Pour bien comprendre le concept de projet, souvent galvaudé, rien de tel qu'un petit passage par la théorie pour en retrouver la signification première, et en tirer quelques enseignements essentiels.

 

Le projet, un outil de changement
Le terme " projet " provient du verbe latin projicere qui signifie " jeter en avant ". Dans un ouvrage collectif, le projet est défini de la façon suivante : " ce que l'on a l'intention de faire dans un avenir plus ou moins éloigné ". Le projet concrétise une intention ; il n'a de sens que s'il pose un but, et prévoit un certain nombre de moyens pour l'atteindre. Il se précise sous la forme de programme d'activités successives à travers lesquelles ces moyens seront mis en œuvre. Le projet est donc fondamentalement lié à l'action, mais aussi au futur du fait qu'il désigne une action que l'on prévoit de réaliser.

Avant toute chose, il est donc important de bien distinguer la pédagogie " du " projet de la pédagogie " par " projet. De manière courante, lorsque l'on parle aujourd'hui du " projet ", il y a encore régulièrement confusion entre d'une part certaines pratiques pédagogiques favorisant, dans l'enseignement et la formation notamment, l'apprentissage de contenus (pédagogie par projet) et les pratiques visant à construire du changement, individuel ou collectif (pédagogie du projet). Bien que souvent productrice de sens et bien qu'elle permette dans les faits l'acquisition par les individus d'un certain nombre de compétences, la pédagogie " par projet " ne porte en effet néanmoins en rien, au contraire de la pédagogie " du projet " sur l'exploration, l'orientation, la structuration par des individus ou des groupes, de choix fondamentaux destinés à nourrir des parcours personnels, organisationnels et/ou institutionnels.

Le projet : un processus dynamique, cognitif et relationnel
Au-delà de la perspective d'action, le terme " projet ", dans son acception première, est lié à d'autres notions importantes. L'intention renvoie au " dessein délibéré d'accomplir un acte ", et donc à la volonté de mettre en œuvre, nous y reviendrons plus largement dans un article suivant. La notion de projet renvoie également à la représentation que l'individu se fait du but qu'il souhaite atteindre. Pour rappel, la représentation est bien une construction mentale. C'est un ensemble organisé d'informations, de connaissances, de croyances concernant un objet particulier. Pour de nombreux auteurs, dans la figure du projet, cette notion de représentations " qui nous met en présence des événements, indépendamment de leur présence actuelle et réelle ", et les sentiments qui accompagnent celles-ci tiennent une place essentielle. Ainsi, l'élaboration d'un projet se passe au niveau mental, et n'est donc pas directement observable. Elle s'appuie sur la représentation subjective que le sujet a de son environnement et de lui-même. De ce fait, le sujet se base sur une interprétation personnelle de son passé et de son présent, mais également sur la représentation qu'il se fait d'événements futurs, non encore réalisés, pour élaborer et structurer ses projets à court, moyen et long terme.

Par ailleurs, si le projet consiste à rechercher et à déterminer les moyens nécessaires pour passer de l'intention à l'action, il demande également la mise en place d'une véritable stratégie. Dias de Carvalho1 l'exprime en ces termes : " Si un projet exprime un idéal, il ne s'épuise pas en celui-ci. Un projet comprend aussi une stratégie : la stratégie décode et déploie les grands objectifs des idéaux sous la forme de fins développées selon des étapes précisées en accord avec les moyens disponibles. En peu de mots : la stratégie rend réalisable l'idéal ". Enfin, le projet est nécessairement l'acte d'un individu ou d'un groupe inscrit dans une certaine conception du temps et de l'espace.

L'élaboration d'un projet est donc d'abord un processus, une démarche lente et progressive de construction ou d'élaboration et non un " produit " ou un état stable acquis à un moment donné (c'est en ce sens qu'il dépasse la notion de choix). Dans l'action, la distinction entre ces deux usages courants du concept de projet est importante : il ne s'agit pas seulement de parler de l'objectif fixé (" projet-produit ") mais bien plus fondamentalement du chemin parcouru pour atteindre un but identifié à un moment donné.

Cette approche du " projet " permet d'en montrer le potentiel d'évolution et de développement, ainsi que le caractère dynamique et ouvert fait de va-et-vient constants entre des périodes d'élaboration, de construction et de réalisation de plans d'actions, et des moments de réflexion, d'analyse et de remise en question.

Le projet : un concept multidimensionnel et culturel
A la base, conduite essentiellement individuelle, le projet n'en reste pas moins une démarche éminemment relationnelle et sociale. Il ne peut en effet être réalisé en dehors de toute réalité, et s'insère nécessairement dans un monde à la fois social et culturel.

L'élaboration d'un projet est donc un processus d'interactions : en pensant et en menant son projet, le sujet entre en relation avec le monde qui l'entoure, et réévalue ses actes en fonction des réactions potentielles perçues ou imaginées de son environnement physique et social. 
Par ailleurs, le projet est fondamentalement multidimentionnel. Dans le champ de la formation par exemple, lorsque l'on aborde la notion de projet avec des stagiaires, la référence est encore souvent limitée uniquement au domaine socio-professionnel, et à son futur engagement dans des activités d'apprentissage. Or, s'il est vrai que le stagiaire passera du temps en situation d'apprentissage, on peut espérer que son " projet " ne se réduit pas pour autant à ce seul domaine. Si la notion de projet renvoie effectivement de manière large l'individu à " la relation de l'existant à son monde ", alors, aborder le projet implique aussi la prise en compte chez chacun du caractère multidimensionnel de cette démarche, en y incluant le lien tant avec l'environnement social, institutionnel, culturel, organisationnel, socioprofessionnel…

Enfin, il est important de rappeler que le concept de projet est avant tout " occidental " et qu'il fait référence à une certaine forme de rationalité dans sa mise en oeuvre. Ce concept, somme toute assez jeune si on se réfère à l'humanité, ne concerne qu'une des façons de penser et de préparer l'action. Il est des moments, des situations, où cette façon de structurer les intentions dans le temps en vue de les faire advenir n'est pas forcément la plus appropriée. Il est des cultures où cette forme de pensée n'existe pas. Il est également des cultures où cette forme de pensée ne s'autorise pas.

Le projet comme processus formatif
Pour un individu ou une équipe, mettre en route un projet, évaluer sa faisabilité, faire des choix, se représenter l'avenir, élaborer et évaluer différentes stratégies demande une maturation cognitive, relationnelle, mais également l'acquisition de savoirs, savoir-faire et savoir-être qui ne sont en rien totalement innés.

Au-delà de cette définition, dans les faits, mettre en œuvre le projet implique donc pour un individu ou une équipe au minimum d'en connaître et de pouvoir en mobiliser les compétences et attitudes nécessaires. Et celles-ci sont nombreuses : être curieux de l'environnement et en avoir une bonne connaissance (aller chercher l'information, la comprendre, l'analyser) ; avoir la capacité de se projeter dans le temps, dans l'environnement et dans l'espace (représentations) ; avoir la capacité de lier passé, présent et futur (analyse, remise en question) ; être capable de structurer, planifier ; pouvoir se construire un cheminement sur le moyen et le long terme (stratégie) ; disposer de compétences particulières à la négociation, à l'argumentation, à la mobilisation ; se connaître et se reconnaître des atouts pour évoluer (image de soi) ; être capable d'autocritique et de remise en question, maîtriser un minimum d'outils d’évaluation…
Le caractère libre et non contraint du projet implique également que l'individu et/ou le groupe soit dans un environnement ouvert et qu'il puisse, par moments, disposer de moments de calme et d'analyse, et de moments dits de " non-projet ".

En conclusion, si nous nous référerons à la clarification de la définition présentée ci-dessus, nous pouvons en synthèse en extraire quelques éléments essentiels : il s'agit d'une conduite active, consciente et planifiée ; d'une représentation d'un but à atteindre, des moyens pour y parvenir et donc, en chemin, d'une ou plusieurs équations à résoudre. Dans son acceptation idéale, cette " création originale et propre à son auteur " relève également d'une conduite qui part du désir et qui ne peut être imposée de l'extérieur, et dont un minimum de pré-requis à la mise en œuvre a dû préalablement être acquis, ou devra être acquis en cours de processus.

Enfin, il est toujours bon de rappeler que le projet doit être envi-sagé comme un moment particulier dans la vie d'un individu, d'un groupe ou d'une organisation, qui, non aboutis, restent bien sûr toujours en devenir. Il s'agira donc bien de l'inclure dans un processus de développement global, inachevé, qui participe à la construc-tion progressive d'une identité particulière.