Entretien avec Christian VAN CUTSEM

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
CVC : J'ai fait mes études secondaires à Woluwé-Saint-Lambert, j'avais choisi les sciences humaines. C'était le tout début de cette option se situant entre l'économie, les scientifiques et les latines. Les scientifiques appelaient cela la section tricot ! A cette époque, la sociologie et toutes les autres sciences sociales n'étaient pas prises au sérieux. Ensuite j'ai fait des études pour devenir travailleur social à l'Ecole Ouvrière Supérieure. J'étais déjà passionné par le cinéma, à l'époque c'était du super 8. Dès mon premier contrat professionnel, j'ai réussi à négocier une pratique qui mêlait le travail social et ma pratique artistique, le cinéma. En 1975, j'ai pu créer un bras audio-visuel dans une structure d'éducation permanente de la Fondation Jacquemotte. J'y ai exploré à la fois le travail de réa-lisation et d'animation et assez vite je me suis intéressé à la forme particulière qu'est l'atelier vidéo. Cette forme est apparue dans la foulée de '68. Elle vient de l'envie de faire des films participatifs : de ne pas faire des films " sur... " mais plutôt " avec... ". J'ai toujours fait attention à ne pas avoir une approche trop techniciste afin que la pratique de la vidéo ne semble pas inaccessible. Il faut évidement connaître le B.A.-BA de la caméra et celui du son, mais il faut surtout travailler l'expression et le sens. En somme, j'ai réussi à associer mes études et ma passion !

FD : Présentez-nous le CVB-VIDEP ?
CVC : Le centre vidéo de Bruxelles a également été créé dans la foulée de '68. C'est une émanation de la COCOF. Ils ont créé un arbre à deux branches avec d'une part la médiathèque assurant la diffusion à un large public et d'autre part, le CVB devant répondre à la question " Comment créer des images avec des publics ? ". Le CVB était au départ un vidéobus qui allait à la rencontre des gens. Le gros handicap de l'époque était que le matériel était excessivement lourd et ne se prêtait pas à une pratique itinérante. Les contraintes techniques étaient également beaucoup plus importantes qu'aujourd'hui. Cela ne correspondait pas aux attentes, ce qui a fait que la pratique participative au CVB a été en retrait dans les années 80. Le département " auteur ", celui qui réalise des films " sur... " a gagné du terrain sur celui qui réalise des films " avec... ". Ce positionnement correspond également à ce qui se passe dans le combat d'idées de l'époque avec des idées plus individualistes, plus commerciales et moins participatives. A ce moment-là, le CVB est simplement influencé par le libéra-lisme grandissant. Ce que je trouve important de dire, c'est que doucement mais sûrement, une synthèse très intéressante s'est opérée au sein du CVB-VIDEP. Je pense que l'on est une des seules associations qui aujourd'hui fait en parallèle du travail d'atelier, du travail associatif (collaboration et coproduction proche du public de l'association partenaire) et du travail de création. Le secteur " jeunes auteurs " nous permet de hausser le niveau de la réflexion sur la forme, le documentaire et sur les films qui touchent aux questions sociales. Je ne dis pas qu'il n'y a plus du tout de tensions entre les secteurs, mais depuis les années nonante, nous travaillons dans une même optique : être proche des gens, être attentif aux questions culturelles, sociales, artistiques qui touchent, et être à l'écoute des publics populaires ou à des alternatives que l'on ne retrouve pas à la télévision ni au cinéma. Je suis là depuis 18 ans et je m'y retrouve bien car j'ai pu explorer de nouvelles pistes d'atelier, assurer des transmissions avec des jeunes sortant soit d'écoles sociales soit d'écoles de cinéma afin d'avoir une approche où l'on essaye d'être attentif à associer le travail de la forme au travail sur le sens. J'ai la chance de pouvoir mener en parallèle du travail de réalisation et du travail en atelier. Ces deux pratiques se nourrissent l'une l'autre. Il faut vraiment être soucieux à ne pas se laisser enfermer dans une seule pratique.

FD : Qu'est-ce que " le film, outil d'animation " et qu'est-ce qui vous intéresse particulièrement dans cette forme ?
CVC : Le film outil d'animation peut être de différentes natures. Pour moi, un film est une sorte de bouteille lancée à l'eau. L'engagement social a toujours pris beaucoup de place tant dans mon parcours familial qu'au cours de mes études. Je ne peux donc pas imaginer un film sans qu'il ait une fonction sociale. Je ne vois pas l'intérêt de faire un film uniquement pour la satisfaction du réalisateur ou pour celle du groupe qui l'a fait. Si on fait un film et qu'il reste dans le fond d'un ti-roir, on ne fait que la moitié du chemin. Malheureusement, il y a beaucoup de commanditaires associatifs dans le socioculturel qui se limitent à la réalisation du film mais qui ne prennent pas en compte la diffusion. Il y a deux types de films " outil d'animation ", il y a d'une part le film d'ateliers. Ce type de film devient un outil d'animation parce que les images faites en atelier font entendre une parole et des points de vue différents de ceux distillés par les médias. Le public cible des animations s'y reconnaît ce qui a souvent pour effet de libérer la parole des participants au débat.
L'autre type de films ce sont les films associatifs (non institu-tionnel) et d'auteurs, proches des gens et sensibles aux questions de société.
Quel que soit le type, on a constaté qu'ils ont la capacité de nourrir un débat, de créer un dialogue. Il y a un travail d'animation réfléchi qui entoure la présentation de films " outil d'animation ", il fait partie d'un processus. 
Le film outil d'animation ne se décrète pas au moment de sa création. Lors de la création, je m'axe plus sur les possibilités de diffusion car le but est de faire passer un message. Les premières questions que je pose aux participants sont : Avez- vous envie de dire quelque chose ? Qu'avez-vous envie de dire ? Quelles sont vos intentions ? Je ne découpe pas mes formations en chapitres : 1. la technique, 2. le scénario, 3. le tournage... Je mélange toutes ces étapes pour que tout ait du sens. Quand il y a du sens, on apprend beaucoup mieux. On éclate le tout même si on reste dans le concret car le cinéma c'est très concret. J'essaye de ne pas reproduire ce qui se passe dans l'enseignement où l'on ne pose pas suffisamment les questions sur le sens. Je viens de finir un travail avec des jeunes en décrochage scolaire qui ne savaient pas pourquoi ils étaient à l'école. Ils avaient l'impression qu'ils devaient rester assis sans rien dire. Ils avaient l'impression de ne pas avoir voix au chapitre, c'est catastrophique ! Je ne peux pas imaginer une formation sans qu'on instaure une relation d'égalité et un dialogue. Sans cela ce serait ennuyeux. Il n'y aurait pas de créativité car pas de curiosité due à l'absence d'enjeux.

FD : Avez-vous constaté une évolution des publics et du rapport à l'image depuis le début de votre carrière ?
CVC : Aujourd'hui on se retrouve face à des générations beaucoup plus habituées aux images. Ils ont déjà presque un langage audiovisuel inné. C'est étonnant ! Mais en même temps, il y a une telle banalisation de l'image qu'il faut lui redonner du sens. Notre fonction est d'utiliser les capacités des participants, en servant de catalyseur, afin de faire émerger leur message tout en prenant le recul nécessaire pour voir ce qui est possible de faire. On doit travailler à ce qu'ils ne reproduisent pas ce qu'ils ont vu, car actuellement, ils sont déjà tellement consommateurs d'images et de sons qu'il faut travailler à révéler un plaisir de créateur. Il y a aussi des populations qui ont vu que la télévision n'était pas neutre, qu'elle tenait des discours orientés. Je pense notamment aux jeunes issus de l'immigration qui ne sont pas à l'aise avec l'image qui est transmise d'eux. Là, il y a parfois des réticences intéressantes à travailler en atelier, car ils vont y créer les images, ils vont y choisir le point-de-vue. L'enjeu est très important. La question fondamentale de la légitimité et de la confiance en soi est primordiale. Souvent les gens, quel que soit le milieu, portent en eux un désir réel de parler mais en même temps, ils ont l'impression que leur avis n'intéressera personne. Quand les gens se donnent l'autorisation de créer des images, de dire des choses bien à eux, de donner leur point-de-vue alors cela devient terriblement intéressant ! Cela nous renvoie aux questions : comment communique-t-on dans cette société hétéroclite ? Comment prendre sa place ? Comment donner la parole aux milieux qui ne l'ont pas où il pourrait y avoir des porteurs d'idées alternatives nouvelles ? Je ne suis pas dans l'idéalisme fou, je dis ce que je constate. Ce n'est que grâce au dialogue que l'on va trouver des choses utiles à la progression de notre société.

FD : Quand vous dites-vous : ça y est c'est réussi ?
CVC : Je suis très attentif à ce que chaque participant ait sa place tout en respectant le tempérament de chacun et que chacun puisse donner son maximum au travers de son savoir-faire. Le film va se nourrir de toutes ces compétences. Les vidéos que je conçois sont très mosaïques, je suis rarement dans l'idée d'écriture de scenarii. Je reste plus sur la note d'intention où tout le monde se met d'accord sur ce que l'on va faire ensemble. Il peut y avoir des écritures différentes : des raps, des slams. Quand le film arrive à traduire l'ensemble des énergies et des savoir-faire qui existent dans le groupe et que le groupe est motivé alors je suis satisfait ! Je prends aussi beaucoup de plaisir lorsque je fais quelque chose de neuf et que j'apprends des choses !

FD : Vidéo et éducation permanente ? Quelle est la force d'une telle association ?
CVC : Ouffff énorme, potentiellement ! Mais il faut être prudent car c'est souvent mal utilisé. Cela nous guette tous car on n'est pas vacciné contre les attitudes mécaniques d'habitudes ou institutionnelles où l'on ne réfléchit plus. Le travail d'auteur mené en parallèle au travail fait avec les associations et celui en atelier nous a permis d'être vigilants à ne pas travailler qu'avec les publics captifs qui viennent via ces associations. On essaye de mélanger les publics. Le terrain de l'associatif est souvent très cloisonné, nous devons veiller à ne pas reproduire ce qui se passe sur ce terrain mais d'ouvrir des portes, il faut être en éternelle remise en question. Le monde associatif est devenu quelque chose de très intéressant en Belgique mais il y a aussi un associatif que j'appelle " bonne conscience " qui fait quelque chose et est content de l'avoir fait. Il considère le processus comme étant uniquement un acte de production ou de parole alors que pour moi le processus doit avoir une visibi-lité. Si on ne prend pas l'ensemble du processus : réalisation et diffusion en compte, on ne fait qu'un petit boulot d'accompa-gnement.
Les professionnels savent aller au-delà, et ils ont de réelles exigences vis-à-vis de leur pratique.

FD : Le mot de la fin ?
CVC : Dans le socioculturel, il y a des gens vraiment formidables. L'initiative " Amour, sexe et vidéo " qui travaille l'idée de mieux utiliser les outils d'animations vidéos et autres, montre la richesse du travail en partenariat. Le travail en colla-boration empêche que l'on s'endorme. Chacun amène son point de vue, ses pratiques et leur confrontation fait avancer la réfle-xion et ça, c'est fondamental et très riche !