Entretien avec Laure VAN RANST

 

FD : Quel est votre parcours professionnel ?
LV : En 2001, après des études en sociologie, je suis partie quatre ans en Bosnie-Herzégovine à Sarajevo. C'est là qu'a débuté mon expérience professionnelle dans des domaines fort diversifiés (Handicap international, prof de français, cuisinière dans un resto, ... ) A mon retour en Belgique, j'ai travaillé dans le secteur associatif belge où je gérais notamment un projet Européen. Depuis mars 2007, je travaille au CESEP où je suis à la fois gestionnaire de projets et formatrice. Parallèlement, j'ai suivi une formation de professeur français langue étrangère, à l'Alliance française où je suis prof depuis 2007. Actuellement, je termine un Master à distance en Français Langue Etrangère.

FD : Pouvez-vous nous en dire plus sur ce que vous faites au CESEP ? Que donnez-vous comme formations ? Et à qui s'adressent-t-elles ?
LV : Je travaille dans la cellule Education permanente c'est-à-dire celle qui coordonne les activités qui relèvent du décret du même nom et qui veille à donner à ces activités un maximum de transversalité sur les différents secteurs. 
Plus concrètement, j'assure différents types de formation. D'abord, celles relatives aux logiciels libres qui est une matière qui me passionne parce que je pense que c'est l'avenir, que les logiciels libres apportent à l'univers informatique un esprit de collaboration et d'ouverture et même parfois de gratuité. D'après moi, cet état d'esprit colle particulièrement bien avec les principes du secteur associatif et non - marchand. 
D'autre part, je donne aussi des formations sur la conduite de projets européens, une matière dans laquelle j'ai déjà pas mal d'expérience. Cet aspect là m'intéresse parce qu'il associe des aspects techniques et des aspects plus argumentatifs qui poussent à la réflexion. En dernier lieu, j'élargis ma palette avec des formations telles que conduite de réunion ou évaluation de projets. C'est là encore une autre dimension du travail dans le secteur associatif.

FD : Vous êtes professeur de FLE1 et formatrice en éducation permanente, quelles différences faites-vous entre les deux ?
LV : Ce n'est pas du tout le même travail ! Quand on est professeur de FLE, on transmet un savoir et un savoir-faire aux apprenants. Ces savoirs sont principalement linguistiques et donc théoriques, même si les aspects sociolinguistiques et pragmatiques sont très présents. On anticipe les besoins des apprenants et on fait appel à leurs acquis. A la fin du parcours, ceux-ci ont un examen, une évaluation qui sanctionne leurs connaissances. Alors qu'en formation, on part des besoins mais aussi des ressources des participants. On utilise dans ce cas-là beaucoup plus la matière amenée par les apprenants, leur expérience, leurs situations concrètes, et bien sûr les obstacles et difficultés rencontrés. La différence entre les deux est assez difficile à expliquer même si elle me semble très claire. En formation, il y a beaucoup plus de choses qui viennent du groupe. Qui plus est dans une organisation comme le Cesep, la dimension éducation permanente est forcément présente. Je veux dire que quels que soient les contenus abordés, surgiront à un moment ou à un autre une réflexion et un questionnement sur l'environnement qui est le nôtre. Cette réflexion et ce regard critique commencent d'ailleurs à se développer également en classe de FLE avec la perspective actionnelle prônée aujourd'hui qui tend à faire de l'apprenant un acteur social. En formation toutefois, l'objectif est davantage encore de faire émerger les moyens d'actions et les outils pour agir sur notre environnement.
Ce qui est très intéressant, c'est que je ne fais pas le même travail dans les deux situations. Quand je suis dans une classe en tant que professeur, les apprenants me regardent comme " la personne qui sait " alors que quand je suis formatrice, on est beaucoup plus dans l'échange et je n'ai pas du tout la même position. 
Mes deux pratiques se nourrissent l'une l'autre même si elles restent fort différentes : le côté " prof " amène un peu plus de cadre et de rigueur dans mes formations, ce qui me pousse à plus préparer et anticiper ce qui va se passer durant la formation. Je laisse moins de place à l'imprévu, ce qui d'ailleurs pourrait être un défaut. Le côté formatrice apporte de l'éducation permanente dans mes cours : par exemple, quand on a vu le lexique lié aux élections européennes, j'en ai profité pour faire analyser les programmes des différents partis. Je mêle de plus en plus les deux pratiques avec une prévalence pour l'éducation permanente. Un autre aspect du monde de la formation que j'essaie d'amener auprès de mes collègues professeurs c'est la réflexion vis-à-vis de notre pratique professionnelle. Je vois aussi un lien entre mon travail au CESEP et mes cours de FLE car je donne cours aux diplomates des institutions européennes. Chacun d'eux m'apporte beaucoup d'éléments pour la gestion de projets européens. Le fait d'être en permanence en contact avec eux me permet de renouveler mes connaissances, d'être au fait de l'actua-lité européenne et surtout de connaître leur jargon!
Bref, chacune de mes pratiques nourrit l'autre et c'est ce qui m'intéresse.

FD : Qu'est-ce qui vous plaît dans la formation ?
LV : Ce qui est super, c'est quand on peut voir le déclic chez un stagiaire qui tout d'un coup comprend et entame une remise en question, quelle qu'elle soit. J'adore aussi voir la différence entre le début et la fin du processus. Une anecdote : lors d'une formation en logiciel libre, quelqu'un m'a posé une question dont je ne connaissais pas la réponse. Je lui ai donc montré comment chercher et où chercher cette réponse. Suite à cela, il a laissé un message sur un forum et dès le lendemain il avait la réponse à sa question. Ce qui m'a plu c'est que je lui ai uniquement donné les pistes pour trouver la réponse et non une solution toute faite. J'adore cette impression que les stagiaires apprennent seuls alors qu'en fait on est là, on les guide, pour permettre et faciliter une autre compréhension. La compréhension puis la réflexion et parfois le changement se produisent au rythme des personnes qui sont là, en formation.

FD : C'est facile de changer de casquette au cours de la même journée ?
LV : C'est très gai! Entre les deux, je fais une sieste de vingt minutes dans le train. Elle me permet à la fois de retrouver de l'énergie pour mon cours du soir et d'avoir l'impression de commencer une nouvelle journée. Quand je ne fais pas de sieste, je sens la différence ! En plus de cela je suis végétarienne et je suis sûre que cette habitude alimentaire me fournit l'énergie nécessaire à abattre tout ce travail ! Une des idées de base du végétarisme est la diversité dans ce que l'on mange et je pense que cette vue de l'esprit je l'applique à l'ensemble de ma vie, j'ai besoin de diversité dans mon travail. C'est cohérent avec mes principes : respect de soi, respect de son environnement, indépendance.

FD : Quel regard éthique posez-vous sur Internet et ses dérives possibles ?
LV : J'adore Internet au niveau de la recherche d'informations. Par contre, j'ai beaucoup de mal en ce qui concerne les réseaux sociaux. Pour moi Internet est un outil, ce n'est pas un ami ! Je veux rester maître de mon outil. J'ai le sentiment qu'avec les réseaux sociaux, on perd le contrôle de cet outil, qu'on est étouffé et que l'on en arrivera plus à s'en dégager. Cela me fait très peur. Je pense qu'il y a une éducation à faire pour les générations qui ont vécu avant Internet. En ce qui concerne les plus jeunes, cette éducation relève de l'éducation globale car Internet fait déjà partie de leur vie. On fait attention, on ne parle pas à n'importe qui, il faut être sceptique face à une information, ... Ce sont toutes des choses que l'on connaît et qu'il est important de relier à Internet. Mais pour les plus jeunes cela se fera automatiquement puisque cela fait partie de leur vie. Pour moi, le danger est pour les " primo connectés ". Le danger avec les réseaux sociaux n'est pas d'avoir une double personnalité comme on l'a cru au début mais c'est la dépendance : on est toujours en contact avec tout le monde, on n'est plus jamais seul, on perd notre autonomie.

FD : Un de vos chevaux de bataille ce sont les logiciels libres, Qu'est-ce que c'est ? Pourquoi et comment les défendez-vous ?
LV : Il faut faire la différence entre logiciels libres et logiciels gratuits car ce n'est pas la même chose. Il y a des logiciels libres payants et des logiciels gratuits qui ne sont pas libres de droit. Un exemple : Skype est un logiciel gratuit qui n'est pas libre car il ne respecte pas les quatre libertés du logiciel libre qui sont : la liberté d'utiliser, de copier, d'étudier et de modifier (et redistribuer les modifications). Je défends aussi bien les logiciels libres, les logiciels gratuits et les propositions Linux. Linux est un système d'exploitation, comme Mac OS ou Windows. La différence est que Linux est un projet collaboratif, ce n'est pas une entreprise qui détient toutes les parts, c'est quelque chose d'ouvert à tout le monde. Je pense qu'au-delà de l'aspect économique, ce qui est pour moi très intéressant pour les associations, c'est l'aspect idéologique et éthique de ces logiciels : en travaillant sur des logiciels libres, on ne contribue pas à l'enrichissement et à la suprématie des multinationales, on lutte contre les monopoles et donc on participe à un projet de société. Derrière des distributions comme Ubuntu2, il y a une idée de partage et de collaboration, d'indépendance qui pour moi correspond pleinement à ce que devrait être l'éducation permanente. Le logiciel libre est adaptable à nos besoins, on peut les construire alors qu'avec les autres on doit les prendre tels quels. Cela permet de s'approprier l'outil, de chercher ce dont on a réellement besoin et cela nous permet de construire des choses avec d'autres et de se détacher de ce que l'on nous impose. Pour cela, il faut des connaissances informatiques particulières mais on peut aussi faire part de nos observations et lors d'une nouvelle version, l'adaptation sera peut-être réalisée si elle est intéressante pour les autres. Un autre aspect et pas des moindres est qu'aujourd'hui Linux est très sécurisé. Sous la distribution Ubuntu, je n'ai pas besoin de pare-feu ni d'antivirus. Finalement les logiciels libres permettent d'acquérir une réelle autonomie.

FD : Pensez-vous qu'il y ait plus de collaboration et de solidarité sur Internet que dans la " vraie vie " ?
LV : Je pense qu'Internet peut faciliter la rencontre des gens qui veulent co-construire. Dans la vie " réelle " ce n'est pas forcément facile de réunir des personnes, même motivées, car il y a des impératifs de localisation et de temps. Internet dépasse l'espace-temps, du coup on peut toucher beaucoup plus de monde car chacun peut travailler quand et où il veut. Il n'y a pas de nécessité de présence physique commune et simultanée.

FD : Quelle est votre position par rapport à Google qui offre des outils très pratiques mais qui est très controversé au niveau du stockage et de l'utilisation des données personnelles qu'il récolte ?
LV : Je suis très hésitante. J'ai beaucoup de mal avec Google et en même temps je trouve ça formidable. Ils offrent des outils très accessibles et gratuits, mais attention ce ne sont pas des logiciels libres. Évidemment que j'utilise Google. Je voudrais que l'on puisse s'en passer et pourtant c'est tellement pratique et il est difficile de trouver mieux. Je suis par exemple sur gmail mais il faut que j'arrête! Quand je suis connectée, je reçois des publicités centrées sur mes intérêts qui ont été identifiés au travers de mes recherches, de mes courriels. Je me sens cernée. Je pense qu'il y a des alternatives mais qu'on n'a pas le réflexe de les chercher, on prend ce qui s'offre spontanément à nous. Nous ne sommes pas dans un mode de recherche! Allez c'est décidé ; demain, j'arrête !!!!

FD : Quelle est l'offre du CESEP dans le domaine du logiciel libre ?
LV : On travaille à faire des propositions globales en partenariat, de A à Z. C'est-à-dire qu'on installe des logiciels libres dans des associations, on s'occupe de la mise au recyclage du matériel informatique, on donne des formations sur l'utilisation mais aussi sur la migration vers le logiciel libre. Non pas parce qu'ils sont plus compliqués mais simplement car il faut changer ses habitudes visuelles et son vocabulaire. Ce sont de petits changements que l'on doit accompagner. Quand le CESEP choisit de donner ce type de formation, c'est un choix qui relève aussi d'une démarche éducation permanente et donc il faut montrer que le choix de la migration n'est pas uniquement économique mais qu'il s'agit aussi d'un choix éthique et idéologique. On essaye de couvrir toute la démarche, dans tous ses aspects.

FD : Le mot de la fin ?
LV : J'adore mon travail ! Le fait d'allier l'enseignement et la formation, les logiciels libres et les projets européens m'apporte énormément au niveau intellectuel et humain. Cela me permet d'apprendre tous les jours de nouvelles choses dans différents domaines, de conserver un regard critique, en retrait, afin de toujours remettre en question ma pratique.

 

 

1. FLE: Français Langue Etrangère
2. Ubuntu signifie Humanité et Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous.