Je referme mon polar sur cette dernière phrase, " quand vous avez éliminé l'impossible, ce qui reste même si c'est improbable, doit être la vérité "1.
Nous fallait-il donc sans cesse douter pour atteindre la vérité ? notre propre vérité ?

Mon esprit a continué à vagabonder.

Je pensais à cet animateur qui me dit un jour, " on ne peut pas construire une solution sur un mensonge ".
Je revoyais ces travailleurs sociaux, je me revoyais, qui parfois, incertains de la réalité d'un fait, de la conduite à adopter dans certaines circonstances, se cramponnaient à la " demande du jeune " comme moteur de leur intervention. Je me souvenais de toutes ces lectures et de ces nombreux échanges sur nos pratiques professionnelles. Force nous a été de constater que " la demande " semblait avant tout être un dogme importé de la psychiatrie.

Ce dogme a été mis à rude épreuve par ces multiples interventions qui ne sont pas faites " à la demande ". Pensons à celles menées sous contraintes que ce soit sur mandat d'un juge, dénonciation d'un voisin, requête d'un médecin. Ou encore à toutes celles faites alors qu'il n'y a pas de demande et cependant désir de changement.

Demander c'est finalement très simple. C'est faire savoir à quelqu'un ce qu'on souhaite obtenir de lui. C'est solliciter une réponse à une question. 
Demander. Solliciter. Interroger, est-ce finalement si simple ?

Alors comme travailleur social, nous partions bien souvent à l'exploration des dessous de la demande. Qui fait la demande à qui ? Quel en est l'objet ? Quels en sont les enjeux ? A qui pro-fite l'intervention ?
Pourquoi cette demande apparaît maintenant ?

A l'instar du formateur qui, à une question, répond par ... une question. C'est ce que je découvre à mes débuts dans le métier. Mes collègues parlaient de suspicion fraternelle ou d’interrogation bienveillante.

Le formateur s'oppose à ce qui semble sûr. Il met en doute. Il déconstruit les certitudes. Il interroge. Il manie " la Question " provoquant chez l'autre hésitation, indécision, méfiance, insécurité, étonnement, curiosité,....

Tel un juge ou un policier, s'autoriserait-il à intervenir selon son " intime conviction " ? Le formateur serait-il un cervelle killer ? 
Un bourreau ?

En effet, de l'histoire, retenons que " la Question " est une forme d'interrogatoire par la torture. On dit " soumettre quelqu'un à la Question ". 
Le mot provient sûrement de " queste " (ancienne graphie de quête), qui signifie " recherche ". 
" La Question ", celle devant faire dénoncer les complices juste avant l'exécution du condamné, était une des étapes de la procédure du système judiciaire au Moyen-Âge et sous l'Ancien Régime.

Nous ne sommes pas très loin de cette " bonne question de départ " chère aux chercheurs en sciences sociales2. Cette " question puissante " pratiquée par le coach3. Voire cet outil indispensable dont les manuels de formation nous donnent l'usage4.

Il s'agit pour le formateur de créer un vacillement dans les représentations. De créer une rupture cognitive. D'aménager des chemins d'accès à la connaissance. D'amener le participant à " entrer en formation ".

Il s'étonne. Il examine des pratiques professionnelles. Il interroge. Il pratique le doute.

Le doute est donc un des fondements méthodologiques de la formation. Un rapide détour par Wikipédia nous permet de distinguer le doute scientifique du doute métaphysique5.
Le doute scientifique fait son apparition avec les philosophes, les mathématiciens et les physiciens et s'applique aux choses auxquelles on peut trouver une réponse plus ou moins vérifiable; aux situations démontrables.

Le doute scientifique s'oppose au doute métaphysique.

Le doute métaphysique relève des questions d'ordre existentiel auxquelles l'homme ne peut prétendre apporter une réponse qui soit certaine et prouvée.

En pratiquant ainsi le doute, le formateur rejoindrait-il Kant ?

Ce dernier affirmait, en parlant des auteurs, " qu'on mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter. Et s'il reliait ainsi l'intelligence au désarroi, c'est que penser, c'est douter (...) du monde qui nous entoure, du langage dont nous prétendons chaque jour nous servir, de la littérature même, des schémas de vie qu'elle perpétue parfois, dès lors qu'elle est mauvaise "6.

En formation, aux côtés de certains repères théoriques, nous utilisons aussi les pratiques professionnelles des participants. 
Nous soumettons ces situations à l'analyse du groupe en formation. Nous déconstruisons certains gestes professionnels qui, devenus parfois routiniers, perdent de leur sens. 
Nous analysons et essayons de comprendre le contexte d'intervention dans lequel se trouvent les uns et les autres, ...

Tout cela est examiné, analysé, démonté car " avec des certitudes, point de style ", notait Cioran, point d'art, plus globalement, et point de philosophie.

Le doute ne mène pas nécessairement à la paralysie ou au découragement : il est au fondement de la création "7. 
Est-ce à cela que se raccrochent les participants (et les formateurs) au moment où ils découvrent la " petite noyade " ? 
La " petite noyade " est ce moment où tous les repères sont ébranlés. 
Certains parlent de situations de formation à haut risque. 
Paul Dupoey8 précise qu'une situation à haut risque c'est lorsque le formé se trouve en face de formateurs qui veulent intervenir sur sa personne soulignant ce qui serait " moins grave "en prenant pour exemple un travail sur des comportements à la vente ou " plus grave "lorsqu'il s'agit de comportements relationnels beaucoup plus intimes, et bien sûr de la relation à soi-même.

L' éthique nous incite alors à nous poser une série de questions.

Qu'est-ce qui nous anime dans cette volonté que nous avons de vouloir interroger des pratiques ? Au nom de quoi le faisons-nous ? Existerait-il une définition de ce que serait la " bonne intervention " ? Un idéal ? Une déontologie de l'action ?

Par ailleurs, ce professionnel, au coeur même de l'action, se trouve ébranlé dans ses repères. L'insécurité, l'hésitation, la défiance viennent souvent d'une révélation brutale par l' absence ou par la perte de sens ressentie par le professionnel dans son action.

En paraphrasant Gilles Deleuze, suis-je à la hauteur de ce qui arrive là en formation ? Suis-je capable d'accompagner ce participant dans cette " quête " ? d'accompagner le groupe en formation ? Que se passe-t-il pour l'association dans laquelle il travaille ? ...

Enfin, le participant peut-il confier ou se confier au formateur et au groupe ? Ne risque-t-il pas d'être pris dans le désir éventuel d'emprise au coeur de toute relation pédagogique posée comme hypothèse par Patricia Vallet9?

En conclusion, le formateur est un artisan du doute. Et la question est un de ses outils. 
Tel un ciseau, la question nécessite précision, rigueur, doigté et justesse. 
Son utilisation nécessite quelques précautions d'usage.

Paradoxalement, je découvre à chaque fois des participants, qui en formation, nous disent qu' " être soumis à la question " cons-truit, nourrit, conforte la confiance en soi, la construction d'un point de vue, l'assurance dans la conduite d'une action.

Le formateur pratique le doute et manie la question selon son " intime conviction ".

 

 

 

1. Repris de " Sur la ligne noire " Joe R. Lansdale - p119 (thriller)
2. La question de départ in Manuel de recherche en sciences sociales - L. Van Campenhoudt et R. Quévy - Dunod - 1988
3. La question puissante, outil majeur d'ouverture de conscience par M. Gemme
4. Un outil indispensable : les questions in Organiser des sessions de formation - R. Bazin - Collection Formation permanente en sciences sociales - 1999
5. Doute - http://fr.wikipedia.org - 03/01/11
6. Le doute, ce sont les certitudes qui rendent fou - Dossier coordonné par Laurent Nunez - Magazine littéraire n°499 - juillet-août 2010 - p48
7. Le doute, ce sont les certitudes qui rendent fou - Dossier coordonné par Laurent Nunez - Magazine littéraire n°499 - juillet-août 2010 - p49
8. Éthique du formateur, déontologie de la formation - L'intimité mise au secret - Claire Frédéric - Banderilles in Secouez-vous les idées n°74 - mai-juin-été 2008.
9. Ibid