Entretien avec Michèle DHEM

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
MD : J'ai fait des études supérieures en Communication, spécialisation en Arts visuels et plus parti-culièrement en vidéo. Ensuite, j'ai été engagée comme respon-sable de production d'un magazine qui débutait. Au bout d'un an et demi, le magazine s'est mis à bien fonctionner. Les respon-sables pouvaient s'engager eux-mêmes et j'ai été licenciée du jour au lendemain. Face au vide, j'ai acheté un vade-mecum des entreprises pour faire le plein de références d'endroits où postuler. La préface disait : " Si vous savez ce que vous cherchez, vous le trouverez plus vite. " Ca m'a aidée à me poser des questions fondamentales et à me fixer des objectifs. Ma recherche a été plus en accord avec moi-même. Je me suis orientée vers le socioculturel. Je me suis présentée au Centre Culturel d'Ans où j'ai été engagée comme animatrice et coordinatrice de projets. Pour l'anecdote, lors de l'entretien, ils m'ont demandé ce qu'était l'éducation permanente et j'ai évidemment donné la mauvaise réponse, c'est-à-dire que je leur ai parlé de la formation continuée ! (Rire) Comme Ans est un Centre Culturel qui fonctionne très fort sur des projets d'éducation permanente, j'ai très vite senti qu'il me manquait des connaissances spécifiques. Pourtant, je me débrouillais plutôt bien mais je ne pouvais pas nommer mes pratiques, ni leurs enjeux politiques. J'ai donc sondé mon entourage dans le secteur pour trouver une bonne formation. C'est comme ça que je suis arrivée à la formation d'animateur de groupe de la Province de Hainaut. C'est à cette formation que je dois mon ancrage professionnel. Le service formation et culture est très axé éducation permanente et développait l'entraînement mental. C'est grâce à eux que j'ai compris l'éducation permanente et les processus démocratiques qui consistent à mettre les gens autour de la table et à travailler avec la diversité des points de vue. 
J'ai appris pourquoi j'étais animatrice socioculturelle et j'ai réalisé que cela m'allait fort bien ! Je savais que j'étais dans le bon mais je n'avais pas une conscience précise des valeurs que je défendais. 
Il faut dire que j'ai grandi dans une cité. Je n'y ai jamais vu d'animateur de rue, d'AMO, de Centre Culturel. On était des gosses de rue, on avait un mur, on faisait des bandes et on se disputait dans les bals et c'était Tout ! J'ai grandi sans cadre socioculturel structuré et ça ne m'a pas manqué. Pourtant, ça a été une révélation. J'ai travaillé à Ans pendant un petit moment et un beau jour, j'ai eu l'occasion de donner des formations. Mais assez vite, j'ai ressenti la nécessité de retourner sur le terrain. Je ne m'y étais pas assez nourrie d'expériences pratiques pour pouvoir enrichir mes formations. De plus, j'étais dans une période de ma vie privée où la part artistique s'est fait sentir comme une nécessité. J'ai donc mixé pendant plusieurs années des projets socioculturels, de la formation et des projets artistiques. J'en ai tiré une amplitude pour la formation car j'ai occupé plein de rôles. J'ai été une petite artiste qui ne gagne pas sa vie ; j'ai été confrontée à la difficulté de mettre un projet en place ; j'ai été aidée ; j'ai aidé ; je n'ai pas toujours su dans quel jeu je jouais... J'ai multiplié les points de vue. C'est ce qui fait la qua-lité de mon travail, je reste fidèle à la naïve que j'ai été. Je n'oublie pas les bêtises que j'ai faites, c'est mon plus gros apprentissage. Pour un formateur, la première chose à vénérer, c'est la prise de conscience de ce que l'on ne connaît pas. Lors de cette période, j'ai participé à quelques gros projets, entre l'éducatif, le socioculturel, l'artistique... 
Ensuite, j'ai fini par arrêter de me battre entre l'art et la formation et je suis entrée à temps partiel au CESEP de manière à pouvoir ménager les deux aspects de ma vie professionnelle. J'ai commencé par coordonner une formation. C'est un autre type de travail qui m'a beaucoup plu car il faut une réflexion pédagogique et méthodologique plus globale. En plus de cela, je donne une série de formations dont : conduite de projets, évaluation, conduite de réunion, débats, entraînement mental, ... Comme j'ai toujours besoin de me ressourcer, je m'intéresse actuellement à l'analyse systémique. La façon dont la systémique permet de regarder la complexité dans l'interrelation des choses m'intéresse. J'ai l'intention de bien m'approprier cet outil afin de m'enrichir d'une grille de lecture supplémentaire en ce qui concerne les analyses de changement : les blocages, les freins, ... Dans le futur proche, je vais m'axer plus sur l'analyse organisationnelle et institutionnelle, sur la gestion d'équipe afin de pouvoir faire de la supervision et de l'intervision.

FD : Pourquoi avoir choisi l'éducation permanente ?
MD : Lors de ma découverte de l'entraînement mental, j'ai eu une prise de conscience philosophico-politique : "La vie collective et la vie individuelle s'entremêlent pour l'émancipation de tous et de chacun". Il est donc indispensable que nos pratiques collectives nous permettent d'apprendre les uns des autres et que l'on puisse partager et remettre en question les éléments de notre environnement. Pour moi, l'éducation permanente est la forme la plus adaptée à une construction démo-cratique commune.

FD : Pourquoi vos formations relèvent-elles de l'éducation permanente ?
MD : Je ne vais pas en formation avec des syllabus et une matière à donner de façon descendante. J'effectue un travail avec les participants afin qu'ils travaillent sur leurs propres réalités. On est dans un processus ascendant. Je sors la matière du groupe au lieu de la lui apporter. Évidemment, j'ai des contenus et des techniques mais il y a une interaction entre la matière et la vie afin que les participants se questionnent sur leurs propres pratiques, mais aussi et surtout sur leurs façons d'appréhender la matière et de la comprendre. 
Pour moi, une des exigences éthiques de la formation en éducation permanente est de respecter les intelligences des personnes et surtout d'y situer la matière primale du travail de formation. Je suis très proche de la pensée de Jacotot (c'est un pé-dagogue français du 19ème siècle). C'est pour moi une balise qui indique la qualité de mes pratiques et me rappelle où je place le sens de mon métier. Jacotot se contente d'affirmer une opinion, l'égalité des intelligences et d'en assumer toutes les conséquences. Il met en oeuvre une méthodologie et une posture d'enseignant... de formateur. Il révèle aux individus par quels moyens ils peuvent s'émanciper, c'est-à-dire libérer leur intelligence, et aux enseignants, comment ils doivent s'y prendre pour favoriser l'émancipation de leurs élèves. À la pédagogie traditionnelle fondée sur un principe inégalitaire (un élève ignorant et un maître savant), il oppose une pratique pédagogique fondée sur un principe égalitaire : un maître et un élève tous deux ignorants. Tout un programme... et cette balise j'y tiens énormément.

FD : Que retirez-vous de vos formations ?
MD : De l'intelligence au kilo ! Je rencontre des gens qui viennent de partout, qui ont des situations de vie incroyablement riches de par leur public, de par leur organisation de travail, de par leur secteur et de par leur regard... Je rentre de chaque formation avec des kilos de supplément d'histoire de vie, de situations vécues, d'enjeux de terrain. En formation, on réfléchit toujours à des situations particulières et c'est fabuleux ! A cela s'ajoute la satisfaction de travailler à quelque chose qui a du sens. Je travaille avec des gens qui prennent du temps pour réfléchir à leurs pratiques professionnelles. Les gens sont donc généralement ouverts au changement.

FD : Quelles sont les limites du formateur ?
MD : Évidemment, cadrer son intervention dans la convention préalablement établie avec le commanditaire, cela va s'en dire. Au Cesep, nous sommes très attentifs à préciser ces limites d'intervention. Plus pratiquement, ne pas travailler dans le jugement, même si on n’est pas du tout d'accord avec la personne. Puis, évidemment ce qui relève de la déontologie et de l'éthique, par exemple le rapport au savoir, encore un clin d'oeil à Jacotot. Etre critique par rapport aux méthodologies utilisées, aux courants de pensées, aux enjeux de terrain soulevés... Pas simple, pas simple du tout. C'est pourquoi dans la pratique professionnelle, il est nécessaire d'avoir des collègues et la possibi-lité d'échanger sur ces pratiques. Dans mon équipe, quand on fait des co-interventions, le formateur qui n'intervient pas a une mission d'observation afin d'avoir un retour sur l'intervention. Le travail en duo est très intéressant et pertinent professionnellement. Chaque formateur a sa porte d'entrée, son vocabulaire, sa façon d'éclairer les productions, de questionner les participants. Les participants ont tous leur individualité. En diversifiant les manières de faire, on augmente la qualité de l'intervention. Ensemble, on se complète très bien et on se régule, c'est très enrichissant ! Il arrive que nous n'ayons pas les mêmes opinions et on le dit, ce qui permet de travailler sur les enjeux. La co-intervention permet aussi une meilleure concentration sur les situations de chaque participant. Le travail de formation demande un haut degré de concentration. Un aspect qui pour moi est essentiel c'est de réussir, par mon mode de fonctionnement, à installer les gens dans une culture de questionnement. Il faut qu'il y ait du respect des gens et des opinions afin de permettre à chaque participant d'avoir sa place au sein de la formation. Je fais un grand travail d'animation lors de mes formations.

FD : Quand estimez-vous une formation réussie ?
MD : Quand il y a une prise de conscience et que cela va entraîner un changement. Il y a une étape de réflexion qui s'opère et la personne ne reviendra plus en arrière. Le déclic a eu lieu. Un jour ou l'autre, cela va entraîner des répercussions au niveau de ses pratiques professionnelles. Il y a une nouvelle lucidité. Quand ça arrive, je suis aux anges ! C'est pas nécessairement le formateur qui en est la cause ; c'est souvent la si-tuation, la rencontre avec d'autres et l'état de la personne. C'est l'alchimie qui, à un moment donné, permet le déclic.

FD : Vous avez écrit " Le Poète posera mots, le vidéaste gardera trace, le photographe figera l'instant ". J'ai envie de vous demander ce que fera le formateur ... ?
MD : Hou ! c'est difficile. On n’est pas du tout dans la même sphère, j'ai écrit cela d'un point de vue artistique. Je dirais que le formateur respectera les silences. C'est bizarre de dire ça car la formation c'est tout sauf du silence ! Et pourtant …

FD : Est-ce que votre côté artistique nourrit votre pratique de formation ?
MD : Je n'utilise pas l'artistique en formation. Par contre, j'utilise le créatif. Je me sers de la créativité pour permettre l'émergence d'idées par différents procédés qui ne font pas appel au mental pour sortir de la logique. Une fois que ces idées sont sorties de façon créative, on les met en mots et on les interprète. Des sens très différents peuvent émerger. Ce qui est gai dans l'utilisation de procédés créatifs, c'est qu'on passe par un autre langage et à ce moment là, on approfondit les explications. On creuse, on sonde. Ce qui n'arrive pas avec la parole logique. Quand on croit tous parler la même langue, on n'estime pas devoir vérifier que l'on s'est bien compris. Pourtant, les significations peuvent être fort différentes d'une personne à l'autre.

FD : Quels sont les enjeux de la formations aujourd'hui ?
MD : Ouf, c'est trash ça ! C'est un vaste sujet ! Je voudrais pointer plus particulièrement l'importance d'éclairer les contradictions institutionnelles dans lesquelles est l'éducation permanente. Il faut également relever le défi d'un engagement politique pour l'éducation permanente. J'ai très peur de l'appauvrissement politique. L'effritement des piliers qui s'ajoute à la diversification de l'associatif renforce l'isolement de nos organisations et une perte de notre force de revendication. Celle-ci est de moins en moins portée par les travailleurs du secteur. Ensemble, il faut remettre du sens sur les enjeux politiques de notre travail et assurer les relais, en termes démocratiques.

FD : Le mot de la fin ?
MD : Silence !