1. Il s'agit d'un phénomène complexe, du latin « complexus » dont le sens évoque l'idée de  tisser ensemble . Cela signifie que pour le comprendre vraiment il convient de considérer un très grand nombre de variables qui sont inextricablement imbriquées les unes dans les autres en une telle multitude de liens qu'il est humainement impossible d'en concevoir une représentation complète. Aussi riche soit notre vision, elle n'en reste pas moins toujours inachevée. Nous devons irrémédiablement accepter qu'il y a plus dans la réalité explorée que tout ce que notre mental peut y voir et que tout ce que notre langage peut en dire. Cela ne nous empêche pas d'en construire des cartes suffisamment élaborées pour l'influencer de manière significative.
  2. Il s'agit d'un phénomène surdéterminé, à causalité multi-factorielle. Autrement dit, sa genèse nécessite l'action conjuguée d'un grand nombre de facteurs différents dont certains sont favorisants, d'autres déclencheurs, d'autres encore renforçants. C'est leur interaction simultanée combinée à un moment donné en une convergence dynamique qui fait exploser la crise. Citons entre autres, et la liste n'est pas exhaustive : les facteurs internes et les facteurs externes. Parmi les facteurs internes (et il convient de considérer toutes les réalités intérieures impliquées, car comme nous le verrons au point suivant, elles s' influencent mutuellement) : les facteurs physiques (p.ex. les substances ingérées), les facteurs héréditaires, les facteurs psychologiques ( structure de personnalité, conditionnements, mécanismes de défense, fonctionnement émotionnel, mécanismes cognitifs, systèmes de croyances, valeurs, programmations trans-générationnelles, etc...). Parmi les facteurs l'atmosphère, couleurs ou musiques excitantes, ...), les facteurs relationnels, les facteurs communicationnels, les facteurs groupaux, organisationnels, institutionnels, économiques, socio-politiques, culturels, les facteurs temporels historiques (histoires personnelles des protagonistes, histoire des relations, passé très récent précédant la crise, ...) et anticipatifs (représentations imaginaires des enjeux positifs et négatifs, bénéfices et sanctions,...)       
    Bien sûr tous ces facteurs ne sont pas forcément significatifs dans toutes les situations rencontrées et le poids respectif de leur influence peut être très différent selon les cas. Il reste néanmoins important de les avoir à l'esprit quand on se penche sur un dérapage pour tenter d'en éclairer la dynamique.
      • Il s'agit d'un phénomène systémique. Entendons par là que toutes les variables, tous les facteurs exposés ci-dessus s' influencent les uns les autres en permanence et sont souvent en interaction selon des boucles de causalité circulaire, des cercles vicieux où les causes deviennent des effets et les effets des causes.  Par exemple, dans une institution, ce qui contribue à accroître l'insécurité et la frustration augmente souvent le niveau de stress de ceux qui la fréquentent (travailleurs autant qu'usagers), ce qui augmente le niveau de stress augmente le niveau de tension ressenti (l'électricité dans l'air), ce qui augmente le niveau de tension ressenti augmente les risques de violence et enfin, on l'aura compris, l'éclatement de la violence contribue à accroître l'insécurité et la frustration dans l'institution, ce qui va augmenter le niveau de stress et ainsi de suite. La boucle est bouclée.  C'est ce qu'on appelle un système en rétro-action positive. Il va de soi que dans un tel contexte, la plupart des explications en termes de causalité linéaire trahissent purement et simplement la réalité.  Il en va de même des interprétations qui font porter la responsabilité de l'incident sur le seul agresseur, lequel, en termes d'analyse systémique, n'est souvent que ce qu'on appelle le « patient identifié », lui-même révélateur d'un malaise affectant le système plus vaste dans lequel il joue avec d'autres protagonistes, qui ont aussi leur part de responsabilité, consciente ou inconsciente, directe ou indirecte, acceptée ou niée, y compris d'ailleurs les victimes elle-mêmes, contrairement à ce qu'une vision superficielle pourrait laisser croire. Enfin, il n'est pas rare que des résonances affectives viennent contaminer les processus de communication et contribuent à alimenter des préjugés, des malentendus ou des erreurs d'interprétations qui peuvent déboucher sur des dérapages dans la violence.  Par exemple, une certaine antipathie irrationnelle générant en nous des jugements, de la méfiance ou du rejet à l'égard d'une personne peut trouver son origine dans le fait que cette personne, par certaines de ses attitudes ou comportements, nous reflète en miroir des éléments de notre personnalité que nous avons du mal à accepter en nous-même. Une telle disposition d'esprit à l'égard de l'autre, même si nous tentons de la dissimuler, ne peut manquer d'être captée intuitivement par celui qui est visé, car notre communication  non verbale nous trahi presque toujours, que nous le voulions ou non, que nous en soyons conscient ou pas. Saisissant notre négativité, l'autre risque fort probablement de l'interpréter de façon blessante et, pour peu qu'il fasse en outre jouer ses propres résonances face à un rejet perçu, il sera tenté d'y répondre agressivement, car, comme nous le verrons ci-dessous, la violence est presque toujours réactionnelle. Sa réponse agressive viendra confirmer notre antipathie initiale et nous donnera de bonnes raisons de riposter en nous sentant dans notre bon droit, ce qui peut conduire à une spirale en escalade suivant le mode de la boucle en rétro-action positive que nous avons déjà évoquée plus haut. Ces quelques considérations sur les résonances nous conduisent tout naturellement au point suivant de note réflexion.
      • Il s'agit d'un phénomène communicationnel.  D'une part, comme nous venons de le voir, les interactions au sein des systèmes d'activités humaines complexes ne sont pas seulement des échanges d'énergie, mais sont aussi et surtout des échanges d'informations, ce qui est la définition même de la communication.  D'autre part, le plus souvent, l'acte de violence en lui-même est porteur de sens et vise, consciemment ou inconsciemment à véhiculer un message, il dit quelque chose d'important, est vecteur d'expression pour son auteur. Par exemple on peut y voir un appel de détresse, un cri d'alarme, une demande de réassurance, une tentative, certes malheureuse et inadéquate, de dire un manque, un besoin, une souffrance ou une aspiration.  Si l'entourage se montre capable de dépasser le côté désagréable du comportement pour saisir et reconnaître le message qui en émerge, les risques d'escalade diminuent considérablement et la tension émotionnelle qui avait surgit s'apaise relativement vite.  En la matière, une écoute empathique et détachée peut faire des miracles, c'est la base même de la Communication Non Violente (CNV) de Marshall Rosenberg.  Des recherches ont montré que lorsqu'une personne se trouve en difficulté, en détresse, en manque ou en souffrance et se sent de surcroit, à tort ou a raison, dans l'impossibilité de communiquer au sujet de la difficulté en question, le sentiment d'impuissance qui en résulte augmente de façon significative les risques que cette personne dérape dans un comportement violent.  Aussi, le manque de reconnaissance, le déni ou l'incompréhension d'un vécu difficile font-ils partie des facteurs déclencheurs les plus fréquents des violences interpersonnelles. A l'inverse, la capacité de rejoindre l'intention positive sous-jacente à la négativité exprimée permet souvent de désamorcer la crise, encore faut-il savoir qu'elle existe pour pouvoir l'identifier et y répondre adéquatement.  C'est l'objet du point suivant.
      • Il s'agit d'un phénomène mu par une voire plusieurs intentions positives, en dépit de son côté destructeur.  La programmation neuro-linguistique (pnl) entre autres approches, nous apprend que tout comportement quel qu'il soit, même le plus nocif, le plus inacceptable est un moyen au service d'une ou plusieurs intentions positives. Autrement dit, son auteur, consciemment ou inconsciemment, en espère, en attend un certain bénéfice. A travers ce comportement, il cherche à obtenir quelque chose qu'il croit bon pour lui, quelque chose qui est, de son point de vue, susceptible d'améliorer son bien-être ou de diminuer son mal-être, même si cela ne s'avère pas nécessairement vrai dans la réalité.  En fait l'aspect communicationnel que nous venons d'explorer n'est qu'un cas particulier de ce dont il est ici question.  Le fait de distinguer clairement la destination du chemin choisi pour y arriver présente un intérêt particulier en matière de prévention, car la compréhension des enjeux positifs, mais souvent inconscients, d'un comportement violent permet de mettre en oeuvre des stratégies qui peuvent satisfaire ces mêmes enjeux de façon non destructrice. Par exemple, certains adolescents très coupés de leur vie affective collectionnent les bagarres afin de recevoir une dose d'excitation suffisamment intense pour alimenter leur sentiment d'exister.  Ils n'ont guère appris que la « castagne » pour se sentir en vie. La moindre pécadille suffit à allumer leur agressivité. Par contre, dès qu'on leur propose des activités aventureuses, sources de stimulations fortes, mais dans un cadre sécurisé et socialement valorisant (spéléo, escalade, parachutisme, rafting, etc...), la fréquence de leurs comportements violents diminue rapidement, car l'intention positive majeure qui y préside se trouve rencontrée sans nocivité par un moyen différent auquel ils n'avaient jusqu'alors pas accès.  Allant du soulagement temporaire dû à une décharge émotionnelle, à l'obtention sécurisante de limites fermes et cohérentes, en passant par la restauration d'une dignité bafouée, la palette de ces intentions positives s'avère être particulièrement large.  Mes propres investigations en la matière m'en ont fait découvrir plus de vingt, mais ce n'est pas ici le lieu de les développer toutes en profondeur. Retenons seulement l'importance du processus dès qu'il est question de prévenir, de comprendre ou même de remédier à la problématique qui nous occupe et dont la représentation peut encore s'enrichir d'une dernière idée tout à fait fondamentale.
      • Il s'agit d'un phénomène presque toujours réactionnel. Si l'on demande aux gens comment ils se sentent quand ils font du tort à leur prochain involontairement, par accident ou par inadvertance, en général ils disent qu'ils n'aiment pas cela et qu'ils auraient préféré l'éviter. Si par contre on leur demande dans quel contexte ils sont capables de nuire à autrui volontairement et sans regret, ils évoquent presqu'à coup sûr la riposte légitime. Il leur est plus difficile d'admettre que ce qui est vrai dans un sens l'est aussi dans l'autre, à savoir qu'une violence subie peut-être une riposte à une violence initiale vécue comme infligée. Autrement dit, la violence est très souvent une réponse réactionnelle à une autre violence dont l'agresseur s'est, à tort ou à raison, senti victime en premier.  Ainsi, dès que surgissent les signes avant coureurs d'une escalade, peut-il être bien utile de comprendre comment l'agresseur potentiel a  interprété la situation comme blessante ou insultante pour lui.  Reconnaître le ressenti par une reformulation adéquate, suffit souvent à faire baisser la pression et à éviter la crise.  Une telle capacité d'empathie requiert la sagesse du détachement, la prise de recul qui permet de ne pas se laisser piéger par la tendance naturelle à accuser, rejeter et condamner la personne qui dérape. Ma seule ambition dans cette présentation est d'offrir une vision qui aide à mieux comprendre et donc à moins juger, car la dévalorisation de l'humain est un terreau fertile où peut germer la violence.