On commence par travailler avec une personne non voyante amoureuse du théâtre et on finit par mettre en place une technique d'audiodescription. Des compagnies de théâtre ont réagi au quart de tour.

L'audiodescription ?
Christine Welche, Responsable du projet Audiodescription Théâtre pour l'ABCD : " Une technique qui permet aux personnes non ou malvoyantes de bénéficier de la description des éléments visuels qui leur manquent pour profiter pleinement d'une œuvre artistique, que ce soit un film, une exposition dans un musée ou… une pièce de théâtre. Une technique, un projet et une formation. "

L'Euro facile
" Tout part de " L'Euro facile " de Thierry Vissol à la Commission Européenne. Nous avions demandé à Louise Fryer, alors audiodescriptrice à la BBC, de décrire, pour les personnes déficientes visuelles, les pièces et les billets Euro. Qui, mieux qu'un audiodescripteur, pouvait décrire les caractéristiques qui permettent de reconnaître les billets et les pièces Euro sans les voir ? Et décrire aussi les œuvres d'art qui y figurent…, œuvres d'art sur lesquelles la plupart des utilisateurs voyants n'ont même jamais jeté un œil autre que distrait. Pourtant, voilà qui fait sens pour la personne qui ne voit pas ou qui voit mal : qu'est-ce qui fait que ce que j'ai en main est davantage qu'un simple bout de papier ? C'est de l'argent… mais encore ? Un résumé d'histoire architecturale, cela vous dit ?… "

Jean-Pierre, non voyant, amateur de théâtre
" L'élément déclencheur ? Ma passion du théâtre depuis toujours ! Et de longues discussions avec Jean-Pierre Lhoest, un ami non voyant, amateur de théâtre lui aussi, sur la transposition tactile et verbale d'éléments visuels. C'est à partir de là que je prends les contacts, que je commence à rechercher les partenariats, à construire le réseau qui va m'épauler dans la construction du projet. "

L'ABCD
" J'organise, depuis des années, les stages de formation de l'ABCD (Association bruxelloise et brabançonne des compagnies dramatiques). Je me suis naturellement tournée vers Roland Bekkers, qui en était alors le Président, pour lui exposer un embryon de projet de lancement de l'audio-description théâtrale en Belgique. Au bout de 10 minutes, il me parlait d'organiser une formation, d'entraîner nos compagnies et leurs membres dans le projet, mais aussi les théâtres professionnels… De là, je sollicitais le partenariat de l'ONA avec l'idée d'introduire une demande de subsides au Fonds Elia au sein de la Fondation Roi Baudouin, pour financer l'achat de matériel et la formation de 12 audios-descripteurs. Le 1er trio de base de l'audiodescription théâtrale belge était né : ABCD - ONA - ELIA. "

Méthodologie
" Ensuite, il a fallu structurer la démarche, se donner des référents, un cadre, une méthodologie ... J'ai donc constitué une équipe de consultants. J'ai fait appel d'une part à un comité de 4 amateurs de théâtre non ou malvoyants pour co-piloter ce projet : Jeanne-Françoise, Véronique et Stéphane, tous trois membres de l'ONA à titres divers, et Myriam, membre de Licht en Liefde ; d'autre part à un homme de théâtre, un professionnel pour penser et animer la formation : Cédric Juliens pour ses qualités d'écoute et ses compétences pédagogiques.

L'idée, c'était évidemment d'aller voir du côté des personnes déficientes visuelles ce qu'elles attendaient d'une audios-description théâtrale et de construire la formation en fonction de leurs réponses. Leurs attentes sont claires : elles 
veulent une description qui ne leur en dise pas trop. Bien sûr, elles veulent savoir comment sont les décors, les 
costumes et les mimiques des comédiens mais elles souhaitent aussi pouvoir s'immerger dans le spectacle et laisser leur imaginaire libre de faire le reste."

 

Projet de formation
" Sur cette base, nous avons entrepris de nous former. Se former en l'occurrence, ça voulait dire rechercher et lire la documentation existante sur l'audiodescription, solliciter les référents pédagogiques et aller voir ailleurs en Europe ce qui se faisait déjà, notamment en France et en Grande-Bretagne. C'est ainsi que progressivement notre projet de formation s'est construit, avec aussi l'avis de nos consultants auxquels on soumettait régulièrement le projet.

A l'automne 2007, on a recruté 12 aspirants audiodescripteurs. Il s'agissait de trouver des passionnés de théâtre qui étaient prêts à rester impliqués à long terme dans la formation d'abord et dans la démarche ensuite. Avec le recul, en considérant le degré d'implication qui leur était demandé, on peut presque dire que le groupe s'est constitué rapidement et surtout qu'il s'est constitué de manière très éclectique. On a ainsi rassemblé à la fois des amateurs de théâtre et des comédiens et metteurs en scène amateurs, des comédiens professionnels et aussi des étudiants en traduction; et ces personnes avec leurs univers différents, avec leurs sensibilités et leurs contextes divers ont contribué à enrichir la formation ; les uns amenant un enthousiasme et un sens de la débrouille, les autres apportant une expérience professionnelle et une connaissance du milieu du théâtre, les troisièmes enfin un souci de la précision et une sorte de fidélité de la chose décrite. 
Début novembre, le Fonds Elia donne son accord. 
Fin novembre, la formation débute ".

 

Les yeux fermés
" La formation préliminaire s'est déroulée de décembre 2007 à février 2008 à raison de deux après-midi par mois. Elle a commencé par une séance de sensibilisation à la déficience visuelle : travail physique sur la perception, initiation aux différents types de déficience visuelle et travail sur les concepts : que signifient pour " la " personne déficiente visuelle les référents culturels visuels ? Ensuite, un bandeau sur les yeux, nous sommes allés voir un spectacle du Rideau de Bruxelles : La maison de Lemkin de Catherine Filloux, dans une mise en scène de Jules-Henri Marchant. Un spectacle regardé sans les yeux, cela suscite pour le groupe une analyse des enjeux de l'audiodescription théâtre " : éveiller et soutenir l'intérêt du spectateur déficient visuel, lui permettre d'être en empathie avec les personnages, lui donner accès aux choix de mise en scène, à la signification des sons, à la symbolique… 
Nous sommes ensuite passé aux " exercices de style " : la description de peintures, de photos, de décors, de costumes ; se poser des questions sur ce qui fait sens au théâtre : qu'est-il nécessaire de décrire ? la description d'extraits de pièces 
captées sur DVD. "

La première
" Enfin, le 16 février 2008 " Sans tambour ni trompette mais … avec quelques battements de cœur, les formateurs ont réalisé la première audiodescription théâtrale du projet ! C'était au Théâtre des Martyrs, avec “Six personnages en quête d'auteur” de Luigi Pirandello, dans une mise en scène de Daniel Scahaise. "
Et puis le passage à la pratique s'est effectué pour toute l'équipe : par groupes de 4 au début, pour confronter les idées et les options, innover tout en étant cadré par les regards " critiques " des partenaires audiodescripteurs ; par duos ensuite, comme les professionnels en Angleterre et en France. Aller voir le spectacle une première fois ; en réaliser une captation grand plan pour disposer d'un document de travail sur DVD que l'on puisse inlassablement repasser pour vérifier si une info à tel endroit est indispensable, et combien de syllabes cette info peut comporter pour ne pas chevaucher les répliques des comédiens ; ensuite, une répétition générale et enfin la représentation audiodécrite, toutes deux live. 
En tout, ce ne sont pas moins de 13 spectacles qui ont été audiodécrits dans le cadre de la formation, dans les théâtres professionnels et dans les théâtres d'amateurs.
A la fin de la formation en septembre 2008, tous les aspirants audiodescripteurs avaient réalisé l'audiodescription live de 3 spectacles différents - chaque fois suivie, comme il se doit, d'un débriefing avec des spectateurs déficients visuels :
indispensable pour recadrer, affiner les procédures, conforter ou non les options adoptées… "

Passeurs d'informations
" A ce stade, on peut dire que nous avons atteint notre objectif, à savoir, fournir un accompagnement discret qui donne sens. Les audiodescripteurs d'ailleurs se définissent comme des " passeurs d'informations ". Notre présence, notre voix ne doivent jamais être intrusives. L'audiodescription s'inscrit dans une démarche de service aux personnes. Elle doit présenter un intérêt culturel, théâtral et relationnel. Elle prend bien entendu en compte les problématiques de la déficience visuelle mais c'est la personne déficiente visuelle qui est au centre : notre but n'est pas de lui transmettre une émotion mais bien qu'elle puisse se créer sa propre émotion artistique.

Un autre constat est que les 12 aspirants audiodescripteurs du départ sont restés 12, tous prêts à poursuivre la démarche. C'est un chiffre qui en soi est parlant, surtout si l'on tient compte de l'implication qui leur est demandée.

Bien sûr, c'était une formation pilote ; bien sûr, chacun doit encore s'améliorer et évoluer. Un changement que j'amènerais si une nouvelle formation se met sur pied, serait de l'étaler sur un an. Pour avoir l'occasion de faire plus de séances de formation intermédiaires et plus de séances de débriefing entre chaque vague de stages parce qu'il y a des éléments qui n'apparaissent qu'après l'expérimentation. Du reste, cette évolution sera permise aussi par la pratique et par les réactions des spectateurs déficients visuels.

Et bien sûr des partenariats et des réseaux sont encore à renforcer. Et la publicité du projet à assurer ! Une brique dans ce sens a déjà été posée lors du lancement officiel de l'audiodescription dans les théâtres d'amateurs et professionnels belges le 4 octobre dernier.

Une chose est sûre, pour la saison 2008-2009 chez les amateurs et les professionnels, à Bruxelles et en décentralisation, quelque 20 spectacles (plus de 40 représentations !) sont programmés. "

40 années d'amour
" 10 ans que ce projet de lancement de l'audiodescription dans les théâtres belges me trottait en tête ! 40 ans que j'aime passionnément le théâtre, 10 ans que je travaille sur des projets avec et pour des personnes déficientes visuelles et 8 ans que j'organise les stages de formation de l'ABCD, animés par des comédiens et metteurs en scène professionnels pour des comédiens et metteurs en scène amateurs : il ne me restait qu'à boucler la boucle et à unir mon amour du théâtre et ma volonté d'intégration de la personne déficiente visuelle à ma connaissance du monde des amateurs et des professionnels du théâtre. "

Dont acte !

Agenda en ligne des prochains spectacles audiodécrits : http://www.abcd-theatre.be/agenda/agenda-ad-spectacles-display.php