Au terme de la rédaction du dossier articulations n°37 " Le Sport "1, nous avions conclu par des questions sur les pratiques de formation. Qu'en est-il de la performance dans les pratiques de formation ? Pourrait-on détourner la performance à d'autres fins que celles de la rentabilité ? Pourrait-on envisager le dépassement comme source de créativité ? 
Guillermo Koslowski2 poursuit sa réflexion.

 

De la première expansion, incertaine et improbable, des coachs.
En 60, une crise secoua la France. L'équipe olympique française ne ramena des JO de Rome que quelques misérables médailles (5, dont aucune en or). Ridicule eu égard au " rayonnement " de la France, honteux même. Dans chaque café, chaque maison, chaque lieu de travail, le mécontentement gronda. 
Que s'était-il passé ? Pourquoi cet intérêt massif et soudain pour la lutte gréco-romaine ou le lancer du marteau féminin ? Essentiellement, on peut suspecter que la télé étant devenue plus accessible, tout le monde a pu regarder les JO et faire sienne l'humiliation en direct. Quelle solution alors ? Que faire ? Les ministres, les journaux, et l'opinion publique appelèrent ensemble à la responsabilité des formateurs, il fallait faire en sorte que chaque professeur de gymnastique devienne un entraîneur (dans les soirées mondaines et les émissions télé dites plutôt " coach ")3.

Que leur demanda-t-on ?
Ce qu'on demanda aux coachs, c'étaient des résultats et pas des histoires. Par exemple, ne pas s'occuper de l'histoire qui raconte que les JO - désormais très diffusés dans les médias - devenaient un terrain de choix pour les affrontements de la guerre froide. Cette transposition entraînant, entre autres conséquences, une sophistication sans précèdent des techniques de dopage. Non, ce qu'on veut c'est du résultat que tout le monde puisse constater, surtout ceux qui ne connaissent rien à la pratique sportive. On voulait des médailles... sonnantes et trébuchantes.

Cette idée, " pas d'histoires " mais du résultat, a fait son chemin dans notre société à tel point qu'aujourd'hui un petit président du pays qui a complètement raté les JO de Rome parle même d'une " culture " du résultat.

Aujourd'hui, les "coachs" ne sont plus réservés au seul domaine du sport, ils se sont multipliés joyeusement dans tous les domaines de la vie courante. Ils s'occupent désormais de repérer et entraîner de futurs champions de lancé du javelot, mais aussi de la vie amoureuse de Jules-Édouard, des vêtements de Laurence, ou de la bibliothèque de mon quartier, ou autre chose, pour être plus précis, ça ou " toutes " les autres choses...

Coaching4 social
Dans le travail social, l'introduction depuis quelques années de "coachs", souvent venus du privé, tente de répondre à une critique qui peut être justifiée dans certains cas. Il y a une sorte d'inconscient du travail social qui croit que : parce que les travailleurs sociaux ont de bonnes intentions, ils sont du "bon côté "; leurs actions vont toujours plus ou moins dans le bon sens. Cette position de " belle âme " devient parfois un énorme obstacle pour le travail social.

Il reste qu'un résultat chiffré est loin de nous prémunir contre ce travers. Il est tout aussi facile de se complaire dans les chiffres, voire de les arranger et les choisir pour raconter n'importe quoi (surtout avec une impression en couleurs accompagnée de sa présentation PowerPoint)
Mais les implications d'une telle approche sont beaucoup plus larges à tous les niveaux.

Des pragmatiques qui promettent l'absolu
Se présentant comme très pragmatique, le travail du coach se caractérise par une grande proximité avec le coaché. Cependant, la présence du " coach " au plus près est beaucoup plus qu'un accompagnement, c'est une culpabilisation permanente. La proximité du coach vient de ce qu'il affirme que "ce qui cloche " est à l'intérieur du coaché. À lui de porter le fardeau de ses problèmes et d'en être responsable. 
Cette accusation permanente n'est pas justifiée, mais surtout elle ne peut qu'empêcher de penser la situation concrète dans laquelle la personne ou une institution se trouve. Alors que c'est à ce niveau justement que l'on peut agir.

Ce que vise le coach est une intégration absolue : si le problème est dans la tête de chacun, la solution est que chacun abandonne ses " blocages ". On voit bien cette question dans le fait que la réussite absolue serait le moment où le coaché devient coach à son tour. C'est-à-dire quand ceux qui ne connaissent pas une histoire singulière ne voient rien de particulier chez l'ancien coaché. Il y a toujours une sorte de promesse de se débarrasser de ses petites histoires embêtantes et de se fondre dans une sorte d'absolu de normalité. 
Pour pouvoir penser le lien social, il faut sortir de cet absolu, on est inclus ou exclu, coach ou coaché, fort ou faible, dedans ou dehors, gagnant ou perdant. Le problème n'est pas d'intégrer les gens, faire qu'ils passent de la mauvaise case à la bonne, mais de faire en sorte que notre société soit un peu moins unidimensionnelle. Et donc plus performante, plus capable d'invention, de conflit.
Comme le résumait Miguel Benasayag : " si nous ne sommes pas capables de penser en termes de situation, nous sommes d'abord dans une situation d'échec professionnel inévitable. Et, deuxièmement, nous nous trouvons dans une position non éthique parce qu'on fait porter une responsabilité à des gens dont le poids les rend fous.5"

Au niveau de la société
Ce fonctionnement de type coach a bonne presse, car il semble aller dans le sens d'une démocratisation plus grande de la vie publique.

Le coach réussit quand il peut dire triomphalement ; deux médailles au lancer du poids ou Jules-Édouard a dragué 3 filles cette semaine ou la bibliothèque a prêté 10% de livres en plus. Peu importe que l'on ne connaisse pas Jules-Édouard, ou les filles qu'il a draguées, peu importe que l'on ne sache pas quels ouvrages la bibliothèque a prêtés à qui, ni comment. Ou plutôt ce qui est important est que justement ceux qui ne connaissent rien à tout cela, quelqu'un de complètement extérieur puisse dire qu'il reconnaît la valeur des résultats. 
Le coach fait simplement en sorte que Jules-Édouard sourie plus, conseille que l'on présente les best-sellers de telle manière, etc... Le travail du coach est de faire en sorte que celui ou ce dont il s'occupe devienne " commun ", il n'y a rien à inventer, tout devient une question technique. Il n'est jamais question du sens de ce qu'on fait. Il n'y a pas de choix à faire, mais simplement juger quelle technique donne les meilleurs résultats. Après, c'est au public de décider s'il valide les résultats.

Or, pour le social, le fait de s'adresser aux gens comme s'ils étaient juges, c'est-à-dire n'étant pas " partie prenante " est une manière de couper justement le lien social, et de dés-autoriser la société à s'occuper de ce problème. Plus on s'occupe de résultats en général, et plus on ignore le lien social. Probablement on présentera ces résultats publiquement, les gens pourront juger.

Peut-être que les coachs iront jusqu'à interroger les gens du quartier sur leurs habitudes de lecture. Par contre au moment de s'occuper concrètement de ce que la bibliothèque va acheter comme livres, de décider les modalités de prêt ou des horaires d'ouverture, ce sera aux techniciens de décider ce qui est plus rentable.

Le lien social ne passe pas par rendre des comptes à des gens abstraits sur des résultats dont ils ne connaissent rien, mais par prendre en compte, travailler avec les gens dans ce qu'ils font . Prendre en compte les gens avec ce qui les lie au projet dans leurs actions. Une bibliothèque, elle est liée aux maisons d'édition, aux écoles, aux groupes d'alphabétisation, mais aussi à un théâtre ou à un cinéma de quartier. Faire une place à tous ces projets, penser comment ils s'agencent dans un projet de bibliothèque c'est donner une place aux gens en tant qu'acteurs, travailler des liens. C'est plus long et moins rentable que dispatcher du Dan Brown. Mais c'est peut-être aussi plus performant et plus joyeux de faire une place aux gens avec leurs singularités.

 

 

1. Articulation n°37 : Le Sport in " Secouez-vous les idées " n° 78 - juin-juillet-août 2009
2. Guillermo Koslowski , chercheur.
3. Cette histoire est racontée par J. Thibaut dans son livre: " Sports et éducation physique 1870-1970 " p.197. Suivant notamment les titres apocalyptiques de journaux, mais aussi les déclarations volontaristes des hommes politiques.
4. Le coaching est un accompagnement professionnel personnalisé permettant d'obtenir des résultats concrets et mesurables dans la vie professionnelle et/ou personnelle. À travers le processus de coaching, le client approfondit ses connaissances et améliore ses performances. D'après la définition du projet " Wikipédia ".
5. Secouez-vous les idées N 76 p 9