Entretien avec Maud VERJUS

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
MV : C'est mon père qui a orienté mon chemin. J'ai grandi avec un papa qui me disait qu'il est important de se prémunir des réflexions monolithiques et simplistes, qu'il n'y a pas de solutions simples à des choses complexes. En secondaire, j'ai fait les sciences sociales et j'ai beaucoup aimé le regard que l'on portait sur les choses. A la fin de mes secondaires, je voulais faire la sociologie, ce que ma prof de sciences sociales m'a déconseillé en me disant que je n'avais pas les reins pour aller à l'université et sur ses conseils, je me suis renseignée sur les écoles d'assistants sociaux. Mais à chaque fois que je lisais les programmes de cours, je regardais ce qu’il y avait comme cours de sociologie; mon père m'a encouragée à m'inscrire en sociologie en me disant que ça valait la peine d'essayer. J'avais entendu parlé des Facultés universitaires Saint-Louis qui est une université à taille humaine. Et évidemment, j'ai adoré ces études qui questionnent la réalité : c'est quoi ce qu'on vit ?, dans quoi on est ?, pourquoi cela se passe comme ça ?... Après ma licence, ma soif de théorie était satisfaite, j'avais des grilles de lecture dans la tête pour comprendre une partie de la réalité. J'ai ensuite décidé de m'orienter vers le travail social. J'ai eu envie de me confronter à la pratique, j'en avais plein la tête mais peu dans les mains. Contrairement à beaucoup de personnes qui sortent d'une licence en sociologie, je ne me posais pas la question de l'intérêt d'avoir fait ces études, je me sentais bien outillée mais uniquement intellectuellement. J'ai donc fait une année à l'Institut Cardijn et une année à la rue de la Poste1, c'est là que mon franc est tombé à propos de l'éducation permanente. En fait j'avais intégré les valeurs de l'éducation permanente et ses " mots cochons " depuis longtemps grâce à mon père et à mon parcours scolaire. En troisième année d'assistant social, ça a été la révélation : j'ai enfin pu mettre des mots sur une façon de voir les choses et la société, une philosophie que j'avais en moi depuis longtemps. J'ai fait un travail pour un cours sur 
l'éducation permanente que je venais d'identifier et pour agrémenter ce travail Danièle Peto qui travaillait au CESEP, m'avait conseillée d'aller parler avec Morfula Tenecetzis2. De fil en aiguille j'ai été engagée au CESEP. Je ne me voyais pas du tout dans la formation, j'avais 25 ans, je ne me trouvais pas de légitimité pour être face à un groupe de gens de terrain. Danièle Peto m'a encouragée en me disant que j'en étais capable, que j'avais le
bagage intellectuel pour le faire et pour le reste ... elle m'a dit de faire confiance au CESEP et que cela marcherait ! Par ailleurs, depuis trois ans je travaille à mi-temps au GAFFI3 dans la formation en insertion socioprofessionnelle. Je suis très contente d'avoir les deux versants du carré infernal, le GAFFI me permet également d'avoir le regard de première ligne, à savoir ici, des femmes immigrées en formation.

 

FD : Que faites-vous au CESEP ?
MV : J'y ai été spécialement engagée pour travailler sur le BAGIC4. Le BAGIC est une formation politique à destination des coordinateurs du champ socioculturel mais elle est également accessible pour les animateurs du secteur qui souhaitent mettre sur pied un projet dans une perspective d'éducation permanente. Pour moi, c'est une formation qui nous aide à la fois à réfléchir sur ce que l'on veut comme société, sur ce que l'on veut comme changement. Mais aussi, c'est une formation qui nous aide à nous questionner sur notre pratique. Elle permet de s'axer sur la question du " pourquoi " plutôt que du " comment ". Beaucoup de praticiens du social et du socioculturel viennent avec des " comment ". Cette question est tout à fait pertinente, seulement la réponse ne peut être légitime que si on a d'abord questionné le " pourquoi ". Mon rôle au sein du BAGIC est l'accompagnement pédagogique des stagiaires tout au long de la formation; c'est une formation longue qui demande un vrai investissement de leur part. J'assiste à l'entièreté des séminaires et je suis également tout le parcours et les différentes étapes des travaux à réaliser. En première année, il y a la monographie qui est une mise à plat de l'organisation et du secteur dans lequel le stagiaire agit, ce qui permet une mise en question. En deuxième année, il s'agit d'un travail autour d'un projet que la personne veut porter sur base de ses constats, dans le champ socioculturel.

 

FD : Vous travaillez à la fois en insertion socio-professionnelle et en éducation permanente ; quelles sont les interactions ?
MV : Je me sens beaucoup plus proche de la philosophie et des méthodologies de l'éducation permanente que de l'insertion socioprofessionnelle. Pour moi, l'insertion sociopro-
fessionnelle n'a d'intérêt que si on y inclut une démarche 
d'éducation permanente. Je vais dire quelque chose qui pourra sembler très dur, l'ISP répond à des soucis de société, des pro-blèmes d'emploi mais c'est une emplâtre sur une jambe de bois. Si on fait de la formation pour que ces personnes trouvent un emploi précaire, à savoir des temps partiels, des horaires coupés, ... ce n'est pas intéressant. Ca n'a pas de sens. Le rôle que je m'attribue en ISP c'est d'amener une réflexion sur le 
" pourquoi " de la situation des stagiaires. On voit ce qu'est la société aujourd'hui, quels sont ses enjeux et ce qu'est l'ISP aujourd'hui et pourquoi elle n'existait pas il y a trente ans. J'essaye de leur faire comprendre que si elles ne trouvent pas de boulot ce n'est pas forcément de leur faute. C'est une manière pour moi de déculpabiliser les gens. Evidemment qu'elles ont une part de responsabilité mais il faut qu'elles soient cons-cientes que tout ne vient pas que d'elles mais aussi d'un dysfonctionnement de la société. Je suis persuadée que si elles avaient accès à un emploi décent, la plupart de nos stagiaires travailleraient.

 

FD : Quelle est votre définition de l'Éducation Permanente? Pourquoi avoir choisi de travailler dans un organisme d'Éducation Permanente ?
MV : J'aimerais repartir de mon idée de complexité de tout à l'heure, faire de l'éducation permanente c'est aborder la complexité et ne pas être dans des résolutions simplistes. C'est une manière de se rendre compte que la réalité est multidimensionnelle, on ne peut pas expliquer une chose par une réponse simple comme on en trouve souvent dans les journaux ou à la télévision. L'éducation permanente permet d'entrer dans cette logique de se dire qu'il faut aborder les choses par toutes ses facettes. L'éducation permanente c'est une manière de voir le monde, une philosophie, un processus, des méthodologies, c'est une manière critique de voir la société. Et quand je compare avec le processus du BAGIC cela correspond tout à fait : on déconstruit, on complexifie et on reconstruit quelque chose de plus juste, de moins simple. Le BAGIC fait vivre le processus d'éducation permanente aux stagiaires afin qu'ils puissent aller au-delà de leurs évidences, de leurs intuitions. Un stagiaire a récemment utilisé une métaphore que je trouvais très parlante, pour lui au BAGIC pendant la première année on fabrique les briques, on fait le ciment et on produit l'eau et en fin de deuxième année non seulement on se rend compte qu'on a construit tout ce matériel mais aussi que la maison prend forme! Je trouve ça une belle image. Personnellement, ce que je trouve ma-gique dans cette formation c'est quand on voit les illuminations dans les yeux des stagiaires, on voit qu'ils comprennent des choses, qu'ils remettent les cases dans le bon ordre. Il y a souvent de la résistance, c'est toujours dur d'analyser mais quand le déclic se fait, c'est fabuleux. Au bout du processus, les stagiaires partagent un jargon et un ensemble de concepts et des grilles d'analyse qui leur permettent d'envisager les choses de manière beaucoup plus clairvoyante et complexe. C'est génial !

 

FD : Quelles sont les spécificités du formateur en Éducation Permanente, doit-il forcément être militant ?
MV : Je dirais que le formateur en éducation permanente doit être un militant en toile de fond. Il faut qu'il ait un cadre de conduite balisé par des valeurs pour un projet de société plus juste, il doit être convaincu des valeurs progressistes que prône l'éducation permanente. Il faut un fil rouge qui fait qu'il ne va pas défendre n'importe quoi.

 

FD : Quelles sont les nouvelles formes de militance, d'engagement ?
MV : J'aime bien la question de l'engagement et de la militance car cela cristallise beaucoup de discours actuels et 
surtout des évidences. Ça a été le point de départ d'une étude que j'ai réalisée pour le CESEP. On entend souvent les gens du secteur de l'éducation permanente, et d'autres d'ailleurs, dire : " l'engagement ce n'est plus comme avant, ça n'existe plus ". Je trouve que c'est un bon point de départ pour questionner ce type de réflexion que je trouve simpliste. Si on réfléchit à la question de l'engagement et que l'on observe ce qui se passe réellement, on constate que ce n'est pas vrai. Aujourd'hui, l'engagement prend des formes différentes. Les formes de l'engagement suivent l'évolution de la société. En 2011, on ne s'engage plus comme il y a 50 ans, à travers de grosses " structures monolithiques " et hiérarchiques que sont les syndicats, les mutuelles,... même si ce sont des structures qui ont encore énormément de sens et de pertinence. A l'heure actuelle, les formes sont de plus en plus diversifiées et la complexité vient du fait que ces différentes formes se croisent, vont dans tous les sens et cela les rend peu lisibles. Un exemple d'engagement très actuel c'est évidemment le mouvement des " indignés5 ". Il y a aussi la nouvelle méthodologie du socioartistique qui corres-pond à de nouvelles manières de voir les choses. Chez les nouvelles générations de travailleurs socioculturels, il y a beaucoup de créativités nouvelles. Parmi les stagiaires du BAGIC je constate qu'ils ont envie de faire autrement. Le grand défi de l'éducation permanente est d'arriver à s'adapter à ces nouvelles formes. Pour moi l'éducation permanente ne sera jamais démodée sur le fond mais par contre il faut faire évoluer sa forme. La société et la façon dont elle est gérée auront toujours besoin d'être questionnées au travers des valeurs progressistes. Le secteur fait preuve d'humilité aujourd'hui en se questionnant, il y a beaucoup de réflexions autour de son évolution. Il faut que cette philosophie puisse vivre au sein des nouvelles formes d'engagement. Pour moi, l'éducation permanente est cruciale dans la société actuelle où il y a de plus en plus de précarité. On a besoin de dire aux gens qu'un changement est possible mais avant cela il y a des étapes à passer : la compréhension de la situation dans laquelle on est, pouvoir se rassembler, se rencontrer sur des questions communes et réfléchir à comment ensemble changer les choses. Imaginer le changement a toujours un sens et reste nécessaire.

 

FD : Quelles sont les difficultés à former à l'action collective dans une visée d'éducation permanente ?
MV : L'action collective dans cette perspective c'est la rencontre d'individus ou de groupes autour d' enjeux communs, lorsque ce groupe agit en vue d'un changement destiné à tous. C'est une très belle idée mais elle est difficile à mettre en œuvre. Je pense que beaucoup de gens adhèrent et participent aux idées de l'éducation permanente mais parfois en ne mettant pas ces mots dessus. Par contre, dans le quotidien des gens, on se rend compte que l'individualisme est profondément ancré, ça se reflète dans les attitudes, notamment de nos stagiaires en formation. Il est très difficile de passer de l'idéologie à la réalisation concrète. Aujourd'hui les formes d'engagement font 
écho à des idées que l'on porte soi-même, elles sont en lien avec des enjeux que l'on défend à certains moments. Les formes d'engagement sont donc éphémères, sporadiques. Toute la question est de savoir si on peut concilier ce type d'engagement avec des actions à long terme. Est-ce que l'action collective peut se faire de manière ponctuelle? Je pense que oui, on le voit notamment avec les Indignés et surtout avec le Printemps arabe6.

 

FD : Le mot de la fin ?
MV : L'éducation permanente n'est pas confortable, elle oblige à se poser des questions et à remettre en question mais une fois qu'on y a goûté et que l'on se rend compte que le changement est possible on ne sait plus faire demi-tour! Ca procure un tel sentiment de liberté d'imaginer le changement et de s'y coller! D'autant plus qu'il y a une nécessité sociétale de garder cette fonction vivante.

 

 

 

 

1. ISFSC : Institut supérieur de formation sociale et de communication
2. Coordinatrice du centre de formations des cadres socioculturels au CESEP (CFCC)
3. GAFFI : Groupe d'animation et de formation pour femmes immigrées : 
" Promouvoir l'autonomie et la responsabilité des personnes de différentes cultures... " Aussi section locale de l'Asbl Culture et Développement, reconnue dans le cadre de l'éducation permanente, le GAFFI est né dans un contexte lié à l'immigration et a développé des projets pédagogiques, sociaux et culturels avec les femmes et les enfants, dans le quartier Nord de Bruxelles.
4. BAGIC : Brevet d'aptitude à la gestion d'institution culturelle, formation du CESEP reconnue par la Communauté française.
5. Le mouvement des Indignés ou Mouvement 15-M est une série de manifestations pacifiques spontanées menées en Espagne à partir du 15 mai 2011, totalisant jusqu'à plusieurs dizaines de milliers de personnes, nées sur les réseaux sociaux et initiées par le mouvement et le site ¡Democracia Real Ya! (Une vraie démocratie, maintenant), qui a obtenu l'appui de plus de 200 petites associations.. Ce mouvement inédit par son ampleur et ses revendications se poursuit encore actuellement et s'étend en Europe.
6. Le Printemps arabe (en référence au " Printemps des peuples " de 1848), ou révoltes arabes, est un ensemble de mouvements révolutionnaires nationaux ayant touché de nombreux pays du monde arabe (2010-2011). On parle aussi de " réveil arabe ".