Entretien avec Marc D'HONDT

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
MDH : Ma formation de base est assistant social. J'ai démarré ma carrière professionnelle par un stage ONEM au Ministère de la prévoyance sociale, au service des bénéficiaires sociaux. Nous étions une dizaine d’assistants sociaux répartis sur les différentes provinces pour accompagner les personnes handicapées dans leur parcours pour obtenir leurs allocations. C'était une admi-nistration assez rigide, pas très humaine et le service social était là pour servir d'interface. Nous passions pas mal de temps à la recherche des dossiers des bénéficiaires un peu partout dans les longs couloirs du Ministère. Il arrivait même que l'on en retrouve au service décès alors que la personne était bien vivante ! Cette première année de ma carrière professionnelle m'a permis de comprendre que je ne travaillerais pas comme fonctionnaire très longtemps. 
Ensuite au milieu des années 80, j'ai travaillé pendant deux ans à Infor Jeunes de Nivelles, où je me suis fort ouvert au travail d'accueil et à tout ce qui tourne autour du travail de l'information, de la prévention et de l'informatique. 
C'est à cette époque que l'on a commencé à travailler en réseau avec les différents acteurs sociaux présents sur Nivelles. Avec l'aide d'un financement de la fondation Roi Baudouin, nous avons créé un outil permettant aux acteurs sociaux de mieux se rencontrer ou de tout simplement se connaître. Il s'agissait du bottin nivellois de coordination sociale, une farde actualisable en lien avec un système de gestion une base de données (Dbase3+ pour ceux qui s'en souviennent). Ce comité a travaillé notamment pour favoriser la mise en place en échevinat des affaires sociales qui n'existait pas à l'époque. Ce projet est également à la base de la création du guichet social, qui est une plate-forme sociale d'accueil de première ligne soutenue par la commune... 
Ensuite j'ai travaillé durant six ans dans une AMO, une association en milieu ouvert pour jeunes en difficultés. J'accompagnais ces jeunes dans leur parcours de réinsertion sociale... Ils étaient confrontés à d'énormes difficultés personnelles, familiales, institutionnelles et sociales. 
J'y faisais un boulot d'assistant social et j'y débutais comme formateur, dans le cadre d’une Entreprise d'Apprentissage Professionnel où ces jeunes suivaient une formation.
A cette époque j'ai eu aussi l'occasion de développer une maison d'accueil qui se nommait " Espace vie " où l'on hébergeait ces jeunes et aussi de jeunes couples. 
Une opportunité s'ouvra alors pour travailler au CESEP comme formateur dans le cadre des Ateliers Régionaux pour l'Emploi. Et, dans un premier temps, je donne essentiellement des cours d'informatique. Plus tard, avec ma collègue Madeleine Mignolet nous développons des cours axés sur la communication, la vie du groupe et le développement personnel. J'ai eu la chance, au CESEP de bénéfi-cier du congé-éducation et de pouvoir continuer ma propre for-mation. J'ai donc suivi le programme du CFCC (Centre de Formation des Cadres Culturels), une formation de 2 ans en PNL et finalement 4 ans de formation à l'approche systémique. Celle-ci m'a permis de formaliser mes connaissances en systémique car cette approche me passionnait depuis longtemps déjà. 
Suite à cela, j'ai développé au CESEP une formation qui s'intitule  " Approche systémique et pratique de réseaux " (ASPR) qui s'adresse principalement aux professionnels du secteur associatif et du non-marchand.
Je continue ponctuellement à donner un petit coup de main aux Ateliers Régionaux, en particulier dans le cadre de la formation  " Pratique d'organisation d'événements ". Je fais également de l'accompagnement et de la supervision d'équipe. 
Avec quelques collègues du CESEP, nous avons développé une formation tout à fait originale, centrée sur l'intelligence collective et le développement humain. Nous l'avons intitulée " Chutney Découverte ", comme cette merveilleuse sauce indienne qui associe dans sa recette une multiplicité d'ingrédients avec un résultat épatant pour les papilles où se révèle tout à la fois du salé, du sucré, du fruité, du poivré...
Ce groupe de formateurs, " le groupe Chutney ", est un espace d'intervision extrêmement riche qui m'a permis d'évoluer beaucoup dans mon parcours de formateur. Nous y avons questionné nos pratiques de formation, nos méthodologies... Nous y avons développé des formations qui s'appuient sur des processus horizontaux, sur la créativité et sur les ressources qui sont présentes dans les groupes, participants et formateurs inclus. 
Dans la formation ASPR par exemple, les pratiques professionnelles sont au coeur des processus pédagogiques. Nous voulons créer avec les participants un contexte qui favorise l’émergence de ressources nouvelles dans leurs propres contextes d'intervention. Et également dans la formation de formateurs qui s'appelle " Former avec de nouveaux outils " qui démarre en janvier 2011.

FD : En quoi la PNL et la systémique influencent-elles votre pratique de formation ?
MDH : La PNL m'a permis de travailler la communication et le rapport à l'autre afin d'établir un climat d'écoute. Il me semble important de ne pas se centrer uniquement sur nos connaissances et notre savoir mais aussi de pouvoir calibrer son rapport à l'autre de façon à développer une écoute et une relation de qualité. Il s'agit aussi de se fixer des objectifs positifs sur lesquels on peut s'accorder avec les participants aux formations. La PNL est avant tout une approche centrée sur le développement personnel. 
Avec la systémique, je dirais qu'on est plus dans le développement humain et la co-construction. Le développement humain s'inscrit dans un processus interpersonnel où l'on se centre sur " comment fonctionnent les systèmes humains " ? C'est à partir des ressources présentes, dans un contexte de formation ou de supervision par exemple, que l'on tente de voir comment ces ressources peuvent être mises à la disposition du processus ? C'est ce qui va se tisser entre les participants et le formateur qui va être la matière première de la formation. L'approche systémique ne se centre pas sur des programmes prédéterminés et d'une logique ex-catedra. Dans L'ASPR, on s'appuie sur plusieurs autres niveaux, il y a du descendant car on doit apprendre un nouveau vocabulaire mais il y a aussi de la co-construction, on part de l'existant et on ne sait pas à l'avance ce qui peut émerger... Les participants et les formateurs réinterrogent constamment le processus de formation. Tous en sont les acteurs. Cela permet aux participants de décaler leur vision et ouvrir leurs champs d'intervention à de nouvelles possibilités d'action.

FD : Quelle a été votre motivation pour devenir formateur ?
MDH : Quand je travaillais à “L'uche”, avec ces jeunes en difficultés, je sentais bien qu'il fallait leur apporter des ressources pour affronter la vie réelle. Il fallait leur donner des outils pour qu'ils puissent s'en sortir, leur permettre d'avoir à la fois un métier en leur apprenant des techniques mais aussi leur apprendre à " se vendre " à un employeur. C'est comme ça que je me suis mis à les accompa-gner dans un cadre de formation, ce que j'ai aimé tout de suite.
Depuis, je n'ai pas cessé de donner des formations. Pour moi ce qui est central c'est la rencontre pédagogique, cela m'a construit. C'est l'ensemble de ces rencontres qui constitue mon parcours de formateur. Il y a quelque chose de l'équilibre : du donner et du recevoir, quand on forme on reçoit beaucoup. Pour moi cet équilibre est essentiel. Cela correspond à mes valeurs, tisser des liens avec des personnes. Je trouve dans le contexte de la relation pédagogique, un contexte privilégié pour le faire.

FD : Quel est l'apport de votre formation d'assistant social dans votre pratique de la formation ?
MDH : La formation d'assistant social est une formation très généraliste... Je me souviens d'un prof qui nous avait dit que quelle que soit notre orientation, nous ne devions jamais oublier de porter notre casquette de travailleur social et je pense ne pas l'avoir oublié. Mon expérience de travailleur social de terrain, que ce soit en AMO, à Infor-Jeunes ou au Ministère de la prévoyance sociale nourrit mon travail de formateur. Cette expérience de travail de première ligne reste un de mes piliers, c'est une ressource importante. Quand je suis en supervision avec des équipes d'assistants sociaux, je comprends, à tout le moins, j'appréhende mieux leur réalité, leurs conditions de travail. Si je n'avais pas eu ces expériences mon boulot de formateur en serait appauvri. Je me souviens de moments très durs et je sais que construire un projet social de première ligne n'est pas simple. On est prisonnier de logiques institutionnelles qui trop souvent entravent le travailleur social.

FD : Quels sont les liens entre l'analyse systémique et l'éducation permanente ?
MDH : Quand j'ai mis en place la formation en ASPR, j'ai été revisiter le décret “Education Permanente” afin de voir en quoi cette formation s'y inscrivait. Je me suis même amusé à poser des questions en lien avec le décret aux participants. Et on y retrouve beaucoup d'enjeux et d'aspects. Tout d'abord il s'agit de processus de formation, de co-construction, de co-évolution : le but est que les travailleurs reprennent le pouvoir sur leur propre contexte de travail. Qu'ils puissent prendre du recul afin d'analyser ce qui se passe autour d'eux. Pour moi, l'enjeu essentiel est de donner l'occasion aux personnes engagées dans leurs pratiques professionnelles de pouvoir faire émerger de nouvelles ressources ou un changement social utile car les institutions sont parfois très rigides et l'Education Permanente peut être l'occasion de prendre du recul et de permet-tre de faire des propositions afin d'enrichir les pratiques professionnelles. Cela se voit très fort dans le travail de supervision, les gens sont souvent embarqués dans des choses très complexes et la lecture purement institutionnelle est souvent insuffisante. En y ajou-tant une lecture systémique on s'offre de nouvelles grilles de lecture mais aussi des outils concrets aux personnes qui souhaitent ajouter de l'intelligence collective dans les systèmes humains où ils agissent ! 
Le coeur de l'approche systémique est la communication, il est question de voir comment on peut mettre en place des processus de communication qui traversent les différents niveaux : personnel, institutionnel, social et culturel afin que l'ensemble des systèmes puissent se développer en cohérence... Peut-on regarder les choses de manière plus globale ? La systémique ne vise pas le changement pour le changement mais elle permet de créer des contextes où des changements, des nouvelles compétences peuvent apparaître, non seulement au niveau de l'individu, mais aussi au niveau collectif et socio-politique.

FD : Que retirez-vous des formations ?
MDH : Je crois profondément à la rencontre. C'est Freud, je crois, qui disait que " le métier de formateur est un métier impossible ", pour ma part, je dirais que c'est " le métier des possibles ". A chaque fois que je commence une formation avec une idée préconçue de ce que je vais y faire, au bout de trois première heures c'est tout à fait autre chose qui s'y est joué. C'est naturel, car toute formation est un processus vivant où l'on reçoit autant que l'on donne. C'est ce qu'Ivan Boszormenyi-Nagy appelle l'éthique relationnelle.1
Au début de ma pratique de formation, j'étais centré sur l'intellect... Avec le temps j'ai appris à travailler moins avec la tête mais plus avec mes tripes et mon coeur. Le fait d'accepter de travailler avec ce que je ressentais n'a fait qu'augmenter la qualité de la rencontre pédagogique, c'est un processus sans fin. C'est pourquoi, je prends beaucoup de plaisir à faire ce métier. On a la chance en travaillant au CESEP de pouvoir prendre du recul par rapport à nos pratiques afin d'y réfléchir pour les faire évoluer.

FD : Le mot de la fin ?
MDH : Je crois fondamentalement qu'une qualité nouvelle peut émerger dans un contexte qui lui donne l'occasion d'être révélée... Que finalement, notre boulot est de favoriser des contextes de formation où de nouvelles ressources pourront émerger.

 

Marc D'Hondt est : 
- Formateur au CESEP
- Coordinateur de la formation ASPR (Approche Systémique et Pratiques de Réseaux) 
- Intervenant systémique (thérapeute familial, supervision d'équipe, intervenant auprès des organisations)
- Membre fondateur du groupe Chutney  (Projet pilote sur les pratiques professionnelles, l'intelligence collective, la complexité et le développement humain) 
- Membre du comité scientifique de l'IFEAS (Institut Francophone d'Etudes et d'Analyses Systémiques) 
- Membre de S&O (Systèmes & Organisations) au sein de l'UES (Union Européenne de Systémique)
- Membre de l'EFTA (Association Européenne de Thérapie Familiale)
- Président de l'asbl "le Village systémique " 
- Assistant social
- Maître-Praticien en PNL

 

1 : Ivan Boszormenyi-Nagy, Invisible Loyalties : Reciprocity in intergenerational family therapy, New York, Brunner Mazel, 1973.