Entretien avec André GOLBERG

 

FD : Quel est ton parcours professionnel ?

AG : En 1988, j'ai terminé mes études de photographie à l'école de la Ville de Bruxelles. J'ai commencé mon métier de photographe dans le monde de la mode et de la pu-blicité. Parallèlement à cela, j'ai gardé une démarche artistique. Ce qui m'a amené, en 1993, à publier un livre: " portraits-féti-ches " aux éditions de la lettre volée. Il s'agit de portraits d'artistes mis en regard avec la photographie de leur objet (fétiche) qu'ils m'ont apporté.

A l'occasion du cinquantième anniversaire de la libération des camps de concentration et d'extermination nazis, j'ai publié " Le Passage du Témoin " qui est un recueil de portraits et de témoignages des rescapés des camps paru également aux éditions de la lettre volée. La sociologue Dominique Rozenberg (qui est également ma compagne), a recueilli les témoignages. Nous en avons fait une exposition qui a beaucoup tourné.
J'ai eu ainsi l'honneur d'avoir une exposition de ce travail au Musée de la Photographie d'Anvers durant l'été 1995. Nous essayons actuellement de faire rééditer cet ouvrage qui est épuisé, et qui, on l'espère, serait distribué dans les écoles.

J'ai toujours été attiré par le cinéma. En 95, j'ai commencé à faire mes premiers essais en super 8 noir et blanc, la " vidéo " n'étant pas aussi accessible qu'aujourd'hui. Ensuite, j'ai réalisé différents films de portraits d'artistes plasticiens (Paul Trajman (1996), Jean-François Octave (1998), Pascal Bernier (2001),...). Il s'agit de documentaires fictionnalisés, c'est-à-dire que j'écris un scénario, j'invente mes propres histoires en fonction de ce que m'inspire leur travail. Certains de ces portraits ont été coproduits notamment par la RTBF Bruxelles et diffusés sur la RTBF et ARTE. Du côté de la photo, j'ai sorti une nouvelle série " Vanités urbaines " en 1999, il s'agissait de photographies d'objets que j'avais ramassés en rue: un lacet, un bonbon,... faites à la chambre technique en studio. Elles étaient agrandies en un mètre sur un mètre et comme j'avais envie de vraiment rompre avec mon travail antérieur (portrait en noir et blanc) je les ai faites en couleurs et même en couleurs saturées. Ce travail se voulait comme une analyse critique et ironique de notre société urbaine et consommatrice, avec aussi un petit clin d'oeil à l'histoire de l'art par l'aspect " vanités " : ces d'objets qui font comprendre à l'homme qu'il n'est pas éternel. L'art contemporain n'est pas aussi déconnecté de l'histoire de l'art qu'on ne le pense. Par exemple, les oeuvres de Damien Hirst, un requin coupé en deux et conservé dans un bain de formaldéhyde, sont, pour moi, comme les natures mortes de la peinture ancienne.

Depuis 2001, je suis programmateur d'Arts Plastiques au Centre culturel Jacques Franck à Saint-Gilles, j'envisage ce travail dans la continuité de ma série des portraits fétiches et de mes films sur les artistes. Ce poste était vacant depuis près d'un an, beaucoup de choses restaient à construire, j'ai continué ma réflexion sur l'art contemporain en programmant les différentes expositions. Petit à petit, j'abandonne la photographie et je me tourne de plus en plus vers le cinéma et la vidéographie, je me suis formé à l'écriture de scénario,... En 2007, j'ai réalisé un court-métrage de fiction " De l'Absence " cela traite d'une rencontre entre deux artistes, le film est sélectionné régulièrement dans différents festivals.

Du côté de la formation, j'y suis arrivé par hasard. En 2001, un ami m'a demandé d'assurer un remplacement à l'IHECS1 pour un cours de photo donné à des étudiants en publicité et en relations publiques. Malgré le retour du titulaire que je remplaçais, l'IHECS m'a gardé! J'ai donné ce cours pratique pendant plusieurs années. Au départ, tout était en argentique mais au fil des ans les étudiants ont commencé à présenter leurs travaux en numérique. L'école était extrêmement bien équipée pour l'argentique, mais pas du tout pour le numérique. On n'avait même pas un ordinateur dans la classe! J'ai suivi cette évolution, je me suis formé tout seul à cette nouvelle approche de la photographie. En 2004, je me suis lancé dans des modules courts de 5 jours en donnant des ateliers à l'asbl Contraste2. Je commence par un apprentissage de la technique de la photo numérique, ensuite on fait des photos et on les traite, toujours en partant du principe que l'agrandisseur est le précurseur de Photoshop. Le C.A.D.3 m'a également demandé de venir donner un cours de photo et de vidéo. L'enseignement a commencé à prendre de plus en plus d'importance, jusque là c'était toujours par le bouche à oreille, un ami qui m'appelle,... et ensuite j'ai répondu à un appel à candidature à la Haute Ecole Francisco Ferrer, je donne également cours à l'Ecole de la Ville de Bruxelles, à l'Académie de Molenbeek, et en été je donne un stage de photographie numérique au CESEP. J'ai actuellement plus que un mi-temps dans l'enseignement!

 

FD : Qu'est-ce que l'enseignement t'apporte ?

AG : C'est très enrichissant, car cela me permet de me remettre constamment en question. Pour faire mes cours, j'ai été obligé de structurer ma pensé, de lister ce qui est important en pho-tographie, en vidéographie et en cinéma, de me replonger dans des concepts plus théoriques, de verbaliser des gestes devenus réflexes, de revenir à la base. C'est-à-dire tout ce qui se perd avec le temps car quand on travaille on est plus dans des considérations esthétiques. Cela me demande aussi un grand travail de réflexion sur l'image. J'aime dire que la pratique ne sert qu'à faire des images. Ce qui est intéressant ce n'est pas la théorie pour la théorie mais bien de connaître les implications de la théorie sur l'image. Et chaque fois que j'aborde avec les stagiaires la question de ce qu'est une bonne image photographique ou ce qui ne peut pas l'être, j'avance dans ma propre réflexion. L'art ce n'est pas n'importe quoi, ce n'est pas d'un coup l'inspiration qui nous tombe dessus, la connaissance artistique comme la pratique artistique se fabriquent. Celle-ci doit être réfléchie, c'est ce qui me rapproche des artistes contemporains car ils réfléchissent leurs oeuvres avant de les faire. J'essaye de faire passer le message qu'il faut avoir une idée bien précise de ce que l'on veut faire avant de le faire. Une image, cela se conçoit avant de se réaliser.

 

FD : Comment, pour toi, peut-on éveiller à l'art contemporain ?

AG : Un artiste est le reflet de la société dans laquelle il vit. Refaire aujourd'hui l'art comme il y a 300 ans n'a pas de raison d'être. C'est ce qui me trouble dans l'Académie. Les bases académiques doivent s'apprendre pour revisiter l'histoire de l'art. Il faut un mélange entre modernité et tradition. En peinture il faut faire du figuratif avant de passer à l'abstrait et c'est le rôle de
l'école d'apprendre cela. J'ai fait mes études dans une école technique où j'ai appris à utiliser les différents appareils mais où l'on n'approfondissait pas beaucoup la réflexion artistique. Au jour le jour, on n'a pas de recul par rapport à l'art contemporain, ce que l'on voit ce sont des propositions, ce n'est pas pour ça qu'elles sont toutes bonnes, on verra dans plusieurs années celles qui resteront et qui marqueront l'histoire de l'art. On est dans une période aujourd'hui où il n'y a pas de grands courants, il n'y a pas de choses extraordinaires qui se font. On est dans une période où cela stagne. C'était beaucoup plus riche il y a 15-20 ans on a été très loin dans les tabous et dans ce type de concepts. Aujourd'hui, il faut trouver ce qu'on peut faire d'autre. L'art contemporain n'a pas la prétention d'être beau, il peut l'être à l'occasion. Son ambition c'est d'être une réflexion permanente de la société, des outils de création et des concepts. L'artiste montre la société d'une manière que nous ne voyons pas, et on peut ne pas être d'accord avec ce qu'il nous montre mais cela a le mérite d'exister. Cela peut être très dur, poétique, incompréhensible, ... il n' y a pas d'unanimité. L'art moderne était plus formel, il s'agissait de sortir de l'académisme, des reproductions exactes des scènes de vie. L'arrivée de la photographie avait rendu ce type de pratique obsolète. Cela n'avait plus de sens de reproduire les choses de manière fidèle alors que l'on pouvait les photographier. Avec l'art contemporain on est dans la recherche de concepts. C'est une manière de faire de l'art en mélangeant les techniques sans se soucier de la beauté des choses pour faire réfléchir ou de provoquer le spectateur. Par exemple, on trouve déjà des prémices de l'art contemporains dans le ready made " l'urinoir " de Marcel Duchamp en 1917 ou dans l'Arte Povera des année 60. Il faut laisser le temps à l'art de montrer ce qu'il peut apporter à la société et à l'histoire de l'art, on verra bien qui, des gens décriés aujourd'hui, deviendront des " classiques ".

 

FD : L'art peut-il servir l'Education Permanente ?

AG : Pour moi, ce n'est pas son rôle. Sauf peut-être quand il s'agit d'une oeuvre provocante, revendicatrice qui suscite la réflexion, en tant que critique de la société mais l'artiste ne se pose pas la question de cette manière-là. Je préfère me demander en quoi les pratiques artistiques peuvent être utilisées en Education Permanente. L'art c'est une affaire de spécialiste, apprendre une technique ce n'est pas devenir un artiste mais c'est devenir un technicien. Refaire du Van Gogh aujourd'hui, c'est du loisir. Il faut se poser la question dans l'autre sens qu'est ce que l'éducation permanente peut amener à l'art? Par exemple, permettre aux gens qui n'ont jamais eu de cours d'histoire de l'art ou qui n'ont jamais eu de cours de pratiques artistiques de s'initier et peut-être que ces personnes se découvriront une âme d'artiste. Pour être un artiste, il faut un but, une préoccupation et quelque chose de bien précis à dire ou à formuler. Dans ma formation " Y a pas photo " au CESEP, mon but est que les participants comprennent l'appareil photo. Ensuite, je leur explique la construction et la lecture de leurs images en les obligeant à regarder les choses au travers d'un spectre réduit: lignes, formes et couleurs. Je n'ai pas du tout l'intention d'en faire des artistes, mais j'en profite pour leur expliquer comment regarder une oeuvre d'art différemment. L'oeil s'éduque, ce qui est dommage c'est qu'il n'y a plus de cours d'art dans les écoles.

 

FD : Quelles sont les missions du Centre Culturel ?

AG : Je ne peux parler que du centre dans lequel je travaille ; c'est un médiateur entre le public et les pratiques artistiques, il offre une réflexion sur la société. Le centre culturel est un lieu d'engagement, il ne fait pas les choses de manière anodine.
Il doit s'agir d'un lieu accessible du point de vue intellectuel, social, géographique et tarifaire. Il est important d'être en contact avec le tissu associatif local afin de pouvoir mettre en évidence le travail qui y a été réalisé, mais il ne doit pas faire d'assistanat. Le Jacques Franck travaille beaucoup dans le défrichage de la création contemporaine: en danse, en théâtre, en cinéma et en arts plastiques. Notre volonté c'est de trouver des artistes émergents et de leur proposer un lieu où ils vont pouvoir s'exprimer vraiment. On leur offre la possibilité de présenter leur travail dans des conditions professionnelles. Le Jacques Franck est un centre culturel avec une très forte identité artistique qui n'oublie pas sa mission sociale. En essayant de faire venir des gens, des écoles, on organise des rencontres entre les artistes et les gens émargeant du CPAS. Le centre culturel ne doit pas accepter d'exposer n'importe quoi, il y a une véritable responsabilité dans la qualité de la programmation, nous avons une réelle volonté d'initier à l'art contemporain, d'ouvrir la porte. On a envie de présenter les choses les plus pointues possibles à tous les publics et à des prix compétitifs. J'ai le grand privilège que les expositions soient gratuites ce qui me confère une très grande liberté de programmation. Le fait d'être subsidié nous permet de prendre des risques et de présenter des choses dans lesquels on croit sans avoir l'épée de Damoclès de la rentabilité au-dessus de notre tête. Je trouve que de ce point de vue là, on n’a pas trop à se plaindre, on ne doit rendre de compte à personne sur nos choix artistiques, il n'y a pas de censure.
On peut critiquer une oeuvre mais il faut pouvoir argumenter sa critique tout comme l'artiste doit pouvoir expliquer son travail.

 

FD : Quelle est ton actualité ?

AG : Je suis sur deux projets de film : un long métrage de fiction et un long métrage documentaire. Je vais probablement aussi avoir le soutien d'une galerie pour le projet d'un abécédaire vidéo-photo qui présenterait régulièrement l'avancement de mon travail pendant deux-trois ans pour aboutir à l'exposition finale.

 

FD : Le mot de la fin ?

AG : Je n'en ai pas vraiment car il n'y a pas de fin, le fleuve continue à couler. Je dirai donc juste que quand on est médiateur culturel, il faut tenir compte du public. Il faut pouvoir le secouer, l'étonner et perturber les gens dans leurs certitudes. Il ne faut pas leur servir de la soupe car on sait que ça va marcher. Si on est persuadé que ce qu'on présente a une valeur artistique et intellectuelle, on ne se trompe pas. C'est quand on doute que le doute s'installe dans le public. Personne ne sait ce qui va marcher, donc les lieux culturels doivent se positionner et faire des choix. Plaire à tout le monde cela n'existe pas, il n'y a pas un public mais DES publics. Seul le temps pourra nous dire ce que l'histoire aura retenu.

  

 

1 IHECS: Institut des Hautes Etudes des Communications Sociales. Enseignement supérieur social de type long et de niveau universitaire appartenant au réseau libre subventionné par la Communauté française de Belgique
2. L'atelier photographique Contraste: Initiation ou Perfectionnement à la Photographie ou à l'Image Numérique en Atelier hebdomadaire, en Stage ou en Voyage
3. C.A.D.: école supérieure privée de publicité, de web design, d'architecture d'intérieur et de design. Située à Bruxelles, elle a été fondée en 1961.