Des non-volontaires en formation
L'activité de formation évolue, nous dit J-M Luttringer2. " Si l'on considère que la place du travail comme activité structurante de la vie sur une longue période a tendance à se réduire, il faut bien trouver des activités alternatives pour structurer l'individu et les rapports sociaux. Les activités de formation au sens large (formation professionnelle continue, éducation permanente), quelles que soient leurs modalités sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important ". Dans l'éventail des situations de formation, il épingle en outre l'utilisation détournée de la formation à des fins " d'insertion socioprofessionnelle contrainte ". Les candidats sont en formation parce que celle-ci est le seul moyen de percevoir et de continuer à percevoir une rémunération indispensable (revenu d'insertion, allocation de chômage,...) ou encore, la formation s'inscrit dans le cadre d'un contrat de travail, l'employeur exigeant une adaptation à un poste ou une fonction.

Zoomons très rapidement sur ce qui se passe au CESEP
Véronique Cantineau3. J'identifierais trois situations de mise sous contrainte d'un stagiaire en formation dans nos programmes d'insertion professionnelle. Précisons qu'elles constituent un faible pourcentage des situations de formation que nous rencontrons.

La prescription sociale 4
Un stagiaire, un jeune adulte, vient en formation sous injonction parentale, " suis une formation, fais quelque chose de ta journée, aussinon je te f... à la porte " avec bien souvent des messages paradoxaux tels que " le réveiller maintenant ? Non ... " alors que nous l'attendons en formation. Je pointe aussi le poids de certaines représentations largement véhiculées telles que " être au chômage pour une indépendante est une situation inadmissible ".

La prescription judiciaire 5
Une seconde situation est celle des détenus ou ex-détenus pour qui, la formation est envisagée dans la perspective d'une réinsertion sociale et professionnelle soit dans le cadre d'une libération conditionnelle, d'une surveillance électronique ou encore d'une formation en journée avec retour en prison le soir. La contrainte est partielle et porte bien souvent sur le choix du lieu de formation. Étonnamment, elle est, dans les expériences que nous avons eues, un levier dans l'entrée en formation voire dans la recherche d'un emploi.

La prescription socioprofessionnelle 6
Une troisième situation est celle des injonctions de formations faites par le Forem. Pour faire court, il existe trois dispositifs de 
mise à l'emploi en région wallonne. Le contrat crédit insertion (COCRI) qui peut être passé avec le conseiller en accompagnement professionnel (CAP) ou le conseiller en orientation (COP). Nous craignions que dans ce cadre-là, la mise à l'emploi soit conditionnée par le suivi d'une formation. Rien de tel, jusqu'à aujourd'hui, n'a eu lieu. Par contre, une telle mesure peut être prise dans le cadre d'un plan d'accompagnement des chômeurs ou dans l'adressage. 
L'adressage est un dispositif particulier dans lequel, le/la chômeur/se est obligé(e) d'assister à une séance d'information au terme de laquelle tant le candidat que l'organisme de formation peut conclure qu'il y aura ou non une suite. Par contre, il existe une situation de formation qui prête à interprétation. Dans le cadre d'un contrat crédit insertion (COCRI), il existe une période d'essai de 7 jours durant laquelle le stagiaire peut mettre un terme à sa formation en principe sans effets sur le droit d'accès aux allocations de chômage. Et là, l'injonction existe sous forme déguisée, " si tu mets fin à ton contrat, l'ONEM pourrait l'interpréter comme une non-volonté d'insertion ".

Si J-M Luttringer attire l'attention sur les effets pervers (altérer l'image de la formation, du formateur, du groupe en formation, le participant freine le groupe en formation,...) de ces injonctions ambiguës, Véronique Cantineau souligne les atouts de la contrainte dans la trajectoire individuelle d'un stagiaire prenant pour exemple des situations de formation de détenus (précisant ici que la situation de détention n'est connue ni des stagiaires, ni des formateurs sauf avec accord du participant et si cette information est utile et nécessaire dans le trajet de formation) où l'injonction a été un véritable levier dans la formation, participation, désir d'apprendre, volonté d'insertion,...

Si ces situations de prescription de formation sont visibles dans des dispositifs d'insertion professionnelle, qu'en est-il dans des dispositifs de formation en éducation permanente ?

Morfula Tenecetzis7. Précisons d'entrée de jeu que nous n'aimons pas la prescription de formation. Cependant aussi insignifiantes qu'elles soient, ces situations existent. L'important est de très rapidement les repérer lors du premier entretien. D'expérience, j'en retiendrais trois formes.

L'orientation
Le/a candidat(e) est orienté(e) par un tiers, exemple, Bruxelles Formation ou une association qui met l'obtention du Bagic comme un des critères à l'embauche. La difficulté est de repérer ce qui s'est dit entre le tiers et le/a candidat(e). Quelles seraient les pressions éventuelles auxquelles il/elle serait soumis(e) ?

La prescription partagée
La formation s'inscrit dans une négociation entre un employeur et un travailleur. Celui-ci est invité à aller en formation afin de développer de nouvelles compétences, renforcer son positionnement personnel et professionnel, consolider ses capacités dans la conduite d'un projet. Au terme de cette négociation, ils arrivent à un accord partagé sachant que le contrat de formation est passé entre nous et le travailleur, non son organisation. On se retrouve ici dans une situation de formation continue. Ceci dit en passant, l'idéal serait que les personnes venant en formation, le soient en accord avec leur organisation mais cela pose d'autres questions telles que le partage et le transfert des apprentissages.

La prescription
Elle est excessivement rare. Cependant lorsqu'elle se présente, elle devient très rapidement un frein tant pour la personne que pour le groupe. Au terme du week-end de lancement de la formation, nous savons et les participants aussi savent très rapidement s’ils embrayeront ou non. Finalement, la prescription est périphérique, l'essentiel est le choix posé ou non par le/a stagiaire. Quels sont ses enjeux ? Qu'espère-t-il retirer de la formation au terme des deux années et demie ?

Un regard de biais : l'aide à la jeunesse
De réformes en réorganisations, le secteur de l'aide à la jeunesse s'est structuré autour d'un axe, le mandat. Les services se sont définis, organisés, distingués autour de ce personnage central : le mandant, en l'occurrence le jeune. Deux catégories de service existent, ceux mandatés par les jeunes et ceux mandatés par un tiers, le juge ou le conseiller. Cette ligne de démarcation avait le mérite de clarifier, distinguer, préciser la nature des interventions : le placement en famille d'accueil à la demande d'une mère, la gui-dance psychosociale sous mandat du conseiller de l'aide à la jeunesse, les prestations philanthropiques décidées par un juge ou l'intervention dans une école à la demande d'un jeune. La réalité en est tout autre puisqu'il n'existe pas moins de treize catégories de services de l'aide à la jeunesse dont les missions, les orientations prises, les interventions menées viennent brouiller cette ligne de démarcation. Seuls quelques irréductibles services d'aide en milieu ouvert ont défendu l'intervention sous mandat du jeune. Les embûches pour le travailleur social ne manquent pas, qui est le prescripteur ? qui est le demandeur ? avec qui je travaille ? pour qui je travaille ? à qui je rends des comptes ? ... " Rien n'est simple dans le travail social : ce que chacun s'y autorise, ce pour qui ou quoi on est mandaté, de quelle place on s'adresse à qui, nous dit Christine Vander Borght8 pour qui le travail sous mandat judiciaire est doublement interpellant tant par le renforcement du contrôle social que par la contrainte d'une demande d'aide.

Que peut-on tirer comme leçons pratiques de cette exploration rapide ?

Une alternative est possible
La formation est un métier qui se caractérise par une intervention directe sur la personne comme professionnel, sa fonction, son rôle, son métier faisant de la formation une situation à risque pour le formé. Le formateur a deux choix.

Le devoir de liberté
Si se poser la question éthique, et tel est bien l'enjeu ici, vise à questionner le sens de son action, ses postulats et ses conséquences, c'est surtout afin de préserver la liberté d'agir et de choisir de celui ou de celle qui est engagé(e) dans la quête du comprendre et du connaître nous dit Hugues Lenoir 9. 
Et il poursuit en nous disant que de son point de vue, " les formateurs se retrouvent dans la même posture que ceux et celles qui pratiquent l'intervention psychosociologique et peut-être se reconnaîtront-ils dans cette réponse.

Deux principes éthiques semblent gouverner l'intervention.

Le premier est énoncé par Eugène Enrique qui considère " qu'on ne peut pas faire d'intervention sans que l'intervenant se réfère à des principes éthiques et à une idéologie de type démocratique ", c'est-à-dire, comme pour le formateur, en reconnaissant l'autre pour ce qu'il est et peut devenir et en s'inscrivant dans un procès reposant sur le dialogue, la tolérance, la reconnaissance mutuelle et la quête d'égalité.

Le second est que toute pratique de formation doit chercher " à associer les interlocuteurs demandeurs dans " un processus de collaboration avec " et non " une prestation sur ". 
Cette option répond à des valeurs reposant sur une éthique de la consultation selon laquelle " les sujets sont visés comme êtres autonomes et considérés comme l'agent essentiel de leur évolution ". Il s'agit de considérer l'autre comme sujet et acteur et non comme objet. 
On le voit, la posture du formateur est tout autre et la question de la décentration de l'apprentissage sur l'apprenant lui-même prend un autre sens et dépasse la mise en oeuvre de pratique et les bonnes intentions éducatives. Il ne s'agit plus d'être simplement efficace en rétrocédant l'acte d'apprendre à l'apprenant mais de lui conférer un droit à la pensée et à la construction autonome ".

Connaître et comprendre sous contrainte
La prescription de formation comme la thérapie familiale sous mandat judiciaire nous diront certains intervenants10 peut être un levier dans une trajectoire individuelle et familiale. " Comme intervenants exerçant sous mandat judiciaire, nous avons donc en commun avec nos " clients " l'obligation de nous soumettre à ce mandat et de tenter de le mettre en oeuvre ". Ces intervenants pointent trois atouts que nous adapterons au contexte de formation.

Trois atouts

Une interface
La prescription pèse tant sur l'apprenant que sur l'opérateur de formation. Ce dernier prend clairement une place d'interface entre le prescripteur, commanditaire, mandant de la formation et le formé.

L'analyse du contexte
Dessiner le schéma de hiérarchie formelle, clarifier les enjeux, repérer quelle sont la place, la fonction et l'utilité de la formation. Finalement se poser la question de " à qui profite la formation ? ".

La première rencontre
Ils rejoignent ici ce que nous a dit Morfula Tenecetzis. Cette première rencontre est déterminante dans la construction de la relation de formation. Elle en est la clé de voûte. 
Au cours de cette rencontre se retrouvent le prescripteur de formation/l'opérateur de formation et le bénéficiaire de la formation. 
L'enjeu pour l'opérateur de formation est d'aller à la rencontre du candidat, de nouer la relation, de percevoir les représentations des uns sur les autres, de construire une idée partagée de ce que pourrait être le trajet de formation, de clarifier et préciser les rôles, responsabilités, limites, d'identifier les ressources et marges de manœuvre et enfin de fixer des règles (les possibilités, modalités et effets de la rupture du contrat/accord de formation, la présence et l'assiduité à la formation, l'information du prescripteur de tout évènement susceptible de modifier le trajet ....) et espérer après une période d'adoption réciproque, pouvoir vaincre les résistances, aménager un cadre de travail minimum dans lequel le " bénéficiaire " est à nouveau " maître " de son trajet de formation, d'être en mesure d'en gérer les différents aspects et enjeux.

Le positionnement institutionnel, l'analyse, la première rencontre et rajoutons la prise en considération du temps sont finalement déterminants et tout aussi importants que la formation elle-même.

Conclusion
Des non-volontaires en formation existent. Plutôt peu nombreux. La prescription de formation peut être un dilemme éthique ou un atout pédagogique. 
Du côté éthique, chaque formateur aura à se débrouiller avec le devoir de liberté à la pensée, à la connaissance et à la compréhension du monde propre à chaque individu.
Nous appuyant sur une analyse rapide de pratiques développées dans le secteur de l'aide à la jeunesse, nous avons identifié trois préalables utiles dans l'usage de la prescription de formation : un positionnement institutionnel clair de l'opérateur de formation, l'analyse du contexte, une question centrale " à qui profite la formation ?" et enfin la nécessité et l'utilité d'une première rencontre " soignée " comme clé de voûte d'un trajet de formation.

Si la relation est un outil métier du formateur, il semble que la contrainte pourrait en être un autre.

 

 

 

1. ordonner, recommander expressément, contraindre à suivre une formation 
2. Directeur de CIRCE, droit et politique de formation, professeur associé à l'Université Paris X. Entretien réalisé par Gérard Ignasse - Le développement de l'activité de formations et ses nouvelles formes de régulation - 101-107 in " Éthique et formation " ...
3. Véronique Cantineau coordonne les programmes de formation en insertion socioprofessionnelle - Parcours de formateur - Secouez-vous les idées
4. terme choisi par l'auteur : un parent, le qu'en dira-t-on social,... enjoint, somme, ordonne d'aller en formation 
5. idem : un représentant du système judiciaire, un juge, la commission de libération conditionnelle,...
6. idem : un représentant du système économique, un conseiller en orientation,...
7. Morfula Tenecetzis coordonne la formation à la conduite de projets culturels et sociaux (BAGIC) page 14
8. " Contrepoint " - Christine Vander Borght - in Traces de faires - Revue de Pratique de l'Institutionnel n°4 - " L'approche systémique : Des paradoxes de l'intervention judiciaire à l'utilisation et l'adaptation des méthodologies systémiques " - 1987
9. " La question éthique chez les formateurs " - Hugues Lenoir - in " Éthique et formation " Gérard Ignasse et Hugues Lenoir - Savoir et Formation - L'Harmattan - 1998
10. Consultation familiale sous mandat judiciaire : une approche intersystémique - Compte-rendu d'un échange entre Siegi Hirsch et Claude Allano, Philippe Bacquias, Christiane Chirol, Pierre Segond in Traces de faires - Revue de Pratique de l'Institutionnel n°4 - " L'approche systémique : Des paradoxes de l'intervention judiciaire à l'utilisation et l'adaptation des méthodologies systémiques " - 1987