Entretien avec Agnès DERYNCK

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
AD
: Ouh là là ! Ce n'est pas une question facile. 
Plus sérieusement, j'ai grandi dans un petit village en Flandre près de Bruges où il était important que les enfants, autant les filles que les garçons aillent à l'école. J'étais la cadette de quatre enfants, les deux aînés ont eu l'occasion de faire des études supérieures. A mes 14 ans, mes parents ont eu des difficultés de santé, j'ai dû me battre pour continuer l'école et pour pouvoir étudier quelque chose, je n'ai pas réussi à aller à l'université mais j'ai pu suivre des cours de couture. Je suis donc régente coupe et couture ! 
A la fin de mes études, je suis partie deux ans en Afrique. A l'époque, il n'était pas facile de trouver un poste de professeur de couture. Comme j'étais déjà dans la mouvance du mouvement d'animation de base, j'ai signé un contrat de volontaire dans l'enseignement en Afrique et je suis partie au Zaïre. Je suis rentrée au bout de deux ans car le climat était encore très conflictuel. A mon retour, j'ai pu faire des études d'assistante sociale qui m'avaient été refusées plus tôt car elles duraient trois ans. J'ai suivi les études AS à Courtrai tout en travaillant notamment pour ''Vie féminine''¹ (cours de couture) pour payer mes études. J'ai fait mon premier stage dans une maison de quartier (asbl Swinnen) dans le quartier Nord de Bruxelles. C'était l'époque où l'on rasait toutes les habitations pour y construire des grands buildings. J'y ai démarré un groupe d'alphabétisation avec un public de femmes. En 1977, à la fin de mes études, j'avais envie de rester à Schaerbeek. J'ai accepté un travail à mi-temps à Caritas, afin de pouvoir travailler comme bénévole dans la maison de quartier. Ensuite, j'ai été engagée à mi-temps à l'Apaji² et à mi-temps à Culture et Développement³ pour développer une action avec la population immigrée du quartier. J'ai donc mené une action avec les femmes, jeunes et enfants parce qu'il y avait très peu de choses qui existaient pour ce pu-blic arrivé dans le cadre du regroupement familial. Beaucoup de formations s'adressaient aux travailleurs migrants.
J'ai rapidement été engagée à temps plein à Culture et Développement grâce à sa reconnaissance en tant qu’organisme d'éducation permanente. 
Au départ, je donnais des cours de couture, d'alphabétisation et de vie sociale aux femmes et des cours de rattrapage pour les jeunes et les enfants, et c'est ainsi que le Gaffi est né comme section locale de Culture et Développement.
A l'Apaji, j'étais dans ce qui s'apparente aujourd'hui à de l'insertion socioprofessionnelle et à Culture et Développement j'étais dans l'éducation permanente.

L'asbl GAFFI a été créée dans le début des années nonante quand elle a commencé ses activités d'insertion socioprofessionnelle. Elle appartient toujours au réseau de Culture et Développement et j'y travaille toujours.

 

FD : Le Gaffi n'a donc pas toujours été divisé en trois secteurs ? (éducation permanente, accueil extra scolaire et insertion professionnelle).
AD
: Non, au départ, il y avait des activités d'éducation permanente avec des femmes migrantes du quartier. Très vite, à la demande des femmes, aux cours d'alpha et d'autres activités, ont démarré des activités pour les enfants : une école des devoirs et divers ateliers créatifs. 
Les participantes aux cours d'alpha voulaient faire plus… et on a démarré avec elles une formation à la gestion d'une coopérative : un magasin et un atelier de retouches et de confection. On avait à la rue de Brabant un petit magasin et un atelier. On était dans un processus de formation travail qui amenait les gens à des mini projets de redémarrage et ce bien avant qu'on ne parle d'insertion socio-professionnelle. On s'est servi de ce magasin/atelier comme expérience de formation : apprendre à vendre, à calculer les prix, à répondre aux demandes des clients, … 
On avait suffisamment de recettes pour payer les frais de fonctionnement.
Toutes les personnes qui ont participé au projet ont trouvé un emploi et/ou se sont lancées dans d'autres formations. Après quelques années, on a fait le choix de ne pas investir dans la création d'une coopérative et donc de l'emploi mais de mettre l'accent sur la formation.

La formation nous permettait de toucher plus de monde. Début des années nonante il y avait aussi des budgets pour des formations professionnelles. C'est à ce moment qu'on a créé avec le Nadi, le Cactus et la maison de quartier d'Helmet, la Cobeff pour organiser des formations qualifiantes pour des femmes peu scolarisées en partant de nos expériences de terrain en couture, cuisine, vente, …
Le Gaffi s'est ensuite orienté vers des formations de base, de remise à niveau pour permettre à notre public de femmes peu scolarisées d'accéder aux formations qualifiantes organisées par la Cobeff et d'autres centres, tout en gardant des activités d'éducation permanente pour le public qui n'a pas encore un projet professionnel ou le bagage en français nécessaire pour rentrer en formation ISP.

Quand on fait des formations qualifiantes pour un public de femmes, il faut prévoir des structures d'accueil pour leurs enfants sinon, elles ne peuvent pas venir. Les pouvoirs publics n'y avaient pas du tout pensé début des années 90. Au Gaffi, comme on a l'habitude de faire face aux difficultés quand elles se présentent, on s'est organisé avec les femmes pour assurer l'accueil des enfants (ensemble on peut changer les choses). En 1993, grâce aux programmes PIC (programme d'intégration et de cohabitation), il y a eu des moyens financiers pour soutenir le projet d'accueil et on a créé avec d'autres partenaires ISP la première structure d'accueil pour les enfants des femmes en formation : la maison d'enfants ''les amis d'Aladdin''. Ces femmes n'avaient pas accès aux crèches car seuls les parents qui travaillaient avaient droit d'y mettre leurs enfants mais par ailleurs elles étaient obligées de suivre des formations pour trouver un emploi !

Depuis, la maison d'enfants ''les amis d'Aladdin'' est devenue une asbl autonome, et une deuxième structure d'accueil d'enfants a été créée au sein du bâtiment du Gaffi (la crèche “Atout Couleur”). Une grande partie des travailleuses dans ces deux structures sont des personnes qui ont fait une formation ISP ''auxiliaire de la petite enfance'' et diverses activités d'éducation permanente sont organisées avec les parents dans ces structures d'accueil. Il y a donc bien des liens entre les différentes activités (secteurs).
Une multitude d'initiatives se développe au départ des structures de base ! Cela est très cohérent.

 

FD : Quelles sont les transformations du monde associatif ?
AD
: Dans les années 80, on travaillait vraiment dans de très mauvaises conditions, avec le recul c'est amusant. Je faisais le nettoyage, j'allais au parc pour rencontrer les femmes et discuter avec elles de ce qu'elles voulaient. On partait de la demande des participants, on essayait de répondre à toutes les questions qui venaient et cela allait de la couture aux avis juridiques en passant par le français. Je me souviens d'une dame qui était venue nous voir car elle voulait apprendre les chiffres en urgence, elle avait trouvé un emploi dans un hôtel et il fallait qu'elle puisse lire et se souvenir des numéros de chambre. On trouvait encore du travail à cette époque, aujourd'hui c'est plus difficile. Nous avions du temps, il n'y avait pas autant de travail administratif, on pouvait plus facilement répondre à ce type de demandes. Il y avait un lien direct entre le travail et l'apprentissage, l'accès aux formations était moins cadenassé.

Le Gaffi a toujours créé des partenariats pour développer des nouvelles actions. Il a toujours travaillé en symbiose avec l'ensemble du tissu associatif des environs. La clé a été d'être attentif à ce qui se passe et d'avoir la créativité suffisante pour arriver à répondre au besoin du moment.

La société est beaucoup plus complexe aujourd'hui qu'il y a trente ans. Plus individualiste aussi. La logique de la société marchande est de plus en plus prégnante, la tendance gestionnaire est toujours plus forte. Il est aussi de plus en plus difficile d'avoir une vue globale des problématiques. Tout est morcelé, pourtant une approche globale est nécessaire. La formalisation tant administrative que pédagogique freine beaucoup la créati-vité, l'innovation et alourdit aussi les partenariats.

Le secteur ISP s'est professionnalisé et cela est très positif, mais il est aussi soumis à plus de contrôle et de rigueur. Les conditions de travail se sont aussi améliorées, … mais parfois je pense qu'on a perdu du ''lien'', du ''mettre des choses en place ensemble''.

L'associatif doit rester vigilant pour ne pas perdre le ''sens'' de ce qu'il a fait et pour laisser la place à la créativité de la vie et garder le temps pour l'humain.
Il faut donc repartir de la réalité des gens, écouter ce qu'ils di-sent pour mettre en place avec eux des projets ayant une réelle efficacité et agir ensemble sur le structurel.
Il faut reconstruire le ''collectif''.

 

FD : Le Gaffi a un secteur insertion socio-professionnelle et un secteur éducation permanente, quels sont les avantages, y a-t-il des ponts entre ces deux secteurs ? Quelle articulation est-il possible de faire et est-ce nécessaire ? Peut-on faire l'un sans l'autre ?
AD
: Le secteur ISP est né à partir d'actions d'éducation permanente. Nous intégrons cette démarche dans notre méthodologie pédagogique. Je suis persuadée que celle-ci est la base même de toutes nos formations. Au Gaffi nous organisons dans le cadre de l'ISP des formations de base, un module d'alpha et des formations français langue étrangère. Ces formations préparent les personnes à rentrer en formation qualifiante. Nos formatrices gardent le souci de leur donner les outils nécessaires pour renforcer leur pouvoir d'agir, pour connaitre leurs droits et leurs devoirs, pour retrouver de la confiance en soi, …
Mais la durée des formations laisse peu de temps pour développer l'expression individuelle et collective. Nous sommes aussi fort sensibles à ce que le public puisse définir son projet de vie et son projet professionnel.

Ce n'est pas toujours facile et parfois l'apprentissage technique de la langue pour réussir des tests d'entrée en formation qualifiante prend le dessus !
Il est important de garder des liens entre EP, ISP et même la cohésion sociale. Que l'on globalise nos énergies plutôt que les morceler comme nous le pousse à faire les subsides. Nous travaillons avec des gens qui sont citoyens, travailleurs, habitants d'un quartier, ….

Nous essayons d'avoir une approche globale, on touche un large panel de questions. Quand on travaille en éducation permanente, on a plus le temps de faire de la conscientisation, de renforcer le pouvoir d'agir qu'en insertion socio-professionnelle où le temps de formation est plus court. Heureusement sur le terrain on garde une certaine liberté d'action. L'un pourrait nourrir l'autre, seulement on est de plus en plus cadenassé.

 

FD : Quelles sont les perspectives d'avenir pour ISP et l'éducation permanente ? 
AD
: Je m'inquiète pour les publics les plus éloignés de l'emploi, on constate tous les jours que le fossé devient de plus en plus grand. Il y a de plus en plus de précarité. Il faut inventer de nouvelles façons de travailler, en réponse à de nouveaux besoins. Là, je pense que l'éducation permanente a un rôle à jouer, et le monde associatif dans son ensemble aussi. Les associations sont confrontées tous les jours aux réalités des gens. Ensemble avec les gens, elles cherchent des solutions qui répondent aux besoins. Il y a un énorme potentiel de créativité et diversité dans le monde associatif. Il faut rassembler, unir cette diversité d'approche innovante, interpeller les pouvoirs publics en vue d'un changement social et structurel.
Nous avons besoin de nouveaux projets mobilisateurs et susceptibles d'amener des transformations et des changements dans le champ social et qui rendent visibles la parole, les besoins, voire les revendications des personnes qui participent à nos actions.

 

FD : Le mot de la fin ? 
AD
: On continue !
Continuons avec le public et d'autres associations à construire une société qui cesse de produire des exclusions et qui permet de vivre dans la dignité.
''Ensemble on peut changer les choses ''.

 

 

 

1. Vie féminine : Mouvement féministe d'action interculturelle et sociale. 
2. APAJ: Association Pédagogique d'Accueil aux Jeunes, est un Atelier de Formation par le Travail (AFT) dans le domaine du bâtiment.
3. Culture et Dévelopement : En réseau pour un autre monde : Culture et Développement est une association d'Education Permanente qui propose à ses sections des échanges, des formations, un soutien auprès du pouvoir public et une aide logistique et humaine.
4. GAFFI: Groupe d'Animations et de Formations pour Femmes Immigrées.