Entretien avec Jean BLAIRON

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
JB : Mon parcours se découpe en trois grandes étapes! La première étape qui a duré environ quinze ans, se caractérise par une pratique bifide. D'une part, j'étais enseignant de français dans le secondaire supérieur. Et d'autre part, comme à la fin de ma licence en romane j'avais fait un doctorat, j'ai tout de suite été impliqué dans la formation continuée d'enseignants. Sur base de cette pratique et suite à un ensemble de remaniements, j'ai été amené à donner des cours à la FOPA1 où j'ai été invité à construire une nouvelle discipline : " la politique de formation ". Comme il était difficile de concilier le tout, j'ai choisi de me consacrer à la FOPA. Ce qui constitue la deuxième étape de mon parcours. Suite à une crise politique, l'institution a voulu s'orienter vers les sciences de l'éducation plutôt que vers la politique de formation, ce qui est tout un programme! J'ai quitté la FOPA pour commencer la troisième étape de mon parcours à RTA où je continue à faire ce que je faisais mais dans un autre cadre.

FD : Comment passe-t-on de l'Aide à la jeunesse à l'Education permanente ?
RTA est très sensible à l'articulation des questions éducatives et culturelles aux questions sociales. Car un des effets paradoxaux de mai 68 a été que les luttes pour la liberté (celles que Touraine appelle les luttes culturelles), c'est à dire les luttes qui offrent à chacun le droit d'être créateur de son existence, se sont écartées des préoccupations pour l'égalité et des préoccupations sociales. Ici on tient particulièrement à faire systématiquement le pont entre les deux. Donc en éducation permanente, toutes les questions d'émancipation, d'égalité, de cohésion sociale ne sont pas intrinsèquement suffisantes; elles doivent être articulées avec des questions culturelles et interculturelles. A l'inverse, dans l'aide à la jeunesse on s'occupe des questions éducatives et on ne se préoccupe pas, ou plus, assez de la dimension sociale de ces questions. Un exemple concret, l'université de Mons a fait une recherche sur des indicateurs de situation de danger. Les situations de danger dans l'aide à la jeunesse, c'est ce qui peut amener à un placement, donc à une séparation de l'enfant et de sa famille. Ces chercheurs avaient trouvé comme indicateurs : est-ce que les parents ont un travail, est-ce que le logement est spacieux, y-a-t-il un projet parental, un suivi scolaire, ... C'est une méconnaissance du vécu social d'une grande partie de la population! Ce n'est pas parce que quelqu'un n'a pas de travail qu'il est nul en éducation ou qu'il ne s'implique pas dans la société! Je pense qu'il y a un grand intérêt à croiser systématiquement les deux champs de préoccupation.

FD : Qu'est ce qu'une bonne formation en éducation permanente ?
Je veux bien essayer de répondre en expliquant ce qu'est pour nous une bonne formation en éducation permanente, mais je ne serai en aucun cas normatif et ce n'est certainement pas la seule réponse. Donc, pour nous une formation en éducation permanente qui tiendrait la route, se doit de garantir un équilibre entre la prise en compte de l'expérience pratique des gens, un recul réflexif et critique sur ce qu’ils disent mais également sur les liens entre ce qui est dit et un autre niveau de préoccupations. Je trouve que l'éducation permanente raterait sa cible, si elle se contentait de donner accès à des théories, aussi intéressantes et utiles qu'elles soient. Mais aussi, si elle n'était qu'un lieu de parole, de témoignages et d'échanges d'expériences. L'enjeu de l'éducation permanente est de tenir compte de l'expertise que les gens ont acquise et de l'articuler à d'autres niveaux, politique, de société, ... Il est important d'être toujours sur ces deux aspects et de bien réussir leur articulation. Un autre aspect, pour qu'une formation tienne la route c'est qu'elle résiste à la tentation d'empiler les références, les lectures, les résumés de lecture. En fin de compte, on accumule les couches et on ne s'empare plus de rien pour réellement le mettre en œuvre dans une pratique. Il faut résister à la fuite en avant, ce qui n'est pas une chose simple. A une époque, pour certains, 
" l'entrainement mental " était suffisant. Du côté de certains mouvements ouvriers c'était " Voir-Juger-Agir ". Ils se référaient à une méthode et cela fonctionnait très bien. Aujourd'hui les savoirs se multiplient, ce qui est très bien, mais il y a un danger de tomber dans un excès de théorie, voire dans des effets de modes souvent contre-productifs. Il faut repartir d'un centre de gravité concret qui est les luttes en cours. J'ai l'impression que la machine s'emballe car aujourd'hui, le pouvoir s'exerce par le mouvement contraint. Les gens sont obligés de bouger, il faut être actif en permanence, même " à vide ". Le meilleur exemple est le Président Sarkozy, son gouvernement empile les réformes, toutes les références sont bonnes dans un désordre incroyable, la gauche et la droite sont mélangées, ce qui importe c'est de faire. Aujourd'hui, la forme du changement est la seule forme légitime d'action. Dans les années soixante, le pouvoir s'exerçait non pas par le mouvement mais par l'ordre, il ne fallait surtout pas bouger. Il y a un dernier aspect que je trouve important dans une bonne formation en éducation permanente, c'est une forme esthétique appropriée à la chose : s'il y a un peu trop de sens monolithique, il faut apporter de la diversité et s’il est éclaté, il faut essayer de réunir. Il faut avoir des mouvements compensés. Mais, ce sont des démarches purement créatives qui viennent des théories littéraires. Car pour moi, la formation c'est toujours aussi raconter un récit. Cette touche créative est un défi pour les formateurs et c'est ce qui en fait un si beau métier.

FD : Quels sont les rapports entre l'insertion socioprofessionnelle et l'éducation permanente ?
J'ai écrit un article la dessus3. C'est dramatique ! En Belgique, l'éducation permanente, comme dans d'autres pays, a ses horizons de références, ce sont les luttes du mouvement ouvrier. Cela semble oublié aujourd'hui. 
L'ISP4 est un virage qui a été pris par un ensemble d'acteurs socioculturels lorsque le chômage est devenu structurel. L'expression de la culture, l'élaboration des connaissances dont on a besoin et la réflexion sur ses pratiques sont certes fondamentales. Mais il a fallu aussi prendre part à la lutte contre le chômage. Donc on a fait cette formule d'insertion sociale et professionnelle. Le fait que l'on ait accepté de prendre en compte la situation des gens moins favorisés qui perdaient massivement leur emploi, s'est un peu fait au détriment de l'éducation permanente. Maintenant, beaucoup de formations techniques pour un public socialement et économiquement précarisé, ne se font plus dans l'esprit de l'éducation permanente. C'est en partie dû à une bureaucratisation, une séparation des financements ISP d'un côté et EP de l'autre. C'est certainement rationnel du point de vue de la gestion des ressources de l'état, mais par rapport à la situation des gens c'est une régression. Car l'esprit émancipateur de la formation inspiré par le mouvement ouvrier tend à disparaitre en ISP. Même si on essaie de garder un lien entre les deux, le secteur s'organise de plus en plus sur une logique de formations technicistes. Et je le regrette car pour l'instant, c'est un combat perdu!

FD : Après deux ans de fonctionnement, que pensez-vous du nouveau décret des OISP5 ?
Haaa! ... Je n'en pense pas beaucoup de bien. J'ai l'impression d'un jeu de dupes. Je ne comprends pas comment les associations ont accepté cela! Le premier point est la linéarité du prétendu parcours d'insertion qui avait été critiqué dès sa création car il ne correspond pas à la réalité des parcours réels. Ce parcours a été pensé par des technocrates de la manière suivante : une resocialisation (comme si les gens qui n'ont pas d'emploi n'étaient pas socialisés!!), préformation, formation et formation qualifiante. Tous les gens qui ont fait de la formation d'adultes savent que cela n'a jamais fonctionné d'une façon linéaire!! On l'a donc critiqué depuis le début et non seulement cela n'a pas changé mais en plus cela s'est aggravé car les EFT-OISP ont été cantonnées dans une étape, soit disant, de pré-qualication. Or cela ne tient pas compte de la réalité de certains programmes. C'est une régression qui m'abasourdit! Le deuxième point, comme souvent les statistiques ont été confondues avec l'action, on a décidé de s'occuper des gens peu diplômés et je partage cet avis, mais de là à le fixer dans une norme en disant que l'on ne peut pas avoir plus de 20% des gens qui on leur CESS7 en OISP, c'est une aberration! Personne ne s'est demandé ce qui était utile aux gens qui n'ont pas ce diplôme. Ce qui permet aux gens de progresser, c'est la diversité et ça la formation le sait depuis un siècle. L'enseignement redécouvre l'utilité de la mixité sociale et c'est très bien mais pourquoi la réduire dans la formation pour adultes, je ne comprends pas. Le troisième point, pour moi l'organisation du DIISP7 dont ce décret fait partie ne respecte pas la charte associative8 notamment en mettant excessivement les associations sous tutelle des pouvoirs publics. Je suis un partisan des pouvoirs publics, je suis un partisan de la complémentarité entre les pouvoirs publics et les associations. Cette complémenta-rité fonctionne d'ailleurs très bien dans le secteur de l'aide à la jeunesse. Mais elle ne fonctionne pas du tout sur le modèle centra-lisateur mis en place en ISP qui conduit le FOREM à être partout à la fois, ce qui est impossible et inefficace ; la souffrance de nombreux agents en témoigne.

FD : Comment voyez-vous l'avenir de la socioculture et particulièrement de l'éducation permanente ?
JB : Il y a beaucoup d'avenir possible! J'espère que le secteur ne va pas se techniciser excessivement. Le nouveau décret a au moins le mérite de permettre d'objectiver mieux ce qui est attendu des associations. Dans un souci d'égalité, le pouvoir public a par le décret quantifié ses exigences et ses attentes. Je n'ai pas de problème avec ça. J'espère toutefois que cette objectivation quantitative ne sera pas le point de vue de départ unique et restri-ctif mais que l'on continuera à tenir compte de l'action.
Mon espoir c'est que l'on retrouve une plus forte articulation entre les luttes sociales et les luttes culturelles. Si cette collaboration existait, le secteur serait plus fort et pourrait être celui qui recrée le mouvement social. Je suis tout à fait d'accord avec Pierre Bourdieu quand il dit du mouvement social actuel que : " c'est un moteur qui utilise 80% de son énergie en chaleur ". C'est à dire que l'on utilise beaucoup trop d'énergie sur des luttes internes, on ne fait pas encore assez de convergences. La voie qu'il indiquait, les réussites d'articulations entre les organisations de mobilisation, les associations mobilisées et les chercheurs, me semble être le bon chemin et c'est tout l'avenir que je souhaite au secteur.

FD : Quelle est votre actualité ?
JB : L'actualité est de faire de la pauvreté autre chose qu'un événement mondain. Actuellement on prend beaucoup d'initiatives, on organise des événements à propos de la pauvreté. Mais il n'y a pas de réels objectifs déterminés au niveau européen pour organiser une vraie lutte9. Nous ferions mieux aussi de progresser dans la connaissance de la culture de ces individus et de ces groupes. Il est grand temps que nous prenions en compte leur culture comme une culture à part entière et que nous remettions ces problématiques sociales à l'ordre du jour afin de montrer " la réalité de la réalité ". Il est hallucinant de voir aujourd'hui des gens sans emploi, des familles monoparentales devant vivre avec des montants dérisoires avec lesquels il est impossible de vivre et qu'on accuse constamment de profiter du système et de ne pas réellement chercher du travail. Il faut donc impérativement que les politiques prennent en compte la réalité des gens et qu’ils mettent en place des politiques adéquates ayant une réelle efficacité ; il y faudra une grande créativité, un changement complet de cadre et de raisonnement.

FD : Le mot de la fin ?
JB : Il faut continuer à faire vivre la charte associative. La contribution du secteur associatif à la société est totalement incomprise. Tout le monde semble accepter aujourd'hui que nous sommes dans une économie dite immatérielle, c'est à dire une économie où la richesse est le capital culturel : la connaissance, l'invention la créativité et le symbolique. Cette richesse est produite en grande partie par le secteur associatif et par le service public (via l'enseignement). Il est évidement également produit par les collectifs ouvriers et employés dans les entreprises. L'ensemble de ces acteurs ne sont non seulement pas reconnus pour cette contribution mais ils ne sont pas non plus rétribués pour celle-ci. A une autre époque ça s'appelait le Tiers Etat! Il faut donc prendre conscience du rôle de ces secteurs et de leurs revendications justifiées et tenir compte de leur existence. Et ce n'est pas uniquement une reconnaissance financière, il faut reconnaître qui fait quoi. Et il faut arrêter de penser que c'est l'économie marchande qui est le moteur de la croissance, qui elle-même créede l'emploi qui lui même produit la richesse, c'est fini ça! C'est le capital culturel qui produit la société d'aujourd'hui.

 

 

 

1. L'asbl Réalisation Téléformation Animation a trois agréments: 1 en éducation permanente pour la production d'analyses et d'études, 1 comme Service de formation dans le secteur de l'aide à la jeunesse, formation de professionnel et en OISP, on forme de jeunes cameraman-monteur, ce qui est un héritage historique. 
2. FOPA: Faculté ouverte pour adultes, Institut de formation en sciences de l'éducation pour adultes
3. Blairon J., « Education permanente et insertion socioprofessionnelle : la fin d'une cohabitation ? », in Le nouvel essor ,
n° 32, 2005. (http://www.interfede.be/)
4. L'insertion socio-professionnelle
5. Organisme d'insertion socio-professionnelle
7. Certificat d'enseignement secondaire supérieur
8. DIISP: Dispositif intégré d'insertion socioprofessionnelle
9. L'ambition de la Charte associative est de clarifier les rapports entre les autorités publiques (politiques et administratives) et l'associatif.