Interview d'Eric MAT, animateur-directeur du Centre Culturel d'Andenne, qui a suivi durant deux ans la formation à la conduite de 
projets culturels et sociaux certifiée Bagic1, organisée par le Centre de Formation des Cadres Culturels du Cesep.


 

FD : Quelques mots de présentation…
EM : Je m'appelle Eric Mat, j'ai 43 ans, je travaille au centre culturel d'Andenne depuis peu dans la fonction d'animateur-directeur. Jusque là, mon parcours a principalement oscillé entre une implication artistique en tant que comédien, artiste de rue ou pédagogue dans l'enseignement artistique, et l'animation socio-culturelle que j'ai mise en œuvre ici ces quatre dernières années en tant qu'animateur pour le département " développement communautaire et éducation permanente ".

FD : Qu'est-ce qui t'a amené à la direction de ce centre culturel et comment vois-tu cette fonction ?
EM : La direction : c'est une continuité. J'ai eu un parcours de terrain très long, de mes 18 ans à mes 43 ans, et à un moment donné je pense qu'il faut pouvoir prendre de la hauteur et de la distance par rapport au terrain et en même temps faire acte de transmission, de remise en question, et pouvoir se situer sur un point décalé par rapport aux animateurs qui sont dans leur jeunesse, dans leurs premières années de terrain. Pouvoir leur apporter un regard un peu plus aguerri, pour leur permettre de questionner, de réajuster ou au contraire de confirmer leur politique d'animation sur le terrain. Pour un animateur, bénéficier du soutien d'une direction, cela permet de confirmer et de valider l'option qu'il privilégie dans son action. Pour moi, la relation à la direction, c'est un point de repère sécurisant, confiant, disponible qui permet à une équipe de pouvoir se référer pour mieux confirmer l'orientation de travail prise.

Avant d'accepter cette responsabilité, je me suis préparé, ce n'est pas quelque chose qui se fait d'un claquement de doigts. D'où la formation en conduite de projets culturels et sociaux de deux ans que j'ai suivie au Cesep. Je me suis mentalement, intellectuellement, affectivement préparé à cela. C'est aussi un deuil à effectuer par rapport à ma précédente fonction. J'ai dû me positionner autrement, les attentes des autres vis-à-vis de moi ont changé, il y a des codes que j'ai dû acquérir. Cela fait partie aussi du changement de fonction. L'important était de bien le vivre, c'est pourquoi je m'y étais préparé.

FD : Avec le recul, identifies-tu des changements importants en terme de métier par rapport au moment où tu as commencé comme animateur ?
EM : Oui bien sûr. Le travail n'est plus du tout le même. La société, les mentalités, les politiques culturelles ont fortement évolué. Les exigences ministérielles également. D'un point de vue simplement juridique par exemple, le monde a terriblement changé et complique sinon handicape fortement le projet socio-culturel : il y a plusieurs années, je suis parti avec des enfants et des adolescents en tournée internationale en Suisse, en Tunisie, en bateau, on était dans une insouciance… Aujourd'hui c'est impossible. L'animateur doit être profondément meurtri dans son imaginaire par rapport à tout cela. La société des années 80 n'est plus celle de 2009. On a perdu énormément de choses, on en a certainement gagné d’autres, mais dans la poésie du métier, l'audace est fortement altérée je trouve aujourd'hui.

FD : Qu'est-ce que le terme projet signifie pour toi, à titre personnel et/ou professionnel ?
EM : Pour moi le projet c'est la direction qu'un individu ou un collectif a décidé de prendre pour nourrir certaines valeurs qui l'animent ou le passionnent. C'est le consensus entre un certain nombre d'individus, que ce soit la famille, la tribu, la société professionnelle, la société en général, sur l'empreinte qu'ils ont envie de marquer. Le projet c'est aussi le mouvement, l'éternel basculement entre la naissance et la mort de quelque chose pour amener son renouvellement. Je crois aussi que l'on n'est pas toujours conscients au moment où on agit du fil rouge qui relie un projet à un autre. C'est avec du recul que l'on se rend compte que certains éléments ont confirmé un parcours logique inscrit dans le temps. J'aime aussi beaucoup la notion de projet où il y a un héritage. Pour moi les choses nous sont confiées. Le projet peut sembler limité, alors qu'il s'inscrit dans une vision beaucoup plus large. Le projet c'est donc à la fois le micro et le macro. La plupart de nos projets sont eux-mêmes inscrits dans un projet plus global qui ne nous appartient pas, ou qui ne nous appartient plus. J'aime cette sensation de participer à quelque chose, et puis, de façon un peu universelle, de le laisser à d'autres, qui vont à leur tour l'enrichir, le modifier, le condamner… Plus j'avance dans mon itinéraire professionnel, plus cet aspect là des choses me paraît intéressant. Se dire que nous sommes des étapes mais que les choses ne nous appartiennent pas ; qu'elles nous sont confiées pour un temps. Si on pouvait agir dans la gestion de projet avec cette conscience un peu universelle et moins égocentrique des individus et de ce qu'ils veulent absolument laisser en héritage, je pense que notamment dans une démarche d'éducation permanente, cela pourrait être bien plus intéressant. Dans ma conception du projet, demain, je peux faire mes valises et ne plus être là. Et donc j'aurai aussi réfléchi à la façon avec laquelle le projet peut se pérenniser ou s'articuler avec d'autres choses existantes. Travailler d'entrée avec cette perspective de la mort de soi dans le projet permet de relativiser bien des choses et donc aussi de les humaniser.

Ma vision du projet est très conditionnée par une vision des compagnons bâtisseurs qui sont à la fois dans la maîtrise d'un savoir-faire, et dans la curiosité d'en acquérir un nouveau. Cette vision de l'action est pour moi très porteuse. J'adore l'idée qu'historiquement ces gens participaient à la construction d'édifices souvent religieux non aboutis à leur départ : se dire que l'on travaille sur quelque chose dont on ne verra pas le résultat abouti et dont d'autres auront le soin de faire perdurer l'œuvre. Maintenant, on ne peut pas tout le temps être là dedans non plus. Il y a des moments où bien sûr il faut accélérer le temps, resserrer le projet pour des questions organisationnelles notamment. Mais ce devrait être temporaire. Tout cela demande une vision un peu aérienne du projet, une confiance dans des processus différents qui se suivent, et là il y a aussi une part d'intuition. Le projet n'est pas que méthodologique. Si on n'ose pas aller dans l'intuitif par moments, on peut passer à côté d'une part de créativité. Pour moi, les plus beaux moments dans le projet sont ceux où on sent que le projet a trouvé une certaine autonomie, qu'il n'appartient plus à une seule personne. Et là il est important d'entendre les messages, de saisir les leviers qui parfois n'avaient pas été pensés.

FD : Comment as-tu pris connaissance de la formation en Conduite de projets culturels et sociaux organisée par le Centre de Formation des Cadres Culturels du Cesep ?
EM : Dans mon parcours professionnel, à un moment donné, j'ai senti que si je voulais avancer il fallait que je trouve des chemins. Je me suis informé. En lisant les différentes propositions de formation longue pour cadres du secteur socio-culturel, celle du Cesep m'a paru le mieux correspondre à mes convictions humaines et politiques. Dans la procédure d'admission, autant le Cesep a désiré vérifier certaines choses par rapport à mon entrée en formation (ancrage sur le terrain, disponibilité…), autant moi, j'avais aussi un besoin de clarification quant au chemin que nous allions faire ensemble. La première rencontre a été particulièrement claire, ce qui a permis aux deux ans passés ensemble de s'écouler sans trop de tumultes car nous savions chacun où nous voulions aller. A travers les évaluations de groupe, il était aussi possible de réajuster cela à tout moment.

J'avais surtout décidé de ne rien modifier dans ma situation personnelle et professionnelle avant la fin du processus. Une formation longue comme celle organisée par le Cesep est bousculante et interpellante. Je savais que j'allais devoir parfois remettre en question ma façon d'envisager les choses, et le projet en particulier. Je me suis fait la promesse d'un engagement complet dans cette formation et je l'ai maintenu jusqu'au bout je crois. Dans tout type de projet, je pense que cette notion d'engagement est importante à discuter avec les publics, les partenaires. Dans quoi est-ce que je m'engage ? Dans quoi est-ce que j'engage les autres ? Et si je veux sortir de cet engagement, comment je mets en place la porte de sortie ? Sortir demande beaucoup de courage, et autant de diplomatie. Dans le processus de formation, j'ai apprécié que des moments existent pour, si nécessaire, envisager la sortie du processus de formation de manière digne et constructive.

FD : En ce qui concerne plus particulièrement la conduite de projet dans le secteur socio-culturel, quels ont été pour toi les principaux acquis de cette formation ?
EM : Dans sa première année, la formation a démonté et désarticulé mes convictions, mes croyances. Cela a été fort et riche. Ensuite, dans sa deuxième année, nous étions initiés à réarticuler nos connaissances dans un nouveau schéma de pensée, d'action. En cours de formation, les outils pour mener à bien ces deux démarches sont venus, nous ont été fournis, de manière à ce que je puisse me dire " moi, compagnon bâtisseur, j'ai un coffre rempli d'outils. Je vais maintenant aller me confronter à l'édifice en fonction de ce qui me paraît le plus approprié ". J'ai envie de dire que dans la formation, il n'y avait pas vraiment de règle non plus : ce que j'ai apprécié c'était surtout comment prendre appui sur la méthodologie mais avec souplesse. J'ai de la matière, mais je peux à tout moment la moduler, l'adapter en fonction de la réalité humaine ou matérielle que j'ai devant moi.

La formation en conduite de projets culturels et sociaux telle qu'envisagée au Cesep est une part de réponse très claire à la moitié de mon boulot d'animateur-directeur de centre cultrurel. Dans cette fonction, on est en effet aujourd'hui dans la complexité de deux professions. D'une part, construire des projets culturels qui ont du sens humainement, politiquement, idéologiquement sur un territoire et sur ce point, la formation organisée par le Cesep est pour moi à 100 % adéquate.

Cette formation ne répond néanmoins globalement pas, et c'est d'ailleurs totalement assumé par ses organisateurs, à une autre part de la réalité du métier qui est toute la question de la maîtrise juridique, comptable, de subventionnement qui pour moi nécessite que je développe une deuxième personnalité, quasi schizophrénique. C'est pour moi quasi impossible de pouvoir conjuguer ces deux aspects de la profession de responsable culturel dans une même personne. Ce n'est pas une question de gestion du temps, mais de cerveau. C'est très difficile dans la vie d'avoir à la fois une part de cerveau qui soit sur l'aspect créatif, et puis l'autre sur le pragmatique. Je pense que pour y arriver, j'ai dans ma personnalité deux appuis quand même : d'un côté celui de la structure, je suis très cartésien ; et de l'autre ce côté artistique, qui me permet d'exploser le cadre quand c'est nécessaire. Mais je me rends compte que cela ne suffit pas. J'ai donc déjà repris la route de la formation pour débroussailler ce terrain plus administratif, mais est-ce avec envie, non. Je ne trouve pas cette demande légitime et j'encourage le lé-gislateur à réfléchir à cette exigence mise sur le travailleur.

FD : Comment mobiliser aujourd'hui les autres autour du projet ?
EM : C'est là que l'on rentre dans les outillages acquis qui relèvent de la mise en œuvre de processus, de méthodes, de l'organisationnel, de la transversalité dans les équipes. Il me semble essentiel de toujours ramener les choses à la question importante du " qu'est-ce que nous portons collégialement ? , Pourquoi le faire ?, Quelle plus value pour nous-même, pour les autres ? "

Mobilier autour du projet, c'est aussi ramener ce rapport juste entre l'individu et l'organisation en rappelant par exemple aux travailleurs qu'ils ne sont pas " en soi " l'organisation, qu'ils sont des acteurs avec leurs individualités mais qu'ils ne sont ni le conseil d'admini-stration, ni le centre culturel. Les travailleurs sont en construction dans une organisation qui l'est aussi. Demain, il se peut que la structure et les individus fassent un chemin séparé. Il ne faut jamais oublier cette donnée. Dans la manière de mobiliser des équipes notamment, il faut en tenir compte, ce qui n'est pas toujours le point fort du socio-culturel et de l'artistique. L'important est donc de ramener les personnes sur leurs compétences, leur trajet personnel au service d'un projet à un moment donné dans un système parti-culier : à travers cette aventure qu'est le projet, au-delà du travail accompli, avec quoi est-ce que chacun repartira? Il se peut aussi que le projet ne réponde plus à nos attentes, personnelles et/ou professionnelles. Il faut donc aussi avoir parfois l'audace de le quitter, si telle est la solution pour rester en adéquation avec soi-même, même s'il est vrai que les freins culturels ou économiques peuvent être énormes.

Dans le projet viennent ensuite les étapes de sa construction. Il faut alors que les méthodes, les processus et l'organisation qui vont mettre en chantier le projet permettent de pouvoir articuler le pourquoi et les choix du comment. Pour moi, la clarté collégiale sur ces processus est vraiment quelque chose de payant. Ne pas vouloir avoir la réponse à tout mais nommer les interrogations.

Faire confiance et oser se laisser guider aussi par ses intuitions. Quand on est dans le projet et qu'il bat son plein, si on ne le pense qu'avec la tête, on a toujours un temps de retard. C'est comme un danseur avec son art. Mais le sensitif ne peut pas fonctionner seul non plus. Il y a un va et vient entre les deux. Si on reste attentif à cela, on gagne beaucoup de temps et d'énergie, on se régénère plus rapidement.

Dans le projet, on a des absolus, des envies. Il n'y pas, là non plus, de ligne droite car on a rarement en main toutes les cartes. Le projet nous amène donc à devoir sillonner, à perdre du temps, de l'énergie pour négocier les contournements, dépasser les paradoxes. C'est par rapport à ce type de démarche que l'on est parfois en difficulté dans le secteur socio-culturel aujourd'hui car en confrontation avec des notions plus libérales d'objectivation, de rapports additionnels, l'accélération du temps, des performances. Lorsque j'ai commencé mon travail d'animateur, on était dans une certaine lenteur. La professionnalisation du secteur nous a permis de gagner en compétences et donc parfois en temps, mais il est alors important de valoriser ces espaces en terme de réflexion, de discussion, de partage collectif sur l'environnement, les publics. J'ai envie de ramener l'équipe sur ces dimensions : arrêtons de courir d'un montage à l'autre et essayons de regagner du temps sur le fond des activités. Dans des secteurs comme le social, le médical, le socio-culturel, au vu de la spécificité des questions sur lesquelles nous travaillons, je pense qu'il est salutaire de revendiquer un droit à un rythme et à un temps de travail qui nous est propre. La crédibilité de nos projets passe par la cohérence qui peut exister entre les valeurs défendues en externe et les fonctionnements pratiqués en interne. Dans la gestion de projet, il y a là un très beau rendez-vous pour le socio-culturel. Moins de tensions, moins de fatigue, plus de cohérence, c'est un défi qui me tient à cœur. Je pense que l'on ne subit pas tout et qu'il nous reste encore une marge de négociation.

FD : Comment garder cette vision du travail dans une fonction d'animateur-directeur ?
EM : Je n'ai pas la réponse mais je me suis donné comme champ d'expérimentation de rester dans cet objectif là. Si je devais m'apercevoir sur le terrain que je ne peux pas rester proche de cela, et que ce n'est qu'une illusion alors je partirais. Je crois que l'équipe l'a bien compris, et que cela l'intéresse. Je suis conscient que travailler comme cela est exigeant mais là aussi, il faut aller chercher les outils qui permettront d'accompagner au mieux chacun dans cette vision du projet, d'envisager une nouvelle façon d'agir, de s'inventer des nouvelles façons de faire.

 

1. Brevet d'Aptitude à la Gestion d'Institutions Culturelles délivré par la Communauté française.