Entretien avec Fabienne LATERZA


Fabienne Laterza est coordinatrice à mi-temps de l'asbl « Eclats de rire » à Liège, reconnue à la fois comme école de devoirs et service d'insertion sociale. Au travers de cette interview, en partant de son quotidien, elle a accepté d'explorer les frontières parfois très minces entre la précarité, l'acceptable et l'inacceptable dans le travail social et socio-culturel aujourd'hui.

 

MD : La précarité du travail social, socio-culturel, pour vous, elle s'observe où ?
FL: Je commencerais par le quotidien. Le travail de tous les jours. Nous travaillons sur des situations de vie qui sont difficiles, avec des gens qui vivent dans des espaces qui sont loin d'être agréables, spacieux … Cette situation est souvent liée à leur condition sociale, financière. Les enfants ne savent pas s'installer convenablement ou s'isoler pour faire leurs devoirs, les parents ont très peu de vrais moments d'intimité… et c'est difficile. Quand nous leur proposons quelque chose qui se voudrait différent, nous le faisons parfois dans une précarité quasi semblable. Pour organiser nos activités, nous disposons de 2 grandes pièces, qui doivent servir à la fois à l'école des devoirs, aux activités pour les adultes, et à l'équipe. Cela veut dire par exemple que pour les adultes qui participent à nos activités en journée, il n'y a pas d'espace défini pour le travail, avec une possibilité d'affichage, une possibilité de laisser ses affaires … parce que les enfants auront également besoin l'après-midi du même espace pour faire leurs devoirs. Quelque part, ils répètent chez nous ce qu'ils vivent certainement en partie à la maison : la table de la cuisine sert à tout… Le minimum, ce serait que nous puissions disposer d'espaces suffisants dédiés aux activités pour que les gens puissent s'y ancrer, y trouver un lien, une appartenance, et qu'ils ne soient pas toujours autant en transit chez nous qu'ils le sont parfois ailleurs. Rien de ce qu'ils font ne peut-être laissé, vu… Par contre, chez nous, les enfants ont un espace dédié à l'expression, à la créativité, nous tenons à exposer et à valoriser au maximum leurs productions, mais cet espace est également le seul qui soit disponible pour l'équipe. Là, le parent pauvre devient finalement le travailleur, qui ne dispose en fait ni de réfectoire, ni de lieu de réunion, ni de lieu où s'isoler un tant soit peu le temps d'une pause... Sans parler du temps passé à gérer la logistique, à déménager quotidiennement les tables, les chaises, à remettre le tout en ordre pour le lendemain… Il est intéressant que les espaces restent polyvalents mais il nous en faudrait plus pour assurer le quotidien du travail.


MD : A quel « acceptable », « inacceptable » cet exemple fait-il écho chez vous ?
FL: C'est difficile de définir ce qui relève de l'acceptable ou de l'inacceptable dans ce type de situation, car lorsqu'on la vit et que l'on fonctionne comme cela depuis des années, on accepte quasi tout, par habitude, par résignation, par engagement vis-vis des personnes pour lesquelles on travaille… Soyons honnête, l'inacceptable, c'est déjà, pour moi, ce que l'on fait. Ce qui n'est pas juste, c'est de dire que nous sommes financés pour travailler sur des enjeux aussi importants que l'éducation, la prévention, l'accès à la culture… avec des moyens qui, dès le départ, ne nous permettent pas de le faire correctement. L'inacceptable débute là. Pour remplir les missions qui nous sont imparties, quelles conditions d'accueil des populations, quelles conditions de suivi à moyen et long terme des publics ?, quelles conditions de travail ?, quelles conditions financières pour les équipes ?... Mais jusqu'où avons-nous le choix ? Quelles sont nos alternatives en tant que petite structure ? Quelle énergie avons-nous pour revendiquer des moyens structurels largement supplémentaires, ou pour en mobiliser d'autres ? Comment investir autrement l'argent que nous n'avons pas ? En synthèse, comment répondre aux besoins aujourd'hui immenses, mais dans des conditions acceptables pour tout le monde, le public et les travailleurs ?

 

MD : La précarité du quotidien ne serait alors qu'un symptôme de quelque chose de plus large ?
FL: Oui, bien sûr, et cette balise là, entre l'acceptable et l'inacceptable, il est essentiel de la renommer, avant même d'énumérer les « détails » du quotidiens. Ceux-ci ne sont bien entendu que les symptômes d'une précarité, d'une pauvreté plus grande. 6873 euros par an pour une école de devoirs qui accueille plus de 50 enfants par semaine, c'est inacceptable. 
Paradoxalement, on nous répondra que ce bud-get a été revalorisé récemment. C'est vrai. Et c'est dire combien nous sommes loin du compte. 6873 euros, ce n'est rien au regard des enjeux du décret, de la réalité sociale que nous côtoyons. Les activités tiennent parce que nous complétons ce budget avec d'autres reconnaissances.
Mais nous acceptons parce que nous sentons et nous savons que sur le terrain, ce travail a une véritable raison d'être. Néanmoins, par rapport aux situations difficiles vécues par les gens aujourd'hui, cela reste un pansement sur une jambe de bois. 
De plus, si l'on voulait vraiment sortir du « faire » et ancrer le travail, lui donner du sens, faire du transversal, de l'interdisciplinaire, il nous faudrait bien plus de temps que celui que nous pouvons consacrer aux enfants, aux adultes actuellement. Il nous faudrait aussi plus d'énergie, plus de moments de réflexion, d'analyse…

Il est fou de constater qu'une structure comme la nôtre, qui existe depuis plus de 15 ans, qui fait du bon travail, qui est reconnue tant par le public que par les partenaires, doive chaque année ramer pour mettre sa comptabilité en équilibre. En débutant l'année, nous savons que le financement structurel permettra de couvrir 74% du budget. Nous sommes aidés au quotidien par une dizaine de volontaires. S'ils nous lâchent, on arrête tout. Il est inacceptable d'avoir des reconnaissances financières qui ne couvrent pas au minimum les salaires.

Nous cherchons donc annuellement des financements ponctuels pour les 26% restants ce qui nécessite de répondre à bon nombre d'appels à projets par année. Or, nous ne disposons pas, comme c'est le cas dans certaines associations, de personnel spécifiquement dédicacé à la recherche de fonds. Nous devons donc consacrer une part importante de notre temps de travail à rechercher de l'information sur les sources de financement possibles et les appels à projets en cours, ce qui n'est déjà pas évident ; discuter en équipe de l'opportunité d'y recourir ; rédiger les documents nécessaires ; assurer le suivi administratif des dossiers et bien entendu justifier à posteriori l'utilisation des moyens. C'est épuisant pour une petite équipe. Ce qui relève de l'inacceptable, et que personnellement comme coordinatrice je n'accepte plus, c'est donc aussi de consacrer beaucoup de temps de travail, de discussions, de réflexion, d'évaluation souvent en dehors du temps convenu, pour aller chercher des financements qui relèvent parfois de l'indécent (quelques centaines d'euros) au regard du travail à effectuer. Mais ce positionnement n'est pas facile à assumer, car il met en tension l'efficience du travail, notamment en termes de temps disponible, et la survie financière de l'organisation. Ce qui rend cette situation plus acceptable, c'est notamment que je suis bien soutenue par mon conseil d'administration. J'aime à rappeler que cette asbl ne m'appartient pas. Les rôles sont bien définis, notamment sur la question financière et c'est très bien ainsi.

 

MD : Le temps serait-il aussi un espace de précarité ?
FL: Dans les associations aujourd'hui, oui, bien sûr. Mener des actions, nous le faisons. Mais avec combien de travailleurs ? Et donc, par exemple, une vraie analyse stratégique de projection, à moyen et long terme, il n'y en a pas. Nous sommes toujours dans le faire. Comment pourrait-on prendre le temps vraiment nécessaire pour analyser les besoins des publics, évaluer si l'action est efficiente, adéquate, quels sont les impacts réels du travail, ses évolutions dans le temps ? Et lors des évaluations, puisque les questions sont souvent les mêmes, on répond toujours un peu la même chose, mais selon moi nous ne posons pas un vrai regard sur le travail social, socio-culturel. Ce travail d'analyse demanderait de pouvoir s'arrêter, se poser, de comprendre, d'analyser, de suivre les publics dans le temps…
Et donc effectivement, la précarité financière est souvent celle dont on parle le plus mais celle liée au temps est immense, qu'il s'agisse de réfléchir à l'avenir, ou au quotidien. Les choses se mettent, et on se laisse porter. En tant que coordinatrice, c'est bien sûr une précarité aussi.

 

MD : Qu'est-ce qui relève de l'acceptable ou de l'inacceptable dans une fonction de coordinatrice d'asbl aujourd'hui ?
FL: Une des grandes précarités de ma fonction, c'est constamment de devoir passer du coq à l'âne. En tant que coordinatrice, mi-temps, j'ai dix mille trucs différents à faire en même temps. J'aimerais effectivement pouvoir inscrire ma démarche dans la réflexion et l'analyse. Or, il m'est quasi impossible de prendre 5 heures de suite pour me concentrer et canaliser mon énergie sur une action. J'ai un agenda découpé parfois en demi-heures, et je dois aussi pouvoir le concilier avec les événements fortuits, les impondérables, qui sont nombreux, et qui font aussi partie du quotidien.

Par contre, en soi, je considère mon salaire comme acceptable, bien qu'il ne soit pas extraordinaire. Néanmoins, tout est relatif. Il faudrait plutôt dire que le salaire est acceptable dans l'absolu, au regard d'autres situations moins avantagées, mais pour être responsable d'une association, il est bien moindre que dans d'autres secteurs et, en interne, à peine plus élevé que celui de certains collègues qui n'occupent pas une fonction à responsabilités. Occuper cette fonction demande de mobiliser beaucoup d'énergie, et constitue un vrai choix de vie. La limite pour moi, à ne plus franchir comme j'ai pu le faire précédemment, c'est qu'il n'y ait plus du tout de différenciation entre ma vie privée et le boulot, ou que les compensations liées à cet investissement soient totalement disproportionnées.

Comme coordinatrice, l'acceptable, c'est aussi d'être soutenue par son conseil d'administration, et pas seulement sur la question financière. Le CA est vraiment là pour être garant d'une série de choses, pour porter un regard sur ce qui est fait. Pour cautionner, mettre en discussion si nécessaire. En tant que coordinatrice, je ne suis pas là pour me bagarrer avec un conseil d'administration, encore moins pour agir en contradiction avec l'orientation qu'il veut insuffler dans l'asbl.

C'est pareil avec l'équipe. On est souvent sur quelque chose de proposé, de discuté, de négocié, et rarement d'imposé, sauf si nous n'avons absolument pas le choix. L'acceptable, c'est de pouvoir mettre en œuvre avec l'équipe des méthodologies de travail participatives, et négociées sur divers points. Généralement, si nous nous lançons sur un projet en équipe, c'est que tout le monde est partant. S'il y a une velléité d'imposition et de transmission de façon autoritaire du contenu du travail, je ne pense pas que cela puisse marcher avec les travailleurs du secteur. A titre personnel, je ne suis pas « passeur » de quelque chose d'imposé. Les gens tiennent à leur travail d'un point de vue économique, mais ce n'est pas cela qui les retient. Si le contenu et le mode d'action vont trop à l'encontre de la vision que chacun peut se faire du projet, des missions, du sens à donner au travail, bon nombre de travailleurs interpellent, réagissent… et continuent, non sans frustration, à s'investir dans le travail parce qu'un lien s'est créé avec le quartier, et qu'ils voient que leur action est importante pour les publics qu'ils côtoient et qui fréquentent les activités.

 

MD : Qu'est ce qui pourrait, selon vous, enrayer ces processus de précarité ?
FL: Je pense que le souci majeur repose en grande partie sur une non-reconnaissance du travail social, socio-culturel et de ses priorités en termes de projet de société, de ce que cela apporte concrètement aux gens, aux populations avec lesquelles nous travaillons. La non-reconnaissance de cet impact social, sociétal est saisissante, au regard de ce qui semble acquis pour l'économique, voire l'environnemental… Encore plus largement, à partir du moment où, politiquement, on ne sera plus dans le répressif mais dans le préventif, alors le sens du travail sera peut-être un peu mieux compris, la reconnaissance ira un peu plus de soi, et nous serons enfin subsidiés pour faire du bon travail, dans des conditions matérielles adéquates, pour accueillir les gens décemment et leur proposer des lieux d'intimité, pour engager des travailleurs qui pourront agir au quotidien mais aussi se poser, réfléchir, analyser, penser, construire l'action sur le long terme sereinement. L'enjeu c'est donc une vraie reconnaissance de ce qu'est le travail social et socio-culturel qui ne consiste pas juste à aider et à animer les pauvres, comme on l'entend encore trop souvent. Une de nos vraies pauvretés, et ce n'est même plus de l'ordre de la précarité, c'est que ce que nous faisons est peu visible, et peu compris.

Pour cela, il y a à mon sens un travail à faire au niveau de l'image du secteur, de ses travailleurs, et surtout de ses travailleurs de première ligne.

En effet, comme travailleurs de première ligne, nous ne disposons pas toujours des réseaux et des outils de communication qui nous permettraient de faire connaître et de donner de la valeur à notre action. Par ailleurs, aujourd'hui, la structuration de l'associatif fait que ce sont de plus en plus souvent des associations fédératrices, et plus forcément des structures de première ligne, qui deviennent des interlocuteurs privilégiés quand il s'agit de communiquer sur ce qui se fait dans le secteur. Ce qui est parfois frustrant.

La précarité de l'image implique peut-être plus globalement une hésitation à nous confier des enveloppes financières importantes. Il y a une forme de méconnaissance, de méfiance à déconstruire. Il faut que nous acquérions une assise, que nous prenions la parole, que nous nous mobilisions. Et que l'on cesse de nous prendre pour des rigolos. Il y a une réelle professionnalisation du secteur, qui doit par ailleurs rester créatif, flexible, diversifié. Il y a dans les équipes des « êtres » au boulot, avec leur métier plein d'exigences et de contradictions, leur humanité, leur multiplicité, leur positionnement militant, politique, et tout ce qu'ils peuvent amener de qualité, de pertinent, d'enthousiasmant, dans un secteur précarisé institutionnellement et financièrement.