Je venais de mettre un point final à ce texte1, quelque peu taraudée par les questions éthiques que pouvait poser la pratique du doute en formation. Pourquoi, comment et sous quelles conditions le pratique-t-on ?

Comment l'utilisation d'une pédagogie visant l'autonomie met la plupart des apprenants dans le doute de leurs capacités et des miennes est, en soi, génératrice d'anxiété me dit alors Alessandra Busato2 lors d'un voyage en train. Nous décidions donc de poursuivre cette réflexion ensemble.

 

Privilégies-tu un modèle pédagogique ?
Alessandra Busato : " Mon modèle pédagogique est celui du constructiviste interactif. Il se caractérise essentiellement par l'idée que ce sont les apprenants qui construisent leur savoir à partir de situations proches de la réalité d'utilisation de ce savoir et, grâce aux interactions entre leur savoir " déjà-là " et celui des autres : condisciples, formateurs, livres…
Ce modèle fonctionne suivant un système d'essai-erreur. En effet, il présuppose que c'est par une série d'essais et d'erreurs (les erreurs modifiant les essais suivants) qu'on finit par acquérir de nouvelles compétences (il faut être tombé plusieurs fois de son vélo pour trouver son équilibre et avoir roulé longtemps pour être tout à fait à l'aise). Une fois cette nouvelle compétence acquise, elle peut être remise en jeu dans des contextes de vie réelle.
Une part importante est laissée à l'évocation de la manière dont l'apprenant s'y est pris. Ce qui permet de décoder son mode de fonctionnement, sa propre logique, de s'auto-évaluer, de se sociabiliser, d'entendre le mode de fonctionnement des autres et, accessoirement, de donner des pistes au formateur pour accompagner l'apprenant dans ses difficultés propres. 
Perception, expression, recherche, confrontation, intuition et enfin, compréhension en sont les mots-clés. C'est donc un mo-dèle qui vise l'autonomie de l'apprenant ainsi que sa respon-sabilisation. Les meilleures conditions pour que ce modèle fonctionne sont inévitablement la coopération, la convivialité et l'engagement. L'aspect créatif de l'apprenant y est également sollicité ainsi que sa flexibilité et son sens de l'initiative ".

 

En quoi ce modèle met l'apprenant dans le doute ?
A. B
: " Construire son propre savoir, voilà qui peut sembler très loin de ce qu'on peut vouloir attendre d'un formateur… Quatre vingt pourcents des apprenants avec lesquels je travaille n'ont pas fini l'école. On peut faire plusieurs hypothè-ses. Dont une que je retiens au niveau scolaire. L'erreur est à proscrire dans un système où l'évaluation est faite par le professeur et cotée de manière négative à chaque faute. L'essai doit être assez vite concluant étant donné le temps imparti par le programme et le nombre d'élèves dans la classe mais aussi parce que le modèle pédagogique choisi est probablement centré sur l'imitation et l'exécution (modèles de l'empreinte et du conditionnement). A-t-on jamais considéré qu'un savoir était " déjà-là " ? Et si oui, s'en est-on servi dans l'apprentissage ? Il y a-t-il eu de la place pour évoquer sa propre logique ? A-t-on jamais sollicité la créativité et la prise d'initiative de l'apprenant ? De plus, le décrochage scolaire a probablement mené la personne à faire peu confiance à ses propres ressources. De telles situ-ations m'ont souvent indignée. Je peux présupposer qu'il y a une douleur narcissique qu'il faut soigner ".

 

Une formatrice soigne les douleurs narcissiques ?
A.B
: " Je ne dis pas que c'est le rôle de la formatrice. C'est ce que j'observe de l'analyse que je fais de mes pratiques. Un détour par un travail sur l'estime de soi semble être une impulsion nécessaire. C'est en tout cas un élément moteur, un des fondements de mes pratiques de formation. Ce travail sur l'estime de soi est indissociable d'un autre fondement, celui de la communauté, du groupe.

 

Le groupe ?
A.B
: " Ce qui compte pour moi c'est qu'ils travaillent en groupe, en sous-groupes. Je suis modératrice. J'anime. Inventer, travailler à plusieurs, chercher, c'est lourd certes ; ça demande davantage de travail que d'écouter et recopier mais, je ne suis pas là pour en faire des machines-outils mais pour développer l'esprit de recherche. Chercher et avoir la satisfaction et le plaisir de découvrir, de comprendre une matière comme Excel par exemple, de laquelle on peut se sentir par définition exclu. Excel fait appel aux mathématiques de base ; combien sont ceux qui ont " décroché " de cette matière à l'école ?. "

 

 

En quoi ce modèle met-il le formateur dans le doute ?
A.B
: " La réaction de certaines personnes en formation face à leur formateur se traduit parfois par une volonté de vous tester et surtout d'être sûr que vous êtes compétent (vous n'avez pas le droit à l'erreur). Par ailleurs, ce modèle pédagogique oblige le formateur à adapter ses outils en fonction 
des groupes et à adapter ses approches en fonction des différents apprenants. Il l'oblige même à remettre en doute le modèle lui-même puisque le manque de confiance en soi et en ses ressources empêche certains apprenants d'être créatifs, de chercher, de faire confiance à sa propre intuition ".

 

S'adapter et avoir une approche différenciée semble être deux nécessités ?
A.B
: " Oui, d'ailleurs, à force de vouloir travailler avec tout le monde et adapter sa stratégie à plus de 10 personnes différentes cela nécessite de passer par l'individu tout en 
" soignant " le collectif. Je me trouve souvent d'ailleurs dans l'incapacité de soutenir tout le monde avec la même intensité, parfois prise dans des dilemmes face aux demandes de " ré-assurance " de certains stagiaires du style : " Tu peux jeter un œil à ce que nous venons de faire en sous-groupe avant qu'on ne le présente aux autres ? ". Il s'agit bien souvent d'une question de confiance et d'estime de soi plutôt que de contenu et de savoirs ".

 

" Passer par l'individu tout en " soignant " le collectif ". S'agit-il de soutenir l'individu par le groupe ou pour le groupe ?
A.B
: Silence ...

 

Je pense à la situation d'un jeune homme que j'ai connu lorsque j'étais assistante sociale et je me dis que choisir suppose d'être en capacité de supporter le doute, l'incertitude ; c'est très exigeant. Lui, ça l'a conduit à la fois en défense sociale et en religion. Comment faire avec ce ...devoir de liberté ?
A.B
: " Je crois en effet que le libre-examen est exigeant mais il est un fondement de notre démocratie. Je suis inquiète face au retour des dogmes (mais n'est-ce pas là aussi un dogme (rire) ?) et aux fermetures qui se passent actuellement. Il est vrai qu'un état des lieux de ce que je sais ou je ne sais pas est source d'anxiété, que l'absence d'un " maître " est source d'an-xiété mais, le doute est formateur et le savoir n'existe que s’il est partagé, co-construit. Les différentes grilles que chacun possède permettent de comprendre le monde et de trouver une place qui nous convienne. Le doute y est souvent présent puisqu'il n'y a pas de voie à suivre mais plutôt à chercher. Je reprendrais bien ici la citation de M. V. Miller3, qui parle du rôle du gestalt thérapeute mais que nous pouvons transposer pour le formateur " notre rôle de thérapeute serait de faire accepter au client un petit peu plus d'anxiété que ce qu'il pense pouvoir supporter ".

Je ne pus m'empêcher de penser à mon tour à Kant qui affirmait, en parlant des auteurs, " qu'on mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter ". Et s'il reliait ainsi l'intelligence au désarroi, c'est que penser, c'est douter (...).

 

Alessandra me fit lire alors un extrait qu'elle chérissait :
" Ce fut le cours le plus insolite auquel Harry eût jamais assisté. Ils brûlèrent en effet de la sauge et de la mauve douce sur le sol de la classe et Firenze leur demanda de regarder certaines formes ou symboles dans la fumée âcre qui s'en dégageait. Mais le fait que personne n'ait pu voir les signes qu'il décrivait le laissa indifférent. Il leur expliqua que les humains étaient rarement habiles dans cet exercice, qu'il fallait aux centaures des années et des années pour acquérir des compétences en ce domaine et que, de toute façon, il était idiot d'accorder trop de foi à ces choses-là, car les centaures eux-mêmes se trompaient parfois dans leurs interprétations. Il ne ressemblait à aucun des professeurs humains que Harry avait connus. Son objectif essentiel ne semblait pas être de leur enseigner ce qu'il savait mais plutôt de leur faire comprendre que rien, pas même le savoir des centaures, n'était infaillible ".4

 

 

 

1. Le doute méthodique - Claire Frédéric
Secouez-vous les idées n°86 - juin-juillet-août 2011
2. Alessandra Busato est ingénieure industrielle en Biochimie. Formatrice pour adultes formée chez Lire & Ecrire et en Communication Non Violente. 
Gestalt-thérapeute. Formatrice d'adultes au CESEP. 
3ème génération d'immigrés italiens, fruit d'une union libre mixte belgo-italienne
3. Michael Vincent Miller - Séminaire sur les psychoses et les névroses à travers le spectre de la curiosité - Octobre 2010 - Institut Belge de Gestalt-thérapie
Michael Vincent Miller, PhD, diplômé en Mathématiques, Littérature, Sociologie et Psychologie, co-fondateur de l'institut de Gestalt-thérapie de Boston en 1973 et écrivain. 
4. Harry Potter et l'Ordre du Phénix - J.K. Rowling - éditions Gallimard