- Allo, je ne te dérange pas ? Si si, je suis bien au Québec1 ! Non, je ne vais pas m'attarder trop longtemps mais je n'ai pas résisté à t'appeler.

- Le temps ? La Belgique n'a décidemment rien à apprendre au Québec sur ses températures contrastées ! Je suis ici depuis cinq jours et nous avons déjà connu toutes les formes imaginables de temps. Pour l'instant, il fait magnifique, le thermomètre avoisine les 25 degrés. Mais avant-hier, j'ai cru que j'allais partir avec l'eau des rigoles, vêtue de mon pull de yéti!

- D'ailleurs, je m'aperçois que cette région connaît beaucoup de contrastes. Tu devrais voir comme l'ambiance de la ville est particulière. La plupart des quartiers de Montréal sont constitués de buildings qui forment de grands boulevards, comme on les voit aux Etats-Unis. Puis, au détour d'une rue, on découvre une vieille petite chapelle coincée entre ces monstres. C'est très curieux. Encore une autre chose, qui m'amène d'ailleurs à la raison de mon appel : les générations sont fort marquées ici. J'ai l'impression qu'il n'y a que des adolescents et des personnes âgées ! Mais où sont donc les baby-boomers ???

- Toi qui t'intéresses aux questions relatives au monde associatif et en particulier à la problématique des jeunes dans la rue, je devais te raconter ma rencontre avec l'association que je viens de quitter.

- Oui, j'en sors à l'instant et je t'avoue que je suis épatée et même touchée par leur projet et leur travail auprès des jeunes. Pour comprendre ce travail, je dois d'abord te dessiner les quelques traits caractéristiques du contexte montréalais que j'ai pu glaner au fil de mes rencontres.

- Montréal connaît un phénomène que nous connaissons encore relativement peu en Belgique : un nombre considérable de très jeunes à la rue. Ils appellent cela " l'itinérance " chez les jeunes. Cette réalité citadine est criante. Cela fait un drôle d'effet de voir ces ados zoner, le plus souvent en bande, dans les bouches de métro ou dans les rues. Ce qui amène une grande précarité et un taux élevé de toxicomanie aux drogues dures.

- Oui, moi aussi je me suis posée la question. Figure-toi que le revenu d'intégration n'est accordé qu'à partir de 26 ans ici. Les jeunes sont à la charge de leurs parents jusque-là. Tu imagines !

- Oui, il y a d'autres facteurs, évidemment. C'est difficile à croire, mais il y a pénurie de main d'œuvre au Québec ! De nombreux jeunes quittent leurs parents pour un petit boulot qu'ils finissent par lâcher pour une raison ou l'autre. Sans aide financière, pour peu qu'ils soient en froid avec leurs parents, la rue devient presque inévitable. D'autres personnes avancent aussi comme explication à ce phénomène le fameux " mythe du voyage ". Les jeunes des campagnes passent de train en train et aboutissent à Montréal, où ils pensent trouver l'Eldorado…

- Oui, moi non plus je n'imaginais pas que le Québec vivait ça, je suis un peu tombée des nues. Mais tu vas comprendre pourquoi on entend souvent qu'il est avant-gardiste en matière de pratiques sociales ! L'association que je viens de découvrir essaye de rompre avec les réponses plutôt répressives à l'itinérance des jeunes.

- Oui, excuse moi, c'est vrai que je ne t'ai même pas encore donné son nom, elle s'appelle " Le Bon Dieu dans la rue ".

- Je m'y attendais à celle là ! Attends avant de la cataloguer dans le groupe des " prêcheurs de bonne parole " ! L'association a été créée par un prêtre à contre-courant des idées de ses " collègues ". Il a décidé de tout lâcher pour s'occuper des jeunes, de plus en plus nombreux en rue.

- Il vieillit mais il est toujours présent. Maintenant, l'association est appelée de façon plus familière " Dans la rue ". L'idée fondatrice, qui est toujours au cœur de leur pratique aujourd'hui, est que " tout jeune a le droit d'être respecté et écouté de façon inconditionnelle, sans être jugé ". En gros, ils accueillent les jeunes même s'ils sont avec leurs chiens ou complètement défoncés.

- Je t'assure, son fonctionnement est quand même assez différent de ce qu'on connaît chez nous. Tu ne vas sûrement pas me croire, mais la majorité des personnes qui travaillent pour l'association sont des bénévoles. C'était un choix méthodologique du prêtre, surnommé par les jeunes " Pops ". Et ça a l'air de marcher drôlement bien !

- Si, bien sûr, il y a des professionnels. Ils ont l'air assez costauds d'ailleurs, on sent qu'il y a autant d'expérience de terrain que de recherches plus théoriques sur le sujet. Ils passent aussi régulièrement par l'écriture de leurs pratiques. Cela leur permet d'avoir un positionnement politique solide et argumenté. Mais ils tiennent à garder une majorité de bénévoles pour éviter la professionnalisation, que nous connaissons bien. Tu vois ce que je veux dire. Ils veulent garantir un meilleur accès aux jeunes sans risquer de tomber dans un rapport de " client " à " professionnel du social ".

- Moi aussi, je trouvais ça a priori un peu naïf, mais l'association a manifestement acquis une vraie reconnaissance auprès des jeunes itinérants. Enfin, cela n'empêche qu'il existe pour moi le risque de tromper le jeune en instaurant une fausse relation d'amitié.

- Ce que j'ai trouvé intéressant, c'est qu'ils prônent une véritable analyse structurelle et politique de l'itinérance chez les 
jeunes. L'association veut à tout prix garder un point de vue glo-bal sur ce phénomène, qui est le plus souvent réduit aux facteurs individuels. Pour eux, la responsabilité de l'itinérance des jeunes doit rester collective.

- Les services qu'ils proposent ? Il y en a un paquet… Disons que les trois principaux sont La Roulotte, Le Bunker et Chez Pops. Le premier est un véhicule qui, la nuit, parcourt un trajet défini et identifiable par les jeunes. Son objectif est principalement l'écoute. C'est l'occasion d'aller trouver les jeunes et d'essayer de créer un contact, d'instaurer une confiance. Les bénévoles distribuent des hot-dogs et des sacs de nourriture. Le Bunker est un abri temporaire d'urgence pour filles et garçons, de 12 à 19 ans. Ce lieu offre le couchage, des douches, des repas, en sécurité.

- Oui, c'est plus qu'un simple abri. C'est un point d'accroche des jeunes par une équipe d'intervenants spécialisés. Chez Pops est un centre de jour qui propose des soins médicaux mais également une série d'activités créatives et artistiques. L’objectif de l’association est de faire vivre des expériences positives et constructives aux jeunes.

- Effectivement, ils misent sur le long terme. Les jeunes se sentent en sécurité et accueillis sans jugement. Cela débouche parfois sur des impulsions positives de leur part.

- Si, il y en a qui arrivent dans de drôles d'états. C'est ça qui est intéressant aussi : une clinique médicale est ouverte plus de 20 heures par semaines,. Cela permet de garder un lien avec le système de santé. Cette centralisation des acteurs sociaux et médicaux, pour la plupart bénévoles, crée un lien entre les différentes sphères de la vie du jeune.

- Exactement, ils ne se perdent pas dans les méandres des relais sociaux.

- Alors accroche-toi bien : la majorité du financement des associations provient du secteur privé. Les entreprises !

- Nous ne sommes pas tous du même avis avec mes compagnons de voyage. Certains trouvent cela très positif. D'après eux, ce mode de financement crée un lien entre classes sociales. Cela favoriserait une meilleure compréhension mutuelle en évitant un fossé entre ces deux mondes.

- Je trouve aussi que c'est dangereux. Tout financement implique une forme de contrôle. Et en cas de conflit d'intérêt…

- Tout à fait. Je pense que les problématiques sociales doivent rester sous la responsabilité collective. L'Etat doit reconnaître ses dérives et les prendre en charge. Il n'empêche que j'ai été séduite par leur enthousiasme et leur conviction. Ca fait du bien de découvrir des gens à la fois engagés sur le terrain et nourris d'appuis théoriques. Bref, le genre d'expérience qui entretient la flamme.

- Bon, je t'en dirai plus à mon retour. En attendant, si tu veux creuser le sujet, va voir leur site Internet : www.danslarue.org. Allez, je te laisse, je vais rejoindre les autres.

- Merci. A tout bientôt !

 


La rencontre s'est déroulée dans le cadre d'une mission organisée par la Fédération des CPAS de l'Union des Villes et Communes de Wallonie. Cette mission au Québec a eu lieu du 8 au 19 juin 2009. Les rencontres de la première semaine étaient centrées sur les questions du vieillissement de la population et des alternatives au placement. La deuxième semaine portait sur les questions de la formation des travailleurs sociaux, et des mineurs non accompagnés. Le rapport final de la mission sera disponible sur le site de l'UVCW : www.uvcw.be