Des non-volontaires en formation, ça existe. En effet, la contrainte ou la prescription de formation1 est une des possibilités qui existe pour y mener des professionnels. Nous en avions étudié les avantages et inconvénients ainsi que les pistes possibles pour les formateurs et services.
Dans l'éventail des situations, nous épinglerons ici celles des professionnels et non des demandeurs d'emploi.
Après avoir été un droit du travailleur, un devoir déontologique pour certains professionnels, que penser des décrets qui intègrent la formation continuée comme une condition d'agrément ou de reconnaissance ?

Réflexions brutes de décoffrage.

Un droit du travailleur
Rappelons très rapidement que les professionnels ont le droit de se former, soit par l'accès au congé éducation en accord avec leur employeur, soit par l'accès à un plan de formation initié par ce dernier2.

Un devoir déontologique
Faisons une lecture rapide et transversale de différents codes de déontologie.

Les psychologues
D'emblée, l'association professionnelle des psychologues en appelle à leur réflexion éthique et à leur capacité de discernement ; nous y reviendrons.
Ce code s'appuie sur quatre principes fondamentaux en accord avec un méta-code3 dont un des principes est la compétence professionnelle.
" Le psychologue tient ses compétences de connaissances théoriques de haut niveau. Celles-ci sont sans cesse réactualisées par une formation continue et éclairées par une réflexion sur son implication personnelle dans la compréhension du comportement d'autrui. Garant de ses qualifications propres, il est conscient de ses limites et de celles de ses techniques ".

Les assistants sociaux
Repris d'une part dans les principes généraux.
" 1.6. II appartient à chaque Assistant Social de trouver sous sa propre responsabilité les moyens appropriés au but poursuivi. Cette indépendance technique nécessite, en contrepartie, les qualifications professionnelles requises.

1.7. L'Assistant Social doit avoir, en tout temps de sa carrière, le souci d'accroître ses connaissances techniques et d'actualiser ses informations. "
Et aussi dans le chapitre consacré à la formation continuée
" 8.1. L'Assistant Social a tout au long de sa carrière le souci d'accroître ses connaissances techniques et ses compétences professionnelles.
8.2. II recherche les occasions de communication, d'échange et de confrontation d'expériences professionnelles avec ses collègues Assistants Sociaux ou d'autres disciplines.
8.3. II participe, dans la mesure du possible, à la formation de futurs Assistants Sociaux.
8.4. L'Assistant Social doit être placé dans des conditions de travail telles qu'il puisse se perfectionner et actualiser ses connaissances. "

Les assistants sociaux de CPAS s'inscrivent dans la même logique
" TITRE 6 - LA FORMATION CONTINUE
6.1. L'AS se doit, tout au long de sa carrière, d'accroître ses connaissances techniques et législatives ainsi que ses compétences professionnelles. Il doit pouvoir bénéficier de conditions de travail telles qu'il puisse se perfectionner et actualiser ses connaissances.
6.2. Il recherche les occasions de communication, d'échange et de confrontation d'expériences professionnelles avec ses collègues assistants sociaux ou d'autres disciplines.
6.3. Il participe, dans la mesure du possible, à la formation de futurs assistants sociaux. "

Même constat du côté de l'aide à la jeunesse. 
Article 4, " Les intervenants ont un devoir de formation et d'information permanentes.
Ils ont l'obligation de remettre en question régulièrement leurs pratiques professionnelles et veillent à les adapter à l'évolution des connaissances et des conceptions.
Soulignons une dimension particulière qui confirme un choix politique repris dans ce même article, " ces pratiques professionnelles ne peuvent s'inscrire dans un contexte prioritairement sécuritaire ou répressif ".

A ce stade-ci, nous pourrions conclure que par la complexité des si-tuations rencontrées, le propre des métiers d'assistant social ou psychologue étant d'intervenir sur l'humain, ce devoir déontologique est incontournable.

D'autres métiers cependant ont à voir avec l'humain.

 

Les enseignants
Je me suis intéressée ici à un projet de code de déontologie4.
" Pour " travailler en vrai " professionnel ", en " praticien de l'art d'enseigner ",… l'enseignant doit veiller en outre par rapport à lui-même à favoriser sa formation continuée ".

Les formateurs
Le seul code de déontologie qui existe à ma connaissance en Communauté française est le code de déontologie de l'association francophone des métiers de la formation, Epsilon : bien silencieux sur cet aspect du métier...

Retenons de la lecture de ces différents codes que " ces praticiens de l'art de " sont invités à régulièrement actualiser leurs pratiques, à saisir les occasions d'analyser, d'échanger et de confronter leurs expériences professionnelles voire d'assurer la transmission de leurs savoirs-faire auprès de leurs pairs. Soulignons la liberté d'exercer leur métier en contrepartie de qualifications professionnelles réactualisées tenant compte des évolutions tant dans la compréhension du monde que des mutations des contextes dans lesquels ils se trouvent.
Tous doivent être placés dans des conditions de travail telles qu'ils puissent se former. Nous rejoignons ici le premier point abordé, le droit du travail.

Trois points ont particulièrement attiré mon attention, l'appel à la réflexion éthique des psychologues, la prudence éthique des travailleurs sociaux de l'aide à la jeunesse et le silence des formateurs sur leur propre devoir de formation.
Poursuivons par cette prescription légale de formation.

Un prescrit légal
Si la formation est un droit du travailleur et un devoir déontologique, que penser des décrets qui intègrent la formation continuée comme une condition d'agrément ou de reconnaissance ?
Deux textes ont aussi retenu toute mon attention, le décret " centres de jeunes "5 et le décret " écoles des devoirs "6

Épinglons ici les conditions générales de l'agrément des centres de jeunes :
" Article 1er. 
§ 1er. Pour obtenir et conserver à durée indéterminée l'agrément comme maison de jeunes, centre de rencontres et d'hébergement ou centre d'information des jeunes, l'association doit respecter les conditions particulières énoncées à l'article 3, 4 ou 6 selon l'objet de sa demande et, sous réserve de l'application de l'article 5 ou 7, les conditions générales suivantes :
(...)
13° Favoriser la formation continuée de l'ensemble de l'équipe d'animation et permettre chaque année à au moins un membre du personnel d'intégrer dans son temps de travail un minimum de cinq jours de formation; "

les conditions générales de reconnaissance des écoles de devoirs : 
" Article 7. - Pour obtenir sa reconnaissance par l'O.N.E. comme école de devoirs, le pouvoir organisateur :
§ 4. Répond aux critères relatifs à l'encadrement suivants

2° proposer et permettre aux membres, bénévoles ou rémunérés, de son équipe pédagogique de participer à des formations qualifiantes ou continuées en rapport avec leur fonction d'animation ou de coordination ;

Nous pouvons déplorer l'absence de code de déontologie dans les métiers de la socioculture, je reste partagée sur ce prescrit légal, cet attendu des pouvoirs publics. 
Ecarter provisoirement la dimension déontologique du métier semble inévitable. Les nouveaux métiers de la socioculture n'existent pas en ordre professionnel à l'image des médecins, avocats ou assistants sociaux. Les fédérations défendent la nécessité, la pertinence sociale et la viabilité des associations; la formation et les conditions de travail des professionnels. Les métiers ne sont pas pensés aujourd'hui dans leur dimension déontologique. Question de temps sans doute. L'histoire récente du secteur de l'aide à la jeunesse (les années 90) nous apprend que le code de déontologie est né dans la foulée de son décret, de ses arrêtés d'applications, de l'apparition de nouveaux acteurs et de la réaction des professionnels eux-mêmes. Question de temps ... et d'organisation.

Un détour éthique
Le dilemme éthique du formateur
Les formateurs ont à se débrouiller avec cette " prescription de formation "7. Si elle peut être un atout pédagogique, elle est aussi un dilemme éthique pour les formateurs qui se trouvent avec un groupe en formation dont certains sont là sous contrainte, le prescrit légal étant une nouvelle forme.

Comme formateur, il s'agit surtout de préserver la liberté d'agir et de choisir de celui ou de celle qui est engagé(e) dans la quête du comprendre et du connaître nous dit Hugues Lenoir8. Il ne s'agit plus d'être simplement efficace en rétrocédant l'acte d'apprendre à l'apprenant mais en lui conférerant un droit à la pensée et à la construction autonome, rajoutera-t-il. Et puis, le réel nous rattrape. Jusque là un tel argument nous permet d'opposer un refus constructif et d'affirmer un choix.

Une formation. Un groupe de 10 personnes dont 2 participantes sont " sous prescription ". La demande du prescripteur est " adapter vos pratiques à vos publics ", " humaniser " ce règlement d'ordre intérieur ". L'évaluation faite par ces participantes, " si je n'étais pas venue, je n'aurais pas pu envisager ces pistes de travail ". Dilemme.

Poursuivons.

Une exigence éthique
Revenons sur les préambules du code de déontologie des psychologues. L'exercice des métiers qui ont à voir avec l'humain repose avant tout sur une capacité de discernement.

Nous pouvons supposer que couler la formation dans des codes de déontologie ou des textes de loi renvoient à une volonté partagée d'avoir des professionnels qui exercent une activité en tant que " professionnels expérimentés ", de défendre des métiers et leurs spécificités, de pouvoir réunir des conditions de travail telles qu'ils se forment.

Cependant, une dimension de la formation est propre à l'individu lui-même et à son désir " d'entrer en formation", à penser à ce qu'il est en train de faire lorsqu'il est en action, pour quoi il fait ceci, comment il va s'y prendre, pourquoi et comment en est-il arrivé là : à sa capacité de mener un travail de réflexivité, la capacité de discernement des psychologues.
Le travail de réflexivité est propre à la réflexion, au retour de la pensée, de la conscience sur elle-même nous dit le Petit Robert. Pour faire court un retour de la pensée sur les processus même de sa construction. " La réflexion n'est autre chose qu'une attention à ce qui est en nous ", nous dit Leibniz9.
Elargissons et posons que la formation est donc une occasion pour le professionnel de " se regarder, de s'observer, de se comprendre en action ".

Concluons.

Pourquoi en sommes-nous arrivés à devoir édicter ce détour que chacun devrait faire avec soi-même et ses pairs : pouvoir partager toutes ces questions encombrantes qui tournent parfois dans nos têtes. Quel est mon métier ? Quelle est la finalité de mon action ? Suis-je en accord avec cette finalité et mes valeurs ? Mais finalement, qu'attend-on de moi ? De quels moyens je dispose ? Je ne sais pas comment faire aujourd'hui.
Si la formation est aujourd'hui un droit du travailleur, un devoir déontologique de certains professionnels, un prescrit légal pour certaines associations socioculturelles, elle est avant tout un insuppor-table détour éthique. Outre la complexité des situations vécues, l'utilisation de l'humain comme matière première nécessite ce détour.

 

 

1. " La prescription de formation " - Claire Frédéric - Banderilles in Secouez-vous les idées n°78 - juin-juillet-août 2009
2. APEF
3. Le code de l'EFPA
4. http://tecfa.unige.ch/projet/learnett/groupe9798/code
5. Décret déterminant les conditions d'agrément et de subventionnement des maisons de jeunes, centres de rencontres et d'hébergement et centres d'information des jeunes et de leurs fédérations (20 juillet 2000, MB 26 août 2000, modifié par les décrets du 3 mars 2004, MB 19 avril 2004 et du 9 mai 2008, MB 30 juillet 2008)
6. Décret relatif à la reconnaissance et au soutien des écoles
de devoirs - D. 28-04-2004 M.B. 29-06-2004 - Modification D. 12-01-2007 - M.B. 09-03-2007
7. " La prescription de formation " - Claire Frédéric - Banderilles in Secouez-vous les idées n°78 - juin-juillet-août 2009
8. " La question éthique chez les formateurs " - Hugues Lenoir - in " Éthique et formation " Gérard Ignasse et Hugues Lenoir - Savoir et Formation - L'Harmattan - 1998
9. Les mots de la philosophie - Alain Lercher - Edition Belin - Collection le Français retrouvé - 1985