Nombreux sont les professionnels, les bénévoles, les stagiaires qui doivent s'auto-définir, s'auto-évaluer voire s'auto-déterminer. 
Le désir, le besoin, l'envie d'écrire naît d'une exigence, d'une obligation, d'une nécessité de dire, témoigner, défendre une pratique ; de raconter une expérience, une aventure, un échec . Le matériau est issu de l'action. S'installe alors un aller-retour entre l'écrivant, les auteurs et l'action dans un long processus de raffinage. Qu'elles soient évaluatives, narratives ou argumentatives, ce sont des écritures possibles de l'action.

Instrument et support de cette action, de mémoire, de pensée, l'écriture n'est pas seule à véhiculer des savoirs, des récits, des instructions. L'image peinte, la note de musique, le schéma sont autant de formes d'écritures plongeant leurs racines dans un désir, un besoin, une nécessité d'images, de trace, de transmission. 
Carlo Severni1 montre, au terme d'une longue enquête en Amérique et en Océanie que les images, dans ces sociétés sans écriture, servent à transmettre la mémoire d'un groupe.
D'autres nous invitent à visiter aujourd'hui d'autres formes d'écriture telle que la pictographie voire l'autopictographie proposée cet été par Serge Goldwitch.
Toutefois l'image, l'objet métaphorique, le symbole peuvent être tout aussi inintelligibles, déconcertants, incompréhensibles que la découverte d'une langue étrangère.

Quoi qu'il en soit, écrire reste aujourd'hui la démarche la plus courante d'inscrire des paroles, des idées, des actes sur un support; de rendre lisibles des pratiques; de raconter des expériences; de valider une formation.

Intéressons-nous ici à des pratiques d'écritures, du projet, collectives ou partagées.

 

Les écriture collectives1 ou partagées
La première définition de l'écriture collective ou partagée c'est d'écrire à plusieurs. 
Distinguons-les par les lieux d'écriture.
Les lieux collectifs d'écritures individuelles, d'écritures créatives. Les stages durant l'été ou l'accompagnement de l'écrit dans les formations en sont deux exemples.
Les lieux collectifs d'écritures partagées. Différentes formes existent. Des expériences récentes que nous avons eues dans l'accompagnement de collectifs, deux au moins peuvent être identifiées. Soit un écrivant se met au service d'un groupe, soit un(e)animateur/trice accompagne une écriture à plusieurs. Toutefois, il existe autant de formes possibles déterminées entre autre par les enjeux, les compétences, la composition et les ressources des groupes. Retenons à ce stade-ci qu'il y a des écrivants et des auteurs qui décident ensemble de créer du discours sur une pratique, de combiner l'agir, le dire et l'écrire, bref de se décoller le nez du guidon et penser l'action.

 

Écrire à plusieurs est un long processus de raffinage qui a ses vertus et ses contradictions.

Au moins trois vertus

1. Mettre à distance
L'écriture qu'elle soit individuelle ou collective met l'action à distance. Le professionnel, le bénévole, le stagiaire est amené à se détacher de sa pratique, à la formuler, à la systématiser, à l'argumenter.
2. Rendre compte
Écrire à plusieurs est un moyen d'évaluation. On rend compte des étapes, des contradictions, des différences de points de vue parfois antagonistes. Rendre compte, réajuster, mesurer reste une étape dans la conduite d'une action bien souvent et trop vite mise de côté. 
3. Une estime, une fierté
Reste que l'écrit est source d'estime de soi et de fierté de l'action menée.

 

Et deux contradictions

1. Écrire à l'heure du virtuel
Si on reconnaît à l'écrivant sa faculté de se mettre à distance de l'événement par l'écriture, par l'arrivée des techniques informatiques et des pratiques artistiques relevant des arts virtuels, on voit poindre une nouvelle prétention de ces producteurs d'images, " d'écrits " . La distance réel-virtuel est transgressée. Tandis que par l'écrit, on se décale de l'action, par ces techniques, on rentre dans l'image au risque de confondre monde réel et monde virtuel.

2. L'auto-censure
L'écrit rend lisibles les pratiques et met en péril les secrets. Les secrets sont nombreux et nécessaires. Au côté du secret professionnel, on retrouve les secrets de fabrication qui font la richesse d'une organisation, d'une équipe, d'un collectif. Ces secrets de fabrication et habiletés professionnelles les démarquent bien souvent du reste du monde. Les décrire, c'est les partager. C'est parfois prendre le risque de dénoncer. Certains abandonneront la plume craignant les effets boomerang d'un écrit critique. 
Ne seront alors utilisées que des informations limitées à l'intérêt, à la volonté, à un consentement des auteurs.
Mais " la réécriture d'un texte écrit à plusieurs sur le plateau peut aussi procéder d'une forme de censure involontaire. Le texte final est beau quand il est adéquat, quand il colle au personnage, à l'énergie déployée " nous dit Emile Hesbois2 à l'image de certains textes d'expériences rendues publiques. 
Convenons alors qu'une écriture du projet est avant tout une histoire, un récit, peut-être une légende.

 

 

Que se passe-t-il lorsque plusieurs personnes sont impliquées dans une écriture collective ou partagée ?

Nous ferons ici un détour par deux repères mettant provisoirement de côté ces expériences multiples. D'un point de vue juridique, ces démarches d'écriture relèvent des droits de propriété intellectuelle.
" Dans son acception courante, la propriété intellectuelle recouvre l'obtention d'un monopole temporaire des droits d'utilisation d'une oeuvre de l'esprit : invention, solution technique, oeuvre littéraire ou artistique, marque, dessins et modèles industriels, logiciels, circuits intégrés, etc.
L'expression apparaît en 1967 avec la création de l'Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) et n'est devenue courante que depuis quelques années (...). On inclut généralement sous l'expression " propriété intellectuelle " deux branches principales : la propriété industrielle et la propriété littéraire et artistique "3

1. L'auteur collectif 
L'auteur collectif (anonyme) est une notion empruntée à Jean Delval4. Ce dernier, s'appuyant sur les pratiques d'écritures dans les ateliers de théâtre-action, désigne les écrivants en parlant d'auteur collectif puisque, au terme de l'atelier, se retrouvent dans un texte soumis à l'approbation d'un groupe, des morceaux de propos de tous les participants.

2. L'oeuvre de collaboration
Plusieurs formes existent nous dit Benoît Michaux5, la plus proche étant l'oeuvre de collaboration.
" L'oeuvre de collaboration suppose une activité créatrice concertée de la part de plusieurs personnes. La collaboration peut donner lieu à une oeuvre dite indivise. On parlera d'oeuvre divisible lorsque l'apport de chacun des co-auteurs pourra être distingué. Les règles seront différentes quant à l'exploitation des droits.(...). S'agissant en revanche d'une oeuvre indivise, le droit d'auteur ne peut être exercé que conformément à l'accord entre tous ". Des distinctions se font encore suivant l'oeuvre créée dans le cadre d'un contrat d'emploi ou d'un contrat de commande.

Les relations entre l'écrivant et les auteurs, entre les auteurs sont régis par les droits moraux, patrimoniaux ou économiques.

Trois sont à retenir.

1. Le droit à la paternité : Les auteurs décident de publier leur oeuvre sous tous les noms, sous un pseudonyme ou encore de façon anonyme. 
2. Le droit au respect de l'intégrité : Toutes les modifications doivent être précisées. Le droit au respect de l'intégrité est différent du droit à la citation. 
3. Le droit de divulgation : Les auteurs décident quand leur oeuvre est achevée et peut être communiquée au public. 
Quant aux droits patrimoniaux ou économiques, le droit de reproduction et de communication nécessitent le consentement de tous les auteurs.

Nous avions déjà souligné la complexité, l'aspect rigide et insatisfaisant d'un code de déontologie. 
Cependant, le détour par un certain nombre de règles mi-nima reste nécessaire dès le moment où l'on touche à l'identité, à l'intimité, à la création, à sa diffusion ou à sa publication.

En conclusion
Retenons que l'écrit est un des outils du formateur. A la charnière entre la formation et l'animation socioculturelle, l'écriture collective ou partagée peut être envisagée comme une démarche artistique avec la particularité de réunir un auteur collectif et une oeuvre de collaboration. 
A l'instar de l'action collective, ces démarches sont ou s'apparentent à certaines démarches d'éducation permanente. Pour se mettre d'accord sur cette hypothèse, il resterait à préciser les fondements, enjeux et processus de fabrication.

 

 

 

Sources
- Pratiques d'écritures et d'accompagnement du projet
Table ronde " L'écriture dans la création collective " - Octobre 2000 - Festival international de
Théâtre-action 2000 - www.cta.be
“ Entre image et écriture “ - Les Grands dossiers des 
sciences humaines n°11 - Juin/Juillet/Août 2008
Pour aller plus loin
Sur les droits d'auteur - La Société Civile des Auteurs Multimédias - www.scam.be
Pour s'initier à des pratiques d'écritures créatives
Stages d'été du CESEP - comprendre@cesep.be - www.cesep.be - 067/890,866 - Programme disponible dès le 4 mai 2009
Écritures et accompagnement du projet - cfcc@cesep.be - 067/890,866

 

1. Référence : “ Entre image et écriture “
2. Emile Hesbois : Table ronde " L'écriture dans la création collective " - Octobre 2000 - Fita 2000
3. Wikipédia : Propriété intellectuelle
4. Jean Delval : Table ronde " L'écriture dans la création collective " - Octobre 2000 - Fita 2000
5. Benoît Michaux - " Le droit d'auteur : approche générale " - Guide des Médias - G. Ringlet -1992