L'article présenté ci-dessous rassemble quelques passages clefs de textes rédigés par Francis Tilman et Dominique Grootaers, chercheurs, membres de l'asbl Le Grain, qui réfléchit depuis plus de 30 ans à la mise en œuvre de pratiques émancipatrices du projet. Au sein de cette asbl, la réflexion s'applique plus spécifiquement, d'un point de vue pédagogique, aux processus d'insertion socio-professionnelle à destination de publics populaires. Au-delà de cette entrée spécifique, certaines analyses et interpellations posées par ces auteurs nous ont paru importantes à partager pour nourrir notre propre démarche de réflexion. Parmi un foisonnement d'idées, les quelques passages présentés ci-dessous ont donc été délibérément choisis en fonction de l'intérêt qu'ils présentaient en lien avec la thématique abordée dans cet Articulations, à savoir le concept de projet et sa mise en œuvre. Nous vous invitons donc par ailleurs à lire les publications de cette ASBL et de ces auteurs pour de plus amples informations.

Qu'est-ce que l'émancipation ?
Selon F.Tilman et D.Grootaers, l'émancipation est, dans sa version minimale, une libération d'une autorité, d'une servitude, d'un pouvoir, la sortie ou l'affranchissement d'une tutelle. Dans une perspective plus assertive, l'émancipation est le pouvoir d'augmenter son emprise sur son environnement économique, social et culturel et si possible la capacité à pouvoir agir et transformer cet environnement.

Certains seraient tentés de dire que toute véritable éducation est nécessairement émancipatrice. L'étymologie du mot renvoie effectivement au latin e-ducere, c'est-à-dire littéralement " conduire hors de ". Mais une simple observation permet de montrer que tel n'est pas forcément le cas. La pédagogie n'est émancipatrice que lorsqu'elle développe les savoirs et les capacités des personnes leur permettant de se libérer d'une autorité, d'une domination, d'un pouvoir.

La finalité de l'émancipation peut être pensée sur le plan individuel, mais aussi, incontestablement, dans sa dimension collective. L'émancipation suppose certes l'accroissement de l'autonomie de pensée et d'action d'une personne ; elle implique aussi la transformation de la société. L'émancipation requiert donc plus qu'une transformation des personnes. Elle exige aussi des transformations institutionnelles qui peuvent s'obtenir par la mise en œuvre de projets collectifs d'actions de protestation, de revendication, d'innovation et de solidarité.

Les critères d'une pédagogie émancipatrice en général
La pédagogie comprend la définition de buts éducatifs, en lien avec des finalités sociales, et son articulation à l'ensemble des moyens et des stratégies pour atteindre ces buts.

Selon F. Tilman, il est possible d'analyser toute démarche pédagogique et/ou de formation au regard des critères présentés ci-dessous, afin de juger du caractère émancipateur ou non de l'action menée.

De manière générale, une pédagogie est émancipatrice si :

- Elle modifie les représentations de l'avenir du public, en permettant à celui-ci de se donner un futur. Construire un imaginaire, à la fois réaliste, enthousiasmant et mobilisateur constitue une condition de l'émancipation.
- Elle modifie les représentations des logiques sociales à l'œuvre.
Pour agir, rêver ne suffit pas. Il est nécessaire de pouvoir décoder la réalité et les mécanismes qui y opèrent.
- Elle modifie les images que l'individu a de lui-même. Trouver une assise, augmenter sa confiance en soi, découvrir ses ressources virtuelles, percevoir que l'on peut évoluer, que les capacités peuvent croître… Autant de buts à atteindre pour une pédagogie émancipatrice.
- Elle convainc que l'individu peut être un acteur social, individuel et
collectif, disposant d'une part d'autonomie et d'initiative, qui peut avoir prise sur la réalité et sur lui-même.
- Elle donne à l'individu les moyens d'analyser sa condition, sa position sociale, ses représentations ainsi que les institutions.
- Elle replace cette analyse dans une lecture globale de la dynamique sociale.
- Elle outille les personnes pour mener une action : ouvrir des possibles (créativité, imagination), opportunités, définition d'un but à atteindre, mobilisation de ressources, planification d'une activité, manière générale de penser sa vie et ses actions.
- Elle donne les connaissances, les capacités cognitives, les habiletés manuelles et les attitudes qui permettent d'évoluer dans l'environnement et de faire un bon usage des ressources multiples, y compris institutionnelles, que la société offre. Lire, écrire, calculer mais aussi induire, déduire, comparer, synthétiser, analyser, formaliser, vérifier… sont quelques-uns des outils de l'exercice de
la raison indispensables pour la mise en œuvre de l'émancipation.

- Elle développe des capacités de communication et d'expression, entraîne à la prise de parole sous toutes ses formes et à l'écoute correspondante, développe une certaine maîtrise affective et émotionnelle.
- Elle permet la construction d'une nouvelle identité, tout à la fois en continuité et en rupture avec l'ancienne, et en articulation avec l'environnement. Il s'agit d'amener chacun, en relation avec d'autres dans le cadre des groupes où il est impliqué, à se voir sous un regard nouveau, à la fois comme héritier du passé,
assumant pleinement d'où il vient, et à la fois comme désireux de construire un avenir différent.
- Elle permet la compréhension de la réussite comme une construction tâtonnante dans laquelle il est permis de connaître des échecs, et dans laquelle ces derniers sont perçus comme autant de points d'appui pour rebondir.

F.Tilman précise qu'il ne faut pas que tous ces critères se trouvent rassemblés pour que le caractère émancipateur de la démarche pé-dagogique soit présent. Quelques-uns suffisent. Il ajoute cependant qu'il est important de chercher à travailler sur toutes les dimensions sous-jacentes à ces critères (information, connaissances, compétences, analyse, mise en critique, connaissance de l'environnement et des institutions, construction, stratégie d'action…) pour accroître l'émancipation qui, rappelle-t-il, requiert des ruptures. Si plusieurs pratiques peuvent se revendiquer de l'émancipation, elles n'ont donc cependant pas toutes la même efficacité. Enfin, une pédagogie 
émancipatrice n'est pas seulement un ensemble de démarches qui s'inscrivent dans une certaine optique. Pour être vraiment émancipatrices, celles-ci doivent encore réussir. Selon F.Tilman, ce succès serait un indicateur supplémentaire : ne pas se contenter d'une animation pédagogique qui aille dans le sens des objectifs d'émancipation cités, mais faire aussi en sorte qu'elle obtienne des résultats.

Mais quels résultats ? Selon la conception des auteurs, l'enjeu de l'émancipation n'est pas que la sortie individuelle d'une condition grâce à la mobilité sociale ou la promotion professionnelle, mais bien la transformation de la condition de domination elle-même. L'émancipation entraîne que les personnes se transforment, mais aussi que les structures et le fonctionnement des institutions qui ont créé les conditions de la domination et de l'aliénation s'en trouvent modifiées. Le succès est bien là.

Le projet comme support à l'émancipation
Si on se réfère à un processus d'insertion socio-professionnelle par exemple, selon F.Tilman, la pratique du projet peut induire chez les individus des modifications importantes en terme d'acquisition de connaissances, de représentations, de positionnement par rapport au monde qui sont des enjeux majeurs de l'émancipation. Au-delà des savoir-faire divers qui peuvent être acquis par le projet, sont également notés la rupture initiée dans le champ symbolique, les modifications des représentations de soi, de sa condition, du pouvoir en général et du pouvoir de l'action en particulier, du fonctionnement des institutions, et de ses propres capacités. La pratique du projet constitue donc bien en soi une démarche de rupture culturelle : rupture dans l'image de soi, dans la façon d'envisager l'avenir, d'entrevoir sa condition. Rupture dans la conception du temps. Rupture parfois avec le milieu d'origine.

Néanmoins, F.Tilman insiste sur les raisons pour lesquelles les animateurs proches de l'asbl Le Grain, habitués à travailler avec des publics populaires, préconisent de passer d'abord par l'expérience du projet collectif avant d'envisager le projet individuel pour travailler le changement. Le projet collectif a des vertus pédagogiques propres. Il donne confiance aux individus, car il leur permet d'exprimer des désirs, de s'organiser pour les réaliser et d'atteindre des résultats qu'ils auraient été bien en peine d'obtenir seuls. Il les transforme en acteurs sociaux, les outille intellectuellement et méthodologiquement pour réaliser des choses, leur fait découvrir la force du groupe quand il est organisé. Les individus expérimentent donc ensemble qu'il est possible, ne fût-ce qu'un peu, de transformer par soi-même et avec d'autres leur environnement. Ces acquis, issus de l'exercice du projet collectif seront précieux pour le projet personnel.

Pour F.Tilman, il n'y a donc pas contradiction, en terme d'intervention avec des individus et/ou des groupes, entre le fait de travailler le projet collectif ou le projet personnel, opposition méthodologique et parfois " idéologique " qui apparaît pourtant de plus en plus souvent au sein de nombreuses organisations. Le problème ne se pose pas en ces termes. Peu importe en réalité le type de projet mené, ainsi que la pédagogie utilisée, pourvu que l'ensemble soit émancipateur.

Quelles conséquences pour les intervenants ?
Selon F.Tilman et D.Grootaers, toute personne assurant une formation professionnelle, quelle qu'elle soit, ne peut éviter cette question : dois-je avant tout préparer un travailleur efficace ou dois-je aussi former un individu lucide et critique ? Les organismes d'insertion socioprofessionnelle, d'éducation permanente n'échappent pas à cette question. Comment assurer l'intégration des individus dans la société tant par leur travail que par leur développement personnel et citoyen ?

Les recherches et analyses synthétisées ci-dessus permettent en tout cas de poser certains principes essentiels : s'ils choisissent de privilégier des pédagogies émancipatrices dans leur action avec les publics, les intervenants devront garder en mémoire certaines balises : avoir toujours à l'esprit la recherche du succès en terme individuel, social mais aussi institutionnel sans se sentir tenu par une obligation de moyens ; analyser régulièrement les logiques personnelles, sociales, institutionnelles à l'œuvre qui permettent d'expliquer la si-tuation telle qu'elle est ; s'interroger en permanence sur la pertinence du choix et des méthodes utilisées, et sur la manière dont elles sont pratiquées ; évaluer fréquemment et rigoureusement le processus en cours, ainsi que ses effets sur le terrain.

Si on fait référence à la dimension de changement collectif et institutionnel inhérente à la définition de l'émancipation chez F.Tilman et D.Grootaers, ces auteurs notent également que le piège à éviter pour le formateur est justement de confondre pédagogie de la réussite individuelle et pédagogie émancipatrice, cette dernière étant en quelque sorte une pédagogie de la réussite non pas strictement individuelle mais bien réinvestie collectivement, ou encore " réussite mutualisée ".

Par ailleurs, les ruptures envisagées ne sont pas toujours faciles à vivre, ni à gérer. Selon F.Tilman, il y aura donc toujours, comme formateur, un équilibre à trouver dans les stratégies à mobiliser, pour dépasser les résistances, pour sécuriser les individus que l'on embarque sur des chemins inconnus, et pour garder la maîtrise de l'impact des changements mis en oeuvre.