Entretien avec Claire FREDERIC

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
J'aime dire que j'ai vécu plusieurs vies en même temps! Je suis sortie d'humanités techniques artistiques en disant que je n'allais certainement pas prostituer mon âme sur le marché de l'Art ! J'ai donc commencé des études en sciences humaines comme assistante sociale, sans savoir réellement ce qu'était le mé-tier. C'est l'aspect relation humaine, du rapport à l'autre qui m'a fait choisir cette orientation. A la fin de mes études, assez classiquement, je me suis mise à la recherche d'un travail. Je me suis retrouvée embarquée dans la santé mentale comme alternative à l'enfermement psychiatrique. A ce moment-là, je me suis rendu compte que tout le trajet que j'avais eu était : être dans une “alternative 
à...”. J'ai passé une vingtaine d'années dans l'action sociale, tant dans l'aide à la jeunesse que dans l'enseignement professionnel. J'y étais chargée de mission et j'y occupais également des fonctions de coordination pédagogique. J'ai aussi créé un service de formations et d'interventions pour et par les travailleurs sociaux, basé sur l'idée que nous avions des métiers spécifiques et que nous pouvions aussi les transmettre. Et puis à 40 ans, après avoir beaucoup donné de ma personne et comme je risquais de devenir une mauvaise professionnelle, j'ai décidé de quitter le secteur social pour me tourner résolument vers les métiers de la formation.

FD : Pourquoi l'Education permanente ?
Tous les parcours professionnels que j'ai eus étaient dans des organisations historiquement hébergées par l'Education permanente, même si je ne savais pas bien ce que c'était. Ma formation d'assistante sociale m'avait initiée aux différentes méthodes du travail social : individuel, de groupe et communautaire. Il y avait là un lien qui se faisait entre l'individu et le politique. Le projet de l'Education permanente est le plus proche de ce à quoi je crois profondément.

FD : Qu'est-ce qui vous attire dans la formation ?
J'aime dire que je suis formatrice et animatrice. C'est important pour moi de pouvoir concilier ces deux métiers. Au CESEP, j'ai la chance de pouvoir le faire. L'animation socio-culturelle est ce que je fais au travers de la coordination des stages d'été : organi-ser un programme de stages pour adultes mais avec une intention sous-jacente. La formation c'est un autre métier. Il y a à la fois
l'animation d'un processus de formation, l'animation d'un groupe en formation et puis il y a d'autres outils qu'on utilise comme les savoirs et la relation à l'autre afin de co-construire de nouveaux savoirs. C'est un métier que j'ai découvert, de façon formelle, il y a 5-6 ans en arrivant au CESEP.

FD : Quelles sont les spécificités d'un formateur en Education permanente ?
Pour moi un des moteurs est d'avoir la trouille car cela veut dire que l'on se met en danger et qu'on est en recherche. Une recherche que l'on fait à plusieurs : le formateur, les stagiaires, l'opérateur, le commanditaire, ... bref tous les acteurs concernés vont chercher quelque chose ensemble. Mon cheval de bataille est de travailler sur la question des métiers et de la beauté du geste professionnel. Pour ce faire, il est important de concilier la dimension éthique et politique ( pourquoi fait-on ce métier là ? ) et la dimension déontologique ( quelle serait la “bonne” pratique ? ) et ce quel que soit le secteur. A cela j'ajoute une dimension esthétique qui est tout le savoir-faire et " les habilités à ... ". Ce qui présuppose que le travailleur soit au clair tant avec son positionnement personnel que professionnel. Autrement dit, quel métier a-t-il envie d'exercer et où le fait-il, quel est son projet et son projet politique ?

FD : Que donnez-vous comme formations ?
J'aime particulièrement accompagner des collectifs. Cela peut être des collectifs organisés en association ou des personnes qui partagent le même métier et qui ont envie d'y travailler ensemble. Je travaille particulièrement à l'accompagnement d'organisations : sur la définition de leur projet, sur le sens de leur action, de leur mise en œuvre, sur les valeurs qu'ils veulent défendre. Je suis également particulièrement intéressée par la question de la participation des publics. Un autre de mes fers de lance est l'aspect éthique et déontologique de la socioculture ainsi que l'utilisation de l'outil artistique en soutien à l'action collective. Ce sont toujours des questions très particulières de métiers. Parallèlement, j'aime beaucoup les formations longues où l'on peut travailler, enclencher des processus de changement que les travailleurs répercuteront dans leur organisation.

FD : Hormis la durée, qu'est-ce qui diffère une formation “longue” d’ne formation “courte” ?
Je n'aime pas trop cette distinction. Une formation “longue” n'est pas une succession de modules courts que l'on peut picorer et qui se succèdent, on y trouve une cohérence qui traverse l'ensemble des modules. La formation “longue” permet effectivement plus de se questionner sur ses pratiques, sur l'environnement dans lequel on évolue et sur la place que l'on veut prendre. Ce type de formations a l'avantage de pouvoir faire des va-et-vient, d'essayer des choses et de revenir, de construire et de déconstruire. Souvent dans une formation dite " courte " les gens partent et doivent expérimenter tout seul. C'est pour cette raison que je les retrouve X temps après afin d'avoir un retour.

FD : Que retirez-vous personnellement des formations ?
Un épuisement !! (Rire) Le plaisir d'avoir cherché à plusieurs. Une stagiaire m'a un jour dit : " Bon d'accord, on ne cherche pas des solutions mais peut-on juste trouver des réponses provisoires ". Je trouve savoureux d'arriver à bien poser les questions et ensuite tenter de chercher ensemble des réponses, soient-elles provisoires, qui permettent d'avancer. J'aime être en création collective où j'amène mon point de vue, mon expérience professionnelle, des aspects de contenus et de réflexions qui permettent d'élargir les horizons. Le but est de pouvoir partager des savoirs. Au CESEP on a la chance de travailler en équipe et cela permet de créer des processus de formations où on amène les ingrédients pour que les stagiaires réalisent qu'ils ne sont pas dans un enseignement de promotion sociale mais bien dans de la formation pour adultes. C'est un autre type d'apprentissage. Si on peut travailler et avancer c'est parce que les stagiaires nous amènent de la matière, c'est par petites touches qu'on avance. C'est un acte créatif et ça, j'adore! Pour moi, les processus de la création artistique et de la création intellectuelle sont identiques même si les résultats diffèrent.

FD : En tant que formatrice-animatrice, quels sont les enjeux du monde associatif que vous pouvez identifier ?
Je vois le monde associatif par la lorgnette des pratiques des personnes. J'entends par monde associatif, toute initiative privée que ce soit dans le domaine social, culturel ou socio-culturel. Les enjeux que je relève sont d'une part la marchandisation mais aussi la dépolitisation des pratiques. La difficulté aujourd'hui est de pouvoir se construire des repères et de comprendre ce dans quoi on peut être pris afin d'avoir une approche non pas techniciste mais plutôt politique. Il y a plusieurs hypothèses à cette dérive, on parle d'acculturation méthodologique : les professionnels qui viennent dans le secteur ne savent plus ce qu'est l'action collective. Est ce vrai ? ... peut-être ... ! Certes, des professionnels viennent travailler dans la socioculture et n'ont pas nécessairement été initiés aux démarches mais je ne pense pas que ce soit la seule raison. Je pense qu'il y a d'autres démarches qui apparaissent maintenant et qui prennent d'autres formes. L'engagement est différent. On revient à l'importance des enjeux et de comment rester ou devenir des agitateurs professionnels, des pros de la contestation et ça c'est à charge de l'Education permanente et pour l'instant elle patauge un peu car elle est coincée dans ses contradictions. D'une part elle est en position de survie : si on conteste quels sont les risques en terme de subsidiation, alors peut-on subsidier cette contestation ? Et d'autre part, jusqu'où va aussi la liberté de contestation vis-à-vis du pouvoir subsidiant ? Un autre problème est que nous n'avons plus la capacité d'avoir une lecture globale, à cause de la segmentation des politiques sociales et des politiques culturelles.
Nous avons des intervenants qui vont travailler avec des femmes, d'autres avec des jeunes et d'autres encore avec des handicapés. Pour peu qu'on ait une femme-jeune-handicapée, on n'a plus de représentation globale de la place de cette personne dans la société et de la façon dont cela peut fonctionner pour elle. Si elle est demandeuse d'emploi, c'est le bouquet ! Il faut arriver à croiser la pratique et oser sortir des cadres, oser traverser une frontière sectorielle afin de pouvoir travailler au service des personnes dans leur intégralité. Je pense aussi qu'il faut continuer à rencontrer les professionnels, essentiellement sur leur métier.

FD : Quand estimez-vous qu'une formation est réussie ?
Quand on doit se réajuster car il y a une période de doute, cela nous rappelle qu'on est bien dans de la formation et non pas dans de l'enseignement. On n'est pas en train de faire de la reproduction, quelque chose de nouveau émerge. C'est très déstabilisant, cela nécessite une constante remise en question et une
grande vigilance mais pour moi c'est clairement un signe de réussite. Les gens qui repartent de la formation fiers d'exercer leur métier me ravit. Que ce soit après une formation de 2 ans et demi ou de trois jours, quand les personnes se redressent et disent : " mon métier c'est ça et ça je peux le défendre " alors wouawww, j'ai le sentiment d'avoir réussi. Car les gens prennent position, et ils peuvent affirmer un point de vue ou une spécificité. Un autre point important pour moi c'est qu'il reste des questions à traiter.

FD : A quoi le formateur doit-il être vigilant, quel est son rôle ?
C'est une question qui me tient fort à cœur. Quels sont ses droits et ses devoirs. Un formateur peut avoir un pouvoir et une emprise énorme sur un groupe de personnes ou une équipe car on impose aux gens de mettre à nu leur pratique professionnelle. C'est très violent et très exigeant donc quelles sont les limites à ne pas franchir. Pour ce genre de travail, les formations longues sont précieuses car on ne peut pas retourner quelqu'un pendant trois jours et puis le laisser repartir sans arriver à accompagner l'ensemble du processus amorcé. C'est pour cela que j'aime avoir un temps en amont de la formation, afin d'être au clair " sur le pour quoi la formation ? " et un temps en aval pour avoir un retour. Il faut instaurer un climat de confiance pour que cela se passe bien car on décortique vraiment les pratiques professionnelles. Je fais souvent un lien entre ma pratique artistique et la formation car dans les deux cas on travaille de la matière mais en formation on travaille l'humain et donc il faut être vigilant. Je trouve ça atterrant que les travailleurs socioculturels n'aient aucune référence déontologique commune, alors que des codes de déontologie existent pour les autres métiers qui travaillent avec l'être humain.

FD : Quelles sont les spécificités du CESEP ?
Je ne sais pas si c'est propre au CESEP mais j'y apprécie son équipe pluridisciplinaire. Il y a une grande diversité de profils. On essaye malgré toutes ces différences de dégager un 
minimum commun sur lequel on peut s'entendre. C'est une grande richesse, car cela permet de rencontrer des horizons très différents, c'est un laboratoire où l'on retrouve de multiples compétences. Pour moi qui viens du social où c'est la relation qui prime, je peux aller interroger des férus de nouvelles technologies et apprendre en quoi cela peut être un outil dans ma pratique et celle d'autres professionnels de la relation. C'est très intéressant de travailler dans une boîte qui est prise en tension entre une logique d'insertion socioprofessionnelle et une logique d'éducation permanente : c'est un sacré beau challenge. On vit en laboratoire ce que plein d'associations vivent au quotidien : comment articuler deux logiques distinctes, comment se distinguer du reste du monde, comment spécifier les interventions, alors que les enjeux ne sont pas nécessairement les mêmes.

FD : Un de vos outils privilégiés est l'écriture, quels sont ses forces et ses dangers ?
Aujourd'hui je n'ai pas envie d'en voir les dangers ! La force de l'écrit est qu'il tranche et acte les positions auxquelles les gens doivent adhérer ou consentir. Quand l'écriture est au ser-vice d'une réflexion, cela oblige à systématiser. La réflexion est fixée, c'est un instantané, on la rend lisible et cela permet d'aller un peu plus loin. J'aime dire qu'une fois que le texte est écrit, il n'est déjà plus valable. J'aime l'écriture et ce quelle qu'en soit sa forme, cela permet de s'arrêter et d'avoir un miroir déformant.

FD : Le mot de la fin ?
On fait un métier formidable! C'est un métier nouveau et mal connu, il est important qu'on en crée l'archétype.