Entretien avec Cécile PAUL

 

FD : Pouvez-vous nous résumer votre parcours professionnel ?
CP : J'ai toujours voulu faire la sociologie. En dernière année, comme j'étais déjà très intéressée par les questions de formation, de bénévolat et par le monde associatif en général, j'ai choisi de faire mon stage et mon mémoire sur le volontariat à la Croix Rouge. A la fin de mes études, j'ai eu la chance d'y être engagée comme responsable de projets et formatrice pour les actions relevant du secteur social. J'y ai travaillé trois ans. Ensuite, j'ai eu l'occasion de me rapprocher de Namur où j'habitais et j'ai été engagée dans un important mouvement d'Education Permanente, ce qui m'a permis un premier passage du " social " au " socio-culturel " et au " socio-politique ". Période pendant laquelle j'ai nourri ma formation de départ en m'inscrivant à la formation en conduite de projets culturels et sociaux du CESEP, permettant l'obtention du BAGIC1. A la fin des deux ans de formation, j'ai eu l'opportunité de rejoindre d'une part l'équipe du CESEP à mi-temps, et d'autre part de pouvoir combiner cette fonction avec un autre mi-temps de chercheuse en Sciences de l'Education à l'UCL. Durant une petite dizaine d'années, cette double casquette m'a permis de combiner un travail de recherche sur les questions du projet, de la formation et de la motivation dans l'apprentissage notamment, avec tous les aspects théoriques et méthodologiques que cela comporte, et un travail de formateur, proche des travailleurs et du terrain. Ce fut vraiment super! Mon contrat de chercheuse est arrivé à son terme et je suis depuis peu passée à temps plein au CESEP. J'y donne essentiellement des formations ayant trait à la mise en œuvre de politiques et de projets dans le secteur culturel et socio-culturel. Ce qui fait référence tant à l'analyse institutionnelle, organisationnelle qu'à des méthodologies plus pointues en terme d'action collective ou de mobilisation de publics par exemple. Je fais par ailleurs de plus en plus d'accompagnement direct à la mise en oeuvre de projets dans des institutions subventionnées par la Communauté française (Contrats programmes pour les Centres Culturels, Plans quadriennaux pour les Maisons de Jeunes, Plans de développement des Bibliothèques Publiques…). J'ai par ailleurs un petit faible pour toutes les questions qui portent sur l'évaluation des projets, des processus d'éducation permanente et des politiques sociales et culturelles en général.

FD : Quelle est votre définition de l'Education Permanente ? Pourquoi avoir choisi de travailler dans un organisme d'Education Permanente ?
CP : Pour moi, la définition initiale de l'Education Permanente reste en soi tout à fait pertinente : donner aux gens, de manière collective, des outils de compréhension du monde et des cadres d'analyse afin qu'ils puissent avoir une action et amener du changement par rapport à leur propre situation. J'ai volontairement choisi de travailler dans une organisation qui défend cette vision de l'action et de la citoyenneté car cela correspond fondamentalement à ma propre façon de concevoir ma place dans la société. C'est une opportunité rare il me semble de pouvoir me positionner dans mon métier par rapport à des valeurs, des choix politiques, éthiques, et de travailler au quotidien sur un certain nombre d'enjeux qui restent très actuels. Travailler au CESEP, cela permet à la fois comme formateur de sensibiliser et d'outiller les acteurs du secteur sur ces questions, mais aussi comme travailleur de mettre en oeuvre soi-même ces processus au sein d'une organisation qui reste porteuse d'un discours sur la société et son fonctionnement. Quand on lit le " Secouez-vous les idées ", il ne s'agit pas uniquement d'informatif. Des point de vues sont pris, assumés, et j'apprécie ces " zones de liberté et de démocratie ".

FD : Quelles sont les spécificités du formateur en Education Permanente ?
CP : Selon moi, le formateur se doit prioritairement d'amener des cadres de réflexion et d'analyse aux acteurs, béné-voles ou permanents, du secteur. Pour certains, ils sont juste à rafraîchir ou à actualiser. Il doit donc aider soit à acquérir des connaissances supplémentaires soit à clarifier des choses que les gens sentent intuitivement mais sur lesquelles ils n'arrivent pas toujours à mettre de bons mots. Le but est également d'amener chez les gens un certain nombre de questionnements. Les deux aspects me semblent indispensables : l'apport de nouveaux contenus mais aussi l'ouverture au questionnement où le formateur peut certes amener certains éléments de compréhension mais où il n'a pas à amener de réponse. Donc la spécificité du formateur en Education Permanente est d'être à la fois sur du contenu et sur l'ouverture d'esprit, la mise en critique, dans le sens constructif du terme. Il a également, il me semble, le devoir de reposer la question du " sens ", des finalités, des méthodologies. Il ne doit pas rester uniquement sur des contenus théoriques et/ou à l'inverse pratico-pratiques type recettes de cuisine. Ce que je trouve primordial c'est que les gens puissent s'ap- 
proprier concrètement ce que l'on voit en formation, tout en ayant pu resituer et rediscuter le contexte plus large dans lequel s'inscrit leur action.


FD : CESEP, CFCC, BAGIC, ... Pouvez-vous nous aider à remettre de l'ordre dans tout ça ?
CP : Le CFCC est le Centre de Formation des Cadres Culturels. Il s'agit de la partie du CESEP qui organise, entre autres, la formation de deux ans en gestion de projets culturels et sociaux, principalement destinée aux cadres des secteur culturels et socio-culturels, et qui donne accès in fine à la certification BAGIC initiée par la Communauté française. Il s'agit d'une formation longue qui s'adresse à tous ceux qui travaillent sur des questions en lien avec la culture, la socio-culture, le social, la citoyenneté. Cela concerne les travailleurs, bénévoles ou permanents, des centres culturels, des maisons de jeunes, des centres d'expression et de créativité, mais aussi des plannings familiaux, des bibliothèques, des OISP2, des musées... c'est très large. Cette formation donne aux participants à la fois des outils théoriques, méthodologiques et pratiques afin qu'ils soient plus cohérents et pertinents dans leurs actions. Au final, cette formation est aussi axée sur la capacité concrète du participant à définir et à structurer un projet pour son organisation, avec tout ce qui en découle : analyse des enjeux, des missions de l'organisation et du secteur ; identification des constats et des priorités à poser ; structuration d'une stratégie d'action et des moyens pour y parvenir ; mobilisation et évaluation… Au final, il s'agit bien pour nous d'une formation qui vise à ce qu'il y ait au maximum transférabilité des acquis dans l'action culturelle et/ou socio-culturelle, et donc changement, si petit soit-il.

FD : En quoi intervenez-vous dans cette formation ?
CP : J'interviens de deux manières: d'une part, je donne une série de séminaires portant sur l'analyse organisationnelle, l'analyse institutionnelle, le concept de projet dans son ensemble, l'évaluation et sur toute la question de la mobilisation d'une équipe autour de la mise en oeuvre d'un projet à moyen et long terme dans une organisation. D'autre part, j'accompagne les " espaces formations " c'est-à-dire les lieux d'appropriation des contenus vus en formation en lien avec un ou plusieurs projets identifiés sur le terrain, où l'on aborde également la question de l'évaluation du processus même de formation, et ses perspectives de transfert dans l'action.

FD : Quelles sont les motivations des participants à suivre cette formation ?
CP : Il y a plein de motivations différentes. Un de nos souhaits est que les participants disposent déjà d'une expérience dans le secteur, quelle soit bénévole ou professionnelle, ou qu'ils aient au minimum un projet à venir ou en cours. A partir de là, les gens qui participent sont généralement des personnes qui se questionnent à un moment donné de leur parcours sur le sens, la cohérence, l'efficacité, ou leurs propres compétences à mener des projets dans le secteur et qui ont envie de trouver des outils et des réponses à ces questions. Les gens du secteur sont souvent dans la course aux projets, aux budgets et ils ont parfois besoin de s'arrêter un moment pour échanger, se ressourcer, se (re)positionner. Nous rencontrons aussi des gens qui ont envie de réorienter leur carrière. Pour moi, l'atout essentiel de cette formation c'est qu'elle regroupe des gens qui sont intrinsèquement motivés par la proposition de formation, c'est ce qui fait la qualité des groupes et ce qui est très riche pour les formateurs. Le point commun entre tous les participants est qu'ils ont tous, à différents niveaux, d'une manière plus individuelle ou collective, envie d'amener du changement dans leur environnement.

FD : Du point de vue du formateur, quelles sont les différences entre une formation courte et une formation longue ?
CP : Pour moi, les formations courtes restent surtout une réponse à une demande d'outillage. L'avantage est qu'aujourd'hui les gens sont très demandeurs et c'est alors pour moi l'opportunité d'une première sensibilisation; c'est une bonne accroche. Le désavantage est qu'en trois jours nous n'avons bien sûr pas l'occasion de travailler les choses en profondeur. Un des enjeux dans les formations courtes est donc bien de répondre à une demande directe tout en intéressant les gens aux apports de " la formation " en général, en identifiant alors avec eux si nécessaire comment prolonger le processus entamé de façon plus pointue et mieux adaptée à leurs besoins. Le désavantage majeur des formations courtes du point de vue du formateur c'est que l'on a très peu de retour en terme d'impact réel sur le terrain.
La formation longue c'est tout à fait différent, on suit les gens pendant deux ans sur un parcours de formation, professionnel et parfois même sur un parcours de vie individuel. Le rythme du travail se synchronise avec le rythme du groupe, on peut évaluer les impacts de la formation dans les productions et/ou l'évolution des actions de chacun. 
A titre personnel, ma préférence va aujourd'hui à la " troisième voie " proposée par le CESEP qui consiste à accompagner sur le court, le moyen ou le long terme la démarche de projet directement dans les organisations. C'est alors avec l'ensemble de l'équipe que l'on travaille, sur des thématiques qui lui sont spécifiques, et la démarche de changement à apporter y est plus facile à légitimer. Je m'explique: après avoir suivi seul une formation, il est parfois difficile de retourner dans son équipe pour en valider un tant soit peu les acquis. En terme d'impact sur l'action, l'accompagnement d'équipes est sur ce point plus efficace, même si c'est un processus de formation souvent beaucoup plus difficile à porter car il intègre inévitablement la prise en compte de multiples dimensions en lien avec les personnes, leur organisation, ou le secteur.

FD : Quels sont, aujourd'hui, les enjeux du secteur socio-culturel ?
CP : Pour moi, il y en aurait deux. D'une part, tenter de ne pas s'éloigner des publics et des missions pour lesquels ses actions restent, intrinsèquement, pertinentes aujourd'hui, en 2008, et qui n'ont jamais autant été d'actualité : publics précarisés dans leur accès au savoir, à la culture ; publics pour lesquels la question de la participation et de la citoyenneté se pose de façon accrue… Avec à mon sens néanmoins l'obligation, certes difficile, d'adapter les concepts, les méthodes, les processus aux réalités sociologiques, politiques, économiques actuelles, et donc peut-être de se dégager " pour mieux s'y retrouver " du " mythe " du secteur socio-culturel tel qu'il a existé il y a trente ans.
D'autre part, au-delà d'en assurer la pertinence, il serait bien de donner une meilleure visibilité à ce qui est fait, pas uniquement en terme de chiffres et de moyens mais bien en terme qualitatif. Il faut continuer à se mobiliser pour sortir des carcans d'évaluations quantitatives qui sont imposés par un certain type de subventionnement et trouver les moyens de revenir sur les questions de fond par des approches plus qualitatives. Il y a dans le secteur pléthore de choses intéressantes qui se font mais les arguments privilégiés aujourd'hui pour les valoriser et les défendre ne sont pas à mon sens toujours les meilleurs. A titre d'exemple, nous sommes bien dans le secteur sur des processus à moyen et long termes. Il faut que le secteur repositionne cette dimension essentielle de son travail et la fasse valider en soi comme élément légitime d'évaluation. Les organisations ne peuvent pas n'être que dans de la justification mensuelle ou annuelle. Un autre enjeu est donc également de repositionner l'évaluation comme une démarche constructive, qui ne soit pas que processus de sanction ou de contrôle.

FD : Le mot de la fin ?
CP : Je trouve que c'est un secteur passionnant, humainement et intellectuellement très intéressant. En tant que formateur, mais aussi en tant que travailleur, il oblige à se remettre en question. C'est un secteur où l'on ne peut pas rester sur ses acquis, où l'on est constamment obligé d'apprendre et de progresser. Le point de départ individuel pour une vraie démarche d'éducation permanente en somme.