la présence forte ou pas du politique dans les organisations », explique un responsable. Dans le même ordre d'idées, les travailleurs identifient de plus en plus sur le terrain des choix de politiques et d'actions issus d' « affirmations, de positionnements personnels », sortes de « visions autocratiques » du travail social, de la culture… « Dans nos activités, les gens pensent être libres, les travailleurs aussi, mais il n'en est rien ».

 

Les travailleurs vivent aussi au quotidien l'écart qui se creuse entre les missions inscrites dans les décrets, les besoins criants explicités ou non des publics et/ou de leurs proches, et les attentes des partenaires. Dans ce cadre, de l'avis général, les lignes politiques « descendantes » « plutôt répressives », mettent en partie à mal la fonction de nombreux travailleurs qui ont pour mission d'amener sur le terrain des actions de sensibilisation, d'éducation, mais aussi d'émancipation, de revendication, d'action collective… ou qui sont confrontés à une telle pauvreté que certaines formes de répression en deviennent « indécentes ».

 

Enfin, le moment de l'évaluation, qui devrait asseoir et valider des parcours, des pratiques, des rencontres, des impacts, est devenu pour beaucoup un vrai calvaire. D'une part, parce qu'ils ne perçoivent pas le sens d'un certain nombre de ces évaluations. D'autre part, parce qu' « il ne fait plus aucun doute que la rentabilité, le contrôle, la productivité, les évaluations quantitatives sont des concepts aujourd'hui privilégiés dans le secteur ».

 

Mais aussi parce que, quand vient le moment d'évaluer, les travailleurs disent ne ressentir que peu d'empathie et de soutien, notamment dans la mise en relation des résultats obtenus, des écarts identifiés, avec les moyens limités qu'ils ont effectivement eu la possibilité de mobiliser. La cerise sur le gâteau étant de s'entendre régulièrement rappeler que l'on n'est jamais suffisamment là où on aurait dû être ». Alors, tour à tour « Don Quichotte », « Pinocchio », « kamikaze », « fleur bleue », « emmerdeur de service... ce « là » où ils auraient dû être, les travailleurs s'octroient même parfois le droit de le réinterroger.

 

 

 

 

 

Précarité de la reconnaissance

 


« Nous sommes des plaques tournantes où se cristallise la détresse des gens ... »

 

Plus fondamentalement, pour les travailleurs rencontrés, recrutés notamment au sein de leurs organisations en raison de leur capacité d'engagement , de leurs aptitudes à poser des dia-gnostics et à proposer des alternatives ou encore de leur intégrité, la précarité, c'est ce peu de reconnaissance et cette légitimité qui leur est refusée quand, choqués , impuissants face à la réalité quotidienne à laquelle ils sont confrontés, ils identifient et osent interroger plus globalement les enjeux sociétaux, les politiques générales ; quand ils assistent au sous-financement du sparadrap ou de la jambe de bois, alors qu'ils aimeraient que soit repensé le système dans sa globalité , à savoir notamment les politiques culturelles, d'emploi, d'éducation... 
Nous sommes des plaques tournantes où se cristallisent la détresse des gens, les attentes des autres intervenants, et il n'y a pas de réponse globale, politique, institutionnelle donnée à tout cela confie une responsable. Pire. Au comble du cynisme et de la dérision, il nous est fréquemment conseillé de revenir à nos propres égoïsmes (notre intérêt n'est-il pas, en période de crise, que nos structures continuent à être financées, voire même qu'elles se développent en nombre ?) alors que nous savons que les moyens pour mener une action digne de ce nom sont inexistants complète un coordinateur.
De l'avis général, pour les travailleurs, les sollicitations à participer à des groupes de travail, des processus de réflexion ascendants, des lieux d'expertise n'ont pourtant jamais été aussi nombreuses. Or, comme le note cet animateur-directeur, la tentation de totalitarisme n'est pas loin dans les processus démo-cratiques dans lesquels les travailleurs sont régulièrement invités à s'impliquer. Il y a aujourd'hui pléthore de commissions, de lieux de réflexion, dans lesquels les travailleurs s'investissent, mais dont ils ressortent souvent déçus, voire dépités ».

 

En termes de reconnaissance, la précarité c'est aussi, plus généralement, la diffusion de visions simplistes des métiers : faire des activités, proposer des animations, faire des bricolages avec des enfants … quand ce n'est pas ccuper, gardienner, encadrer ... Ou encore, comme le note un animateur, cette confusion continue, notamment dans les métiers de la culture, entre vous devez être proche des publics, travailler avec les gens là où ils sont …et votre image n'est pas assez intellectuelle, noble, contemporaine, jugements détestables, élitistes, contradictoires par rapport aux missions, et qui, dans nos métiers, ne devraient pas être mis en opposition .

 

Quelle valeur en interne, et en externe, octroie-t-on au travail accompli ? à tout ce qui est humainement « engagé » ? Car cette précarité en termes de reconnaissance s'entend aussi au sein même des organisations. A ce sujet, ce commentaire n'est pas tendre : depuis plusieurs années déjà, les logiques du mar-chand (gestion des ressources humaines, gestion économique…) sont rentrées de plein fouet dans les organisations. La gestion du personnel s'apparente parfois à celle « des matériaux » alors que le travail à effectuer demande tout le contraire, de l'humanité, de l'écoute, de la disponibilité.

 

Et en corollaire, un dernier témoignage, en guise d'avertissement : Le passage de la précarité à la pauvreté du secteur n'est pas loin. La limite est déjà parfois largement dépassée. Elle prendra définitivement forme le jour où le il ne pourra plus garantir à ses travailleurs quelques espaces où trouver du sens à leur travail, où se projeter dans l'avenir, où avoir des projets. Quand tout sera normalisé, cadenassé, qu'il n'y aura plus de liberté pour rêver, pour créer, pour dénoncer … quand la précarité sera acceptée comme « fait établi », et les inacceptables, peu à peu légitimés comme incontournables, alors je crois qu'il sera vraiment temps de jeter l'éponge.

 

 

 

En privé et dans l'intimité
Au-delà de ces précarités qui relèvent souvent essentiellement des contextes organisationnels et/ou institutionnels dans lesquels les travailleurs exercent 
leur métier, il y a aussi celles, plus individuelles, qui sont propres à chaque individu. Nous ne pouvions clôturer cette énumération sans en nommer 
quelques-unes, sachant qu'elles mériteraient de faire l'objet d'un dossier particulier.

 

Sur ce point, les travailleurs évoquent d'abord la précarité du corps et de l'esprit, qui se fatiguent en vieillissant : « nos métiers sont gérables tant que, comme professionnels, nous ne sommes pas nous-mêmes atteints par une fatigue morale, physique qui ne nous permet plus de faire le travail de rencontre, d'écoute des publics indispensable à notre action ». Se pose alors, légitimement, comme dans d'autres secteurs, la question de « l'aménagement de la fin de carrière » de ces travailleurs.

 

Toutes les travailleuses rencontrées expriment sans détour, la précarité, psychologique surtout, d' « avoir été » et d'être mère. Qui se traduit en recherche de sécurité, de sérénité, de sédentarité professionnelle, en culpabilité, en « déchirements » entre l'envie de s'investir dans un travail parfois excitant mais éprouvant, aux horaires variables, et la conscience de devoir être « chez soi », « disponible ». Et qui va parfois à l'encontre d'une envie profonde de nomadisme, de découvertes, ou de prise de responsabilités.

 

Enfin, nous avons rencontré plusieurs travailleurs qui ont fait de la précarité un choix. Pour « rester libres », « pour rester créatif », « pour pouvoir vivre de leur passion », « pour pouvoir gérer le métier de manière professionnelle, enthousiaste, constructive », « pour garder un contenu professionnel qui reste engagé », « pour penser le temps d'une autre façon »…

 

 

 

Quelques sources bibliographiques 
Qu'est-ce qu'un travail précaire ? Une comparaison entre la Belgique et les pays voisins. ASBL Fondation Travail Université. N°2013-4, avril 2013, p.2.

 

La précarité et les moyens d'y résister. Smart asbl. Octobre 2012.

 

Précarité et monde du travail associatif. Mouvements. Décembre 2011.

 

Le malaise des travailleurs sociaux : usure professionnelle ou déni de reconnaissance ? La lettre de l'Observatoire National de la Pauvreté et de l'Exclusion Sociale. Octobre 2008.

 

Travailleur précaire es-tu là ? Alter Echos n°342. Juillet 2012.