Entretien avec Fernand MAILLARD

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
FM : En 1977, à la fin de mon graduat en comptabilité, j'ai été engagé à mi-temps comme commis dans une maison d'enfants de la protection de la jeunesse. C'est ce qui m'a fait commencer professionnellement dans le secteur non-marchand. J'en avais déjà une certaine expérience étant donné qu'auparavant j'avais été scout et ambulancier à la Croix-Rouge. Entretemps j'ai complété ma formation en cours du soir, entre autre à la Chambre Belge des Comptables. Au début des années 80, j'ai terminé le stage d'expert comptable au CNECB qui est l'ancêtre de l'actuel Institut des experts Comptables. En 1986, je suis devenu réviseur d'entreprise. Ayant commencé et grandi dans le non-marchand, j'ai toujours gardé un pied dedans et aujourd'hui cela occupe environ les trois-quarts de mon temps! Je suis plus attiré par le non-marchand, car c'est là que je trouve l'environnement que je préfère, où l'humain prime en principe sur le financier. Ce qui me plaît c'est la relation à l'autre et le social en général, je m'occupe du non-marchand aussi bien en Belgique qu'à l'étranger. Je fais régulièrement des contrôles de projet subventionnés dans des pays africains et principalement en Afrique centrale.

FD : Comment êtes-vous arrivé à donner des formations ?
FM : Je ne sais plus très bien, pourtant c'est à l'origine de beaucoup de choses! Je crois que c'est dès le début de ma carrière, à la fin des années septante, j'ai eu l'occasion de donner une formation d'une demi journée sur la comptabilité à l'ASBL Média Animation à Bruxelles, et j'y ai pris goût. Dans les années 80, j'ai eu l'occasion de devenir professeur pour quelques heures par an. Je donne maintenant un cours de comptabilité dans deux écoles supérieures sociales à Bruxelles. Et puis je crois qu'une fois que l'on a le pied dans l'étrier et qu'on aime ça, tout s'enchaîne assez rapidement. Quand j'ai commencé comme réviseur en 1986, le secteur non-marchand n'était pas très connu dans le métier et peu valorisé. Bien avant la modification importante de la loi sur les ASBL, l'Institut des réviseurs m'a demandé de donner une formation à mes confrères sur la comptabilité du secteur non-marchand et ses aspects comptables et fiscaux généralement très méconnus. On s'est rendu-compte que le non-marchand est aussi un secteur où il y a du travail à faire. Cela a souvent été une source de problème car les gens des métiers comptables des secteurs traditionnels débarquent sans en connaître la philosophie, le langage et les codes nécessaires pour le comprendre et pour se faire comprendre.

FD : Qu’est-ce qui vous plaît dans la formation ? Qu'est-ce que cela vous apporte ?
FM : L'avantage de donner des formations, c'est que l'on doit non seulement réapprendre sa matière, se tenir à jour, mais surtout, on doit apprendre à l'expliquer et à la faire comprendre. Cette réflexion m'est aussi utile avec mes clients, cela m'aide à leur expliquer la matière et leur comptabilité. Je consacre aujourd’hui une bonne part de mon temps à la formation. La formation m'a aussi amené à rédiger régulièrement des articles et même à écrire un livre sur la comptabilité des grandes ASBL1. Un autre grand plaisir est d'échanger avec les participants. En formation permanente ou en cours du soir les gens viennent avec des parcours très variés, une histoire : ils sont intéressés et demandeurs de les partager. C'est quelque chose que je trouve moins dans l'enseignement traditionnel, où la matière comptable intéresse souvent peu les étudiants.

FD : Pourquoi est-il important de former le cadre administratif du monde associatif ?
FM : Je constate souvent que si le personnel associatif ou les bénévoles excellent dans leur branche (assistants sociaux, se-couristes, formateurs, ...), ils sont souvent moins à l'aise dans la partie gestion comptable ou administrative pour laquelle ils sont peu ou pas formés, ou pas intéressés. Ils n'ont parfois ni les moyens humains ni les compétences pour le faire. Les dirigeants dans l'associatif doivent avoir un minimum de formation sinon ils ne pourront pas comprendre le fonctionnement financier de leur organisme ni prendre les bonnes décisions de gestion. Ils peuvent être très bons dans leur domaine mais, s'ils ne maîtrisent pas les bons outils de gestion, ils peuvent mettre l'association en mauvaise posture. La si-tuation est fort complexe. Si on prend par exemple les ETA1, elles sont confrontées à un ensemble de paramètres très différents à gérer : faire travailler une personne touchée par un handicap, assurer le lien avec les autres travailleurs, assurer le contact avec les clients, être rentables tout en restant compétitives avec le secteur privé et sans entrer en concurrence déloyale avec lui, respecter les obligations imposées par les pouvoirs subsidiants et les innombrables autres règles en matière de sécurité, d'emploi, d'environnement, etc… Il faut pouvoir lire les comptes annuels et gérer l'entreprise, une boîte associative doit se gérer comme n'importe quelle entreprise mais bien entendu avec une finalité qui diffère, donc avec des moyens et des méthodes adaptés. Le but n'est pas la redistribution du bénéfice cependant elle doit être gérée " en bon père de famille " (désolé pour nos mères de famille, au moins aussi prudentes !) et de manière optimale. Il est important de rappeler qu'une asbl peut faire du bénéfice : le principe de gestion en " bon père de famille " est la prudence et la gestion dans la continuité. Une association qui va se contenter de dépenser tout ce qu'elle reçoit, sans rien mettre de côté, et donc sans faire de bénéfice, fait une flagrante erreur de gestion. Il est indispensable de faire du bénéfice pour pouvoir simplement préfinancer les subventions qui arrivent en retard ou par tranche bien après le moment où les dépenses doivent être faites. Il faut pouvoir disposer d'un fond de roulement qui ne peut être généré qu'au travers des bénéfices. Aucun texte de loi n'interdit à une association de faire du bénéfice. Celui-ci ne peut pas être la finalité de l'association mais uniquement un moyen de favoriser ses activités. Ce qui est interdit c'est de distribuer le bénéfice entre les administrateurs ou les membres de l'assemblée générale. Ne pas faire de bénéfice sur les subventions pose problème, un euro reçu doit être un euro dépensé. Il faut impérativement développer d'autres ressources pour pouvoir se constituer un fonds de roulement : il faut trouver de l'argent ailleurs que dans les subventions. L'incohérence de certains bailleurs de fonds est édifiante. Ils peuvent en même temps déduire des subventions tous les bénéfices générés en propre par l'association, alors que dans le même temps, le pouvoir subsidiant met un très long délai pour verser les soldes de subventions, ce qui nécessite la couverture par des fonds propres. On tourne en rond! La formation du secteur non-marchand est importante, et on pourrait même ajouter : la formation adéquate des interlocuteurs du secteur non-marchand. La loi comptable a été changée récemment et il faut s'y adapter. Le secteur utilise de l'argent public3 et il doit en rendre compte, qu'il y ait une obligation légale ou pas. Il faut constater les efforts de transparence faits par ce secteur, quoi qu'on en dise. Il y a une plus grande ouverture que dans le secteur marchand, les enjeux et les implications n'étant pas les mêmes.

FD : Quelle position le monde associatif doit-il adopter pour survivre dans l'économie de marché ? Quels sont ses enjeux ?
FM : Face à l'économie de marché, un enjeu principal est que le secteur soit obligé de vendre tous ses services et ne puisse le faire qu'au travers de la réponse à des appels d'offre.
Deux risques en découlent : vendre au meilleur prix (le plus bas), quitte à rogner sur la qualité ; ne vendre que ce qui est rentable et oublier toute notion de service public ou au public.
Un problème qui apparaît de plus en plus est la professionnalisation de l'associatif et la constante amélioration de ses compétences et capacités techniques. Il devient un concurrent pour le secteur privé, et même parfois pour le secteur public. La politique européenne tend de plus en plus vers le libéralisme et oblige à travailler comme le secteur marchand, avec les bons et les mauvais aspects d'une telle gestion4. Je ne suis pas certain que l'on puisse faire abstraction de cette évolution dans les années qui viennent que du contraire. 
On risque de travailler de plus en plus avec des commandes de ser-vices qu'avec des subventions. Ce qui mettra à mal la garantie de pérennité des activités non rentables ou non reprises dans les politiques générales. Il va falloir revenir à la pêche aux dons et aux activités porteuses de fonds, comme les tombolas, organisations de fancy-fair, etc… Il est vrai que les subventions ont aussi des inconvénients, ce coté linéaire qui fait qu'être dans un certain secteur donne automatiquement droit à une subvention sans qu'un contrôle d'efficience ne soit nécessairement exercé. Autre avantage de l'appel d'offre, on retiendra en théorie une relative transparence, le fait que seuls les meilleurs gestionnaires resteront, mais on n'évitera pas le coût réduit au détriment de la qualité. On relèvera au niveau inconvénients, le risque de perdre la créativité et la liberté (si chères à l'associatif) de par de stricts cahiers de charges. Le risque est patent d'un appauvrissement de la qualité et du dynamisme du secteur non-marchand. A force d'imposer des cadres règlementaires stricts, sous de louables intentions de contrôles des deniers publics, créativité, bon sens humain et bonne volonté risquent de disparaître alors que c'est ce qui anime ce secteur, ce qui en fait son dynamisme. Secteurs marchands et non marchands vont finir par devenir semblables et confondus. Pour éviter cela il faudrait que tout l'associatif se rebelle! On dit en matière fiscale que " l'excès d'impôt tue l'impôt ", on pourrait le dire de manière similaire pour les cadres légaux et réglementaires. 
L'enjeu pour l'associatif, est de devenir un partenaire comme un autre, une entreprise comme une autre et de perdre ce qui en fait aujourd'hui son attrait, son intérêt pour la société en général. Les caractéristiques du non marchand, ce sont l'initiative, la liberté, le bénévolat (joliment appelé le " volontariat " dans la législation récente), une certaine créativité, le plaisir de faire des choses intéressantes mais pas nécessairement rentables au sens primaire (la culture par exemple), de pallier certaines déficiences, qu’elles soient au niveau de l'individu, de la famille ou des pouvoirs publics.

FD : Le mot de la fin ?
FM : Que l'associatif continue à garder sa place dans la société ! 
Etre à jour avec les techniques d'aujourd'hui est important : la formation permanente est nécessaire. Pour les formateurs, il faut absolument rester à la hauteur de ses interlocuteurs, il faut les tirer vers le haut mais sans les prendre de haut! Pour être un bon formateur, l'expérience n'a pas de prix : on se rend vite compte qu'il faut descendre sur le terrain, être en contact avec les gens pour comprendre comment ils fonctionnent, se rendre compte de la " vraie vie ".
Et un petit mot pour l'associatif. Il faut qu'il continue à ne pas oublier qu'il n'est pas tout seul sur le marché. L'associatif en lui-même représente beaucoup d'associations de toutes tailles et genres. Il faut absolument qu'il évite de tomber dans le piège de la concurrence stérile entre associations mais travaille à montrer la diversité de son offre. Le monde associatif doit apprendre à cultiver ses différences par rapport au secteur marchand! 
La formation permet d'apprendre des techniques mais aussi d'apprendre en quoi ce secteur est différent, ce qu'il peut apporter à la société en général. Il y a de la place pour tout le monde. 
Bref, cultivez vos différences, faites-en profiter la société (au sens noble du terme)!

 

1. " La comptabilité des grandes ASBL " - éditions Edipro - http://www.edipro.info 
2. ETA: Entreprise de travail adapté
3. Argent public au sens large : des donateurs, des subventions, ...
4. Source d’information sur les nouvelles directives européennes : www.cesep.be - Edito de Sege Noël