Si l'on se réfère à l'historique repris par Francis Tilman dans plusieurs articles consacrés au projet, le courant de la pédagogie du projet s'inscrit, en Europe occidentale, dans la période des trente glorieuses, période de quasi plein emploi, de mobilité sociale ascendante et de réduction des inégalités sociales. Ce courant valorise essentiellement l'individu autonome, mais aussi l'acteur social qui, collectivement, peut influencer le futur. On parle alors d'avenir ouvert, de transformation, d'innovation, de créativité, d'épanouis-sement personnel. Dans cette perspective de société en mutation et en développement, les pédagogues de gauche s'emparent de la pédagogie du projet pour en faire un instrument de contestation et d'émancipation. Pour eux, les changements dans les milieux populaires ne se produiront que si les intéressés eux-mêmes prennent leur destin en main. " La pédagogie du projet apparaît donc comme la didactique qui permet d'expérimenter, d'abord à petite échelle, dans le cadre d'institutions de formation, cette démarche collective et, à travers cette expérience, acquérir des convictions, des attitudes et des savoir-faire pour s'impliquer efficacement dans l'action de transformation ".

Dans un même temps, le concept de projet intègre l'entreprise, la gestion par projet devenant un mode de management et d'organisation du travail à part entière. Il intègre également le monde de l'éducation, sous le couvert notamment du concept de " projet d'établissement ". Ainsi, petit à petit, sous le couvert d'un discours, la notion de projet acquiert un statut et fait exister sur le plan symbolique non plus un projet pédagogique éminemment politique, mais bien de nouvelles pratiques de gestion.

Par la suite, un des usages du terme projet va connaître un développement important jusqu'à devenir omniprésent aujourd'hui : le projet personnel. Selon Francis Tilman " Les discours et la pratique du projet personnel comme modèle dominant s'inscrivent dans une transformation de l'environnement économique, social et politique. Fini l'âge d'or des années d'expansion. Nous sommes rentrés dans des décennies de crise, marquées entre autres par la globalisation, le développement des politiques économiques libérales, la remise en cause des politiques sociales de l'Etat providence, devenu l'Etat social actif, le retour des inégalités, l'accentuation de la précarité, la raréfaction des emplois ". L'hypothèse est aujourd'hui posée par de nombreux acteurs du champ social, éducatif, socio-culturel : les discours sur le projet personnel ne sont pas sans lien avec cette modification du contexte. Dans l'entreprise, ce concept s'est traduit rapidement dans les politiques de gestion du personnel. Dans les formations professionnelles, initiales et d'insertion, il est aujourd'hui demandé, exigé des élèves, stagiaires, demandeurs d'emploi qu'ils se définissent un projet personnel.

Dans sa mise en œuvre au quotidien, la pédagogie du projet ré-interroge donc parfois de façon aigüe le sens et les fondements du travail socio-culturel et de l'éducation permanente. Derrière des intentions à priori louables de mobilisation, de participation, d'intégration se posent en effet aujourd'hui des questions éthiques essentielles.

Le projet : une démarche éminemment libre et en construction
Travailler la pédagogie du projet avec des individus et/ou des groupes a un intérêt et peut donner lieu à des effets positifs en terme d'action à condition que cette démarche reste fondamentalement libre, volontaire, et tienne compte du rythme de chacun.

Or, aujourd'hui, d'un point de vue organisationnel et institutionnel surtout, l'intérêt pour ce concept s'opérationnalise souvent avec les individus comme avec les groupes par l'utilisation d'outils et des dispositifs parfois obligatoires, souvent standardisés dans l'espace et dans le temps, et utilisés de façon quelque peu dénaturée, tenant peu compte du contexte et de l'environnement concernés.
Sous couvert du " projet ", certains acteurs individuels ou collectifs peuvent ainsi être amenés à effectuer rapidement des choix personnels et/ou organisationnels importants en terme d'orientation alors que fondamentalement, la démarche relève d'abord d'un laborieux processus de construction de sens, d'une dynamique temporelle à moyen et long terme. Dans ce cadre, les risques de dérives sont multiples : choix prématurés, projets qui rassurent et non projets qui mettent en déséquilibre, projets " standardisés ". Souvent, les pressions institutionnelles ne portent pas uniquement sur le fait d'avoir un projet, mais aussi sur l'impératif d'élaborer une intention qui soit " politiquement correcte ". Au risque de trouver aujourd'hui bon nombre de projets fictifs, mais respectables, plutôt que l'absence momentanée de projets, ou des projets réalistes, mais peu présentables.

Plus fondamentalement, comme il l'a été dit précédemment, intrinsèquement, le processus du projet demande la mise en œuvre de compétences nombreuses et exigeantes. On est donc aujourd'hui en droit de s'interroger : tous les individus, toutes les organisations, tous les groupes sociaux sont-ils sur un même pied d'égalité quant à la mise en œuvre d'une démarche, d'un processus largement va-lorisé comme mode d'action à privilégier pour participer à la vie de la société ? Plus particulièrement, dans des secteurs de travail où le concept de projet s'est généralisé, et plus encore, se conditionnalise, comment donne-t-on en parallèle accès à tous les acteurs à la fois aux apprentissages de base indispensables à l'exercice de cette démarche, mais aussi, intrinsèquement, à une meilleure compréhension de l'environnement institutionnel qui est le leur et de son fonctionnement. Au risque, si cela s'avérait absent, de créer un fossé important entre acteurs selon leurs capacités et compétences à pouvoir répondre aux exigences de cette démarche.
Pour Jean-Louis Genard, philosophe, posé en d'autres termes, il convient également aujourd'hui de s'interroger sur la capacité des acteurs à supporter la surcharge actuelle de certaines responsabi-lités, en particulier lorsqu'ils ne possèdent pas les ressources pour le faire et lorsque le contexte de leur exercice ne leur laisse que peu de chances d'y parvenir réellement.

Enfin, comme le note encore cet auteur, contrairement à ce que le discours responsabilisant laisse le plus souvent entendre, l'autonomie et la responsabilité individuelle et collective ne peuvent se penser sans que demeure clairement ouverte une possibilité de dire " non " au projet tel qu'il est parfois culturellement, socialement, idéologiquement imposé. Est-ce encore possible aujourd'hui et qui assume cette responsabilité ?

Le projet : une démarche constructive dans un environnement ouvert
Bien que le concept de " projet " prenne une place de plus en plus importante dans les pratiques d'action, son intégration dans des contextes institutionnels particuliers pose fondamentalement question.

En effet, de par ses propres fonctionnements, la société réduit de facto de façon très importante les perspectives d'avenir de nombreuses personnes, groupes ou organisations. Mise en œuvre de manière unilatérale dans certains cadres particuliers (travail, insertion, vie communautaire) l'imposition de ce type de démarche pose notamment la question fondamentale de la pertinence de dispositifs d'action menés dans un contexte de " liberté contrainte ". Comme le note Francis Tilman, dont les analyses et les actions s'ancrent plus particulièrement dans le secteur de l'insertion socio-professionnelle de publics de milieux populaires, " s'agit-il aujourd'hui d'une liberté ou d'un choix personnel (du travailleur) quand l'entreprise, tenant le discours de la guerre économique, présente le changement comme une question de survie et invite alors les travailleurs à réaliser des bilans de compétences, à établir des projets personnels et à dynamiser leur formation ? (…). Dans une cellule de reconversion, que veut dire un projet personnel quand il s'agit de s'adapter aux injonctions d'un placeur ? " . De même, " alors qu'on ne demande pas aux jeunes des milieux supérieurs, dans l'enseignement secondaire, de rédiger un projet personnel mais bien " qu'est-ce qu'ils veulent faire plus tard ? ", est-il normal que l'on insiste à contrario aussi lourdement sur la nécessité de produire ce projet pour les jeunes et adultes des milieux populaires ? " Comme il l'a été dit précédemment, et toujours selon F. Tilman, dans le champ de l'insertion socio-professionnelle notamment, pour que des individus et/ou des groupes puissent se construire un projet de surcroît réa-liste, " il faut que les personnes concernées se donnent un avenir.

Or celui-ci n'est pas seulement une représentation dépendant de la bonne ou de la mauvaise volonté des sujets. (…). Il s'agit d'une vision du futur qui s'appuie sur une expérience et une connaissance
de la réalité. Et les faits sont là : il n'y a pas ou peu de place pour les travailleurs faiblement qualifiés ". 
De même, de façon plus générale, et quel que soit le secteur, lorsqu'elles sont mises en œuvre sur le terrain, les pratiques du projet se contentent souvent d'aborder ce concept comme " produit " et " résultat " et restent donc encore très éloignées d'un véritable processus d'autonomie et d'émancipation, qui intégrerait de manière effective des actions visant l'acquisition de connaissances, de compétences et d'attitudes essentielles à la mise en œuvre du changement.

Le projet : quel avenir dans la société post-moderne ?
La responsabilisation des acteurs est conforme à un processus plus général d'extension des responsabilités individuelles et collectives décrit par de nombreux auteurs aujourd'hui. Cette responsabilisation repose notamment, selon Jean-Louis Genard, sur la tension entre le " vouloir " et le " pouvoir " inhérente au fonctionnement des sociétés modernes. Selon Beck, vivre sa vie équivaut aujourd'hui souvent à résoudre sur le plan biographique les contradictions du système. De par son utilisation dans des contextes institutionnels particuliers (enseignement, formation professionnelle, entreprise…) le concept de projet fait alors parfois figure de double injonction paradoxale : dans un premier temps, la société renvoie aujourd'hui les individus et les groupes devant la responsabilité de " choix " qui sont, dans les faits, intrinsèquement orientés par des phénomènes dont ils n'ont que très peu conscience et/ou sur lesquels il n'ont que peu de prise. Notamment parce que, initialement, l'institution scolaire, la formation, et l'environnement en général ne leur auront que rarement fourni les compétences et les clefs d'analyse qui pourraient leur permettre de décoder, de comprendre et de se positionner " en connaissance de cause " par rapport à l'environnement dans lequel ils vivent. Dans un second temps, alors que la société (re)connaît cette difficulté pour certains à pouvoir se positionner par rapport à un projet d'avenir, c'est néanmoins en référence à ce même projet parfois extirpé vaille que vaille que les individus seront souvent in fine évalués et jugés.

Au-delà des compétences des individus et des groupes sociaux à structurer des intentions futures et à les mettre en œuvre, se pose bien entendu également la question plus générale des capacités de l'environnement à accueillir ces projets et à les faire exister de manière effective, ce qui renvoie plus largement à la responsabilité collective et à celle de l'Etat de donner à chacun les moyens d'agir et de s'émanciper.