Par Cécile PAUL

 

 

 

L’évaluation du décret était une obligation inscrite dans la législation de 2009, ainsi que déjà la volonté d’y inclure les principaux opérateurs concernés. Comme l’explique Véronique Leroy, actuelle Directrice a.i. du Ser-vice de la Lecture Publique à la Fédération Wallonie-Bruxelles, selon le décret, le gouvernement a donc confié aux services de l’administration la responsabilité d’organiser cette démarche particulière. Les principaux objectifs de cette évaluation étaient d’apporter des données quantitatives et qualitatives visant à mesurer l’application du décret sur différentes matières telles que la diversification des populations touchées, les stratégies de développement de la lecture, l’augmentation des pratiques de médiations…

 

« Dès le départ, cette évaluation a été considérée comme une véritable opportunité à la fois de réaffirmation de l’esprit du décret en vigueur, de réajustement de la législation au regard des réalités de terrain, mais également de levier de communication avec les équipes, le politique et des mandataires locaux » explique Véronique Leroy. Au sein de l’administration, plusieurs acteurs ont été mobilisés au regard de leur intérêt et de leurs compétences, principalement au sein des services de la Lecture Publique, de  l’inspection et de l’évaluation des politiques publiques.

 

Le processus d’évaluation du décret a duré plus d’un an et demi. Dans un premier temps, deux instances aux missions très différentes ont été cons-tituées : la première, nommée « groupe de pilotage », plus technique, destinée à organiser concrètement le processus, à le cadrer et à le mener à bien dans le temps imparti ; la seconde, nommée « instance d’éva-luation », consultative, participative, destinée au partage, à l’analyse, à la mise en critique des informations récoltées. Celle-ci a volontairement été constituée dans une perspective d’ouverture et de diversification des acteurs représentés, au sein du secteur de la Lecture publique (bibliothécaires responsables ou non représentant différents types de structures, représentants du secteur, représentant de la Ministre…), mais également de secteurs partenaires (centres culturels, éducation permanente...).

 

Pour Nathalie Henriet, inspectrice référente pour le secteur de la Lecture publique, il s’agissait en quelque sorte d’appliquer à la démarche d’évaluation du décret les mêmes orientations et enjeux qui fondent l’action des bibliothèques sur le terrain, à savoir principalement l’ouverture à des partenariats, le développement de dynamiques participatives, l’expérimentation…et le développement des pratiques d’évaluation continue. « En Lecture Publique, l’administration est elle-même un opérateur d’appui au sein du réseau, ce qui est assez particulier. Modifier l’ADN de l’administration en même temps que celui du terrain, nourrir son envie d’innover, changer l’image que l’on peut en avoir, lui permettre d’expérimenter en même temps que d’autres acteurs locaux, tels étaient certainement aussi les motivations qui ont amené l’administration à prendre une part importante dans la mise en œuvre de cette évaluation participative ».

 

Le choix de l’opérateur externe chargé de mener à bien l’évaluation s’est quant à lui porté, dans le cadre d’un marché public, sur un service de recherche attaché à l’Université de Liège (Spiral). Ce service a proposé plusieurs approches, à la fois quantitatives et qualitatives qui permettaient de croiser de manière large de nombreuses informations, sensibilités et subjectivités. La recherche s’est ainsi décomposée en différentes approches

de terrain : des entretiens exploratoires, une enquête en ligne, des études de cas, des focus groups.

 

Pour Véronique Leroy, la présence d’un acteur externe disposant d’une experti-se en matière d’évaluation de politiques publiques a constitué un apport essentiel à la démarche, tant d’un point de vue méthodologique qu’en termes d’exigence éthique. « Il est important que les personnes qui s’investissent dans ce type de dynamique perçoivent les lieux qui leur sont proposés comme des lieux ouverts, de li-berté de parole, de mise en critique, d’invitation à la créativité et à la mise en perspective. La présence d’un opérateur externe, disposant d’une expertise dans la mise en œuvre de ce type de démarches, apporte sur ces points un cadre et une assise importants ».


Pour Myriam Wezel, attachée au ser-vice de l’évaluation des politiques publiques, la démarche mise en œuvre pour l’évaluation du décret de la Lecture Publique est semblable, sur le fond, à d’autres démarches du même type organisées dans d’autres secteurs. Sur la forme, en quoi s’en est-elle pourtant distinguée ?
« Plusieurs éléments permettent, à mon sens, d’expliquer l’efficacité et la richesse de l’expérience particulière d’évaluation menée au sein du secteur de la lecture publique. D’une part, et c’est essentiel, un cadre réglementaire ambitieux qui fixe à la fois les attentes, les objectifs, les contenus, les conditions minimales (dont la participation) de cette évaluation. D’autre part, la coexistence des deux instances d’éva-luation dont le travail complémentaire a souvent été souligné : le groupe de pilotage, chargé notamment du suivi légal (rédaction de l’appel d’offre), administratif (planification, organisation de la mémoire écrite du processus), méthodologique (validation des principaux outils de recherche) a en quelque sorte permis de libérer, lors des rencontres de l’instance d’évaluation plus large, l’espace nécessaire aux débats, aux discussions, à l’analyse, aux conclusions. Par ailleurs, dès le départ, l’administration a montré sa volonté de ne pas orienter les discussions sur le fond, et de laisser notamment entièrement ouverte la récolte des informations. Néanmoins, s’il y avait un élément essentiel à pointer dans ce processus en particulier, ce serait sans hésiter la question du temps ». « Le temps, quasi deux années, accordé à la réflexion, la mise en œuvre, la synthèse de cette démarche d’évaluation a été précieux. Il est rare de pouvoir bénéficier d’un tel confort. Or, il est clair que c’est bien cet espace temps qui a permis un suivi rigoureux, approfondi des différents moments qui ont jalonné l’évaluation ; l’organisation régulière et intense de la concertation ; la qualité des innombrables allers retours entre les instances d’évaluation, les experts de Spiral et le terrain ; la prise de recul essentielle au moment de l’identification et de l’élaboration des conclusions à remettre à la Ministre ».

 

Nathalie Henriet évoque un autre point essentiel. « Il y a eu une véritable « mobilisation » autour de cette évaluation du décret, et ce n’est pas le fruit du hasard. En réalité, déjà avant 2009, en préparation à l’arrivée du décret, les bibliothécaires avaient été invités à mettre en place des projets exploratoires et à les évaluer au regard des nouveaux enjeux de Lecture publique. Depuis 2009, la perspective de l’évaluation future du décret a fait partie intégrante de son appropriation et de son accompagnement, notamment dans les formations. Lors de la mise en route en 2015 de la démarche à proprement parler, les participants à l’instance évaluative, les bibliothécaires de terrain, les responsables ont été sollicités de façon quasi individua-lisée, ce qui a demandé de la part de l’administration un travail de communication très important. Ainsi, dès le départ, une attention particulière a été apportée pour valoriser et reconnaître chacun pour la pertinence de son vécu du décret et de son expérience professionnelle en lien avec celui-ci. Les déceptions, difficultés, enthousiasmes, espoirs ont été pris en compte. L’éva-luation s’est donc aussi faite à charge et à décharge. Il n’y a pas eu de « lobbys ». Dans ce cadre, l’instance évaluative a joué un rôle important de modérateur, « réajusteur » des cons-tats rapportés du terrain. Elle a donné de la légitimité aux interrogations et aux commentaires, quels qu’ils soient, souvent anonymes ».

 

Pourtant, trouver à plusieurs un langage et une culture commune est identifié comme une difficulté importante vécue par les participants à cette démarche. La multitude de concepts à partager, à maîtriser, à décortiquer en commun peut constituer un frein important à l’attention et la participation alors que les histoires et les pratiques de terrain sont parfois très individuelles et spécifiques. De même, dans la mise en commun de vécus sur un territoire aussi large et aussi diversifié que celui des bibliothèques publiques aujourd’hui, comment garder sa liberté de parole et d’action tout en veillant à garantir un minimum commun, partageable par tous ? En terme de difficulté, Véronique Leroy note également celle de rendre compte publiquement de résultats qui ne sont pas toujours ceux escomptés, ou à contre-courant de ceux attendus.

 

Dans le processus d’évaluation mis en œuvre, le travail de l’administration ne s’est donc pas arrêté à la coordination et à la participation aux réunions. Durant tout le processus, il s’est agi également, et c’est essentiel, de rendre lisible, compréhensible, accessible, entendable pour chacun (bibliothécaires, responsables, mandataires, partenaires, politiques…) la démarche en cours ainsi que ses conclusions. La présentation du processus dans son ensemble, de ses résultats et de ses conclusions ont ainsi fait l’objet de plusieurs publications intégrées dans la politique éditoriale du service de la Lecture publique.

 


Evaluer pour réajuster
Mais surtout, il est important de noter que le travail ne s’arrête pas à la rédaction et à la remise des conclusions de l’évaluation à la Ministre. Comment permettre au décret de continuer à prendre son ampleur, au regard des analyses et des constats actés ? Comment renforcer ce qui fonctionne bien, entendre et améliorer ce qui pose problème ? Ici encore, il s’agit d’une approche constructive du changement institutionnel fondamentalement portée par les services de l’administration. En effet, le cahier des charges insistait sur le fait que « l’analyse des outils de pilotage et d’évaluation proposés aux opérateurs permette d’améliorer le pilotage de la politique par les services du Gouvernement ». A la suite de cette démarche d’évaluation participative du décret, il a donc récemment été demandé aux représentants du secteur de faire des propositions d’ajustement des conditions générales de mise en œuvre du décret, principalement en termes de simplification des exigences posées. Cette réflexion est en cours avec un groupe constitué à la fois de personnes déjà présentes lors de l’évaluation, mais également de nouvelles arrivées.

 

Véronique Leroy conclut : « Une nouvelle fois, l’implication du terrain est apparue comme une évidence pour réfléchir à ces perspectives d’ajustement. Il n’était pas pertinent que l’administration s’y attèle seule. Quelque part, c’est un peu une histoire de secteur qui se crée en continu : la démarche de participation reste vivante et, dans ses formes, se réinvente quand c’est nécessaire ; le groupe reste ouvert, les relais sur le terrain varient en fonction des besoins et des questions posées. Les années qui viennent de passer montrent que dans ces démarches, lorsqu’elles sont à l’écoute des acteurs de terrain, qu’elles laissent des espaces de liberté de création, d’exploration, d’interpellation, chacun contribue à sa manière à construire le bien commun, avec modération, empathie, et respect pour le trajet déjà parcouru. Et fondamentalement, toutes ces personnes partagent un métier, une passion, une certaine vision de la place essentielle des bibliothèques publiques dans la société d’aujourd’hui ».

 

 


Pour plus d’informations :
« Première évaluation du décret du 30 avril 2009 relatif au développement des pratiques de lecture organisé par le réseau public de la lecture et les bibliothèques publiques »
Les cahiers des Bibliothèques, numéro 26, Mai 2016
Cellule Edition, Service de la Lecture publique, Ministère de la Fédération Wallonie Bruxelles