"C'est violent. D'entrée de jeu, vous nous demandez de faire part d'une situation professionnelle, de mettre à jour nos pratiques. J'en ai assez de me dévoiler sans cesse." C'étaient à peu près ses propos. Nous sommes restées interloquées. L'annonce nous semblait explicite, claire, précise, les participants apporteront des situations concrètes.
"Lors d'une séance précédente, j'avais présenté une situation concrète. Mon conseil d'administration en a été informé. Ma participation à cette formation est largement compromise. Je constate aujourd'hui que nous n'avons pas ou plus les conditions minimum de travail. Dans ma formation comme assistante sociale, j'ai appris le respect du secret professionnel,...".
Nombre d'expériences dont celles-ci nous incitent à poursuivre la réflexion entamée dans le numéro précédent. Nous nous intéresserons plus particulièrement à la question de l'intimité dévoilée lors des séances de formation.

Sur le versant juridique
Respect de l'intimité et secret professionnel
La protection de la vie privée est une liberté fondamentale acquise pour tout humain par la déclaration universelle des droits de l'Homme de 1948, la convention européenne du 4 novembre 1950 des droits de l'Homme et des libertés fondamentales et enfin par la loi du 8 décembre 1992 sur la protection de la vie privée et le traitement des données à caractère personnel.
Le secret professionnel est un outil historique de travail pour certains métiers, le secret de la confession du curé ou de l'avocat, le secret professionnel du médecin ou de l'assistant social. C'est une pratique sociale définie juridiquement par le code pénal, la coutume, la jurisprudence. 
Le secret professionnel est une obligation pour les personnes, qui ont eu connaissance de faits confidentiels appris dans l'exercice ou à l'occasion de leur fonction, de ne pas les divulguer hors des cas prévus par la loi, menaces contre l'ordre public, personnes en danger,...
Le formateur ou la formatrice peut être amené(e) à partager des confidences. Il ou elle est dès lors susceptible d'être considéré(e) comme confident(e) c'est à dire une personne qui reçoit une confi-dence ou qui apprend un fait de caractère secret à l'occasion de sa profession. Retenons, à ce stade-ci, que le secret professionnel est une règle et un outil qui protège certains métiers de certaines situations.
Le secret professionnel partagé est une exception. Le formateur ou la formatrice est toutefois susceptible d'être considéré(e) comme confident(e). "Nous pourrions aborder la question du droit sous son aspect purement technique. Si nous voulons parler du secret, nous verrions rapidement les limites au-delà desquelles nous ne pourrions plus avancer. Seule la recherche de sens nous permettra de les franchir. La règle a un sens, nécessairement. Si elle n'en avait pas, elle n'aurait aucune raison d'exister, nous n'aurions aucune raison de l'appliquer. Parler de secret, parler de l'obligation de se taire, c'est aussi et nécessairement parler du respect, parler du respect de l'autre (...). Parler de secret dit professionnel, c'est enfin parler aussi d'une relation entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, c'est aussi parler d'une relation où le savoir peut être un pouvoir, d'une relation où le pouvoir est une tentation permanente et peut être une réalité permanente". Jean-François Servais1nous invite à explorer le secret professionnel au travers de la question du sens voire du sens historique, du pourquoi, si nous remontons jusqu'à Hippocrate, a-t-on eu le besoin, la nécessité, dans certains états (celui de prêtre par exemple), dans certaines professions, de garantir le secret.

Sur le versant déontologique
Confidentialité et devoir de discrétion

Si juridiquement le secret professionnel est balisé, aventurons-nous sur le versant déontologique. Rappelons que la déontologie décrit les "bonnes" pratiques définissant même corrélativement ce qu'est 
une (bonne) formation. L'éthique renvoie quant à elle à la qualitédu questionnement de chaque formateur. Paul Ricoeur nous per-met de préciser davantage la distinction entre éthique et morale. "L'éthique renvoie à ce que la personne estime bon de faire, tandis que la morale recouvre ce qui s'impose comme obligatoire et est délimitée par les normes sociales à caractère universel"2
A notre connaissance, il n'existe pas de code de déontologie de la formation en Communauté française. Seule, Epsilon a dès 2004, défini quelques repères pour un code de déontologie décrivant une situation idéale de relations de coopération entre formateurs. Elle nous rappelle que, dans l'action de formation proprement dite, "outre les clauses de confidentialité qui seraient reprises dans le contrat passé entre l'entreprise et le formateur (externe), celui-ci s'engage à respecter la plus stricte confidentialité par rapport aux informations qu'il pourrait recueillir de la part des participants". Par ailleurs, dans l'évaluation de la formation, "il n'émettra pas de jugement au sujet des personnes sauf s'il en était expressément convenu auparavant et si les participants étaient au courant de la règle. Même dans ce dernier cas, conscient que le comportement en situation d'apprentissage peut être fort différent du comportement en situation de travail réel, le formateur (externe) limitera son jugement aux éléments observés durant la formation".
Ces premiers repères relèvent d'un guide de pratiques de base recommandables, souhaitables, acceptables entre formateurs, formés, opérateurs et commanditaires. 
Retenons qu'ils balisent, précisent, dessinent un cadre minimum protégé de formation rappelant que la confidentialité des propos, des notes, des informations est limitée par l'intérêt, la volonté et l'autorisation des participants. Ce devoir de discrétion est un outil du travail du formateur. La formation se fonde en outre sur des relations de confiance mutuelle. Il s'agira alors pour le formateur ou la formatrice d'entrer dans une négociation impliquant les participants mais aussi le commanditaire voire l'opérateur de formation, de mesurer les conséquences de son intervention dans la vie professionnelle des personnes ou d'une organisation, de construire un espace de travail entre autonomie, respect et responsabilités.
Tout au mieux, nous coulerons cette règle dans un contrat de formation, une convention, un cahier des charges rappelant la liberté, le choix et le risque de se confier. Le/la participant(e) s'en remet aux soins du professionnel et d'un groupe en formation en se fiant au double sens du mot discrétion, s'en remettre à la sagesse, à la compétence mais aussi à cette qualité, cette vertu qui consiste à savoir garder les secrets d'autrui.

Sur le versant éthique
La question éthique nous incite à interroger ce qui anime notre volonté de former et éventuellement de conformer, de se questionner sur le système d'intérêts que nous servons, nous dit Hugues Lenoir3.
Il s'agit ici de questionner cette pratique de dévoilement de l'inti-mité professionnelle, parfois vécue de façon brutale par les participants, les stagiaires, les supervisés, " deuxième situation à risque pour le formé " nous dit Paul Dupoey, cette deuxième situation à risque pour le formé : " c'est lorsque qu'il se trouve, effectivement,en face de formateurs qui veulent intervenir sur sa personne. On ne peut que s'interroger sur le droit naturel que s'attribuent les formateurs et toute une série d'autres acteurs à intervenir ou à faire intervenir sur la personne des gens de façon plus ou moins radicale. Il y a là, en tout état de cause, un problème de légitimité. Le moins grave, c'est quand il ne s'agit, par exemple, que des comportements à la vente. Le plus grave, c'est lorsqu'il s'agit de comportements relationnels beaucoup plus intimes et, bien sûr, de la relation à soi-même "4.

Obscénité et civilité
L'impression d'obscénité vient souvent d'une révélation brutale, crue et confondante par l'absence de sens. Pourquoi "me déshabiller" nous dit cette participante qui nous renvoie au côté indécent, inconvenant, déplacé de la proposition. L'aspect central de "la mise à nu" des gestes professionnels en situation de formation nous renvoie aux représentations, aux attentes, à la définition que nous avons de la formation. Que veut dire être en formation ? Retourner au théorique, au méthodologique, voire au technique pour se situer, observer, comprendre et essayer de mieux agir ensuite ? " S''extraire" du "terrain" (entendu de l'action "de première ligne") en déconstruisant pratiques, modes de pensées et gestes routiniers ? Ce sont souvent des moments d'expérimentation où on compare, systématise des pratiques. C'est questionner, éprouver, re-donner sens à un quotidien professionnel qui parfois conduit au burn-out, à l'activisme, à la démission. Ces pauses sont construites comme autant de moments, d'espaces, de lieux de questionnement à la fois d'ordre théorique, méthodologique, technique qu' éthique. Ce sont des occasions de poser des questions de choix, d'engagement, d'impasses, de limites, de dilemmes, de pertinence. Ce sont des moments de transformation de soi-même, de son métier voire de transformation du contexte où s'exerce ce mé-tier. Ces moments de travail doivent nécessairement être protégés à minima par l'observation de convenances, de règles de bienséance, de règles déontologiques (le respect de la parole de l'autre, le non-jugement, le devoir de discrétion...) doublé d'un questionnement éthique et déontologique du formateur, en quoi suis-je compétent ? En quoi ce que je fais est nécessaire, utile, agréable, attendu, souhaité, demandé ? Pourquoi en tant que formateur ou formatrice estime-t-on ce détour par des situations professionnelles concrètes comme un passage obligé, une nécessité, un incontournable ?

Dévoilement et pouvoir
"Confier ou se confier, c'est livrer, livrer à l'autre, inconnu au départ, une partie de soi, parfois une partie très intime de soi; c'est mettre cette partie à la merci de l'autre, c'est peut-être aussi et déjà mettre l'autre dans une position de pouvoir. Celui à qui on s'est confié maintenant sait, que va-t-il en faire ?" nous dit Jean-François Servais. 
Il vient questionner le rapport du professionnel au pouvoir, l'hypothèse d'un désir d'emprise au coeur de toute relation pédagogique posée par Patricia Vallet6.
Celle-ci distingue deux types d'emprise : l'emprise et la maîtrise. Elles sont toutes deux fondées sur le déni de l'altérité, de l'être en formation. Elle nous invite à passer de " l'emprise " à " la maîtrise ". La maîtrise serait une possibilité de reconnaître et d'accepter cette "inquiétante étrangeté fondamentale de l'autre".
Patricia Vallet ajoute, " elle (la relation formateur/formé) ne désespère pas le formé, elle ne le façonne pas; elle transmet seulement que "le pire n'est pas certain", que nous sommes garantis en rien mais que nous ne sommes pas condamnés pour autant...".

 

(1) "Lois, décrets et réglementations", J-F Servais - Travailler le social 29-30, pages 6-15 - 2001
(2) " La réflexion éthique contemporaine ", J-M Baudouin - Education permante n°121, page 20 - 1994
(3) " La question éthique chez les formateur "s, H. Lenoir in " Ethique et Formation ", pages 65-84 - Gérard Ignasse et Hugues Lenoir - L'Harmattan, 1998
(4) " Le respect de la personne en formation (la personne en danger ?) " Paul Dupouey - " Ethique et Formation ", pages 85-92 - Gérard Ignasse et Hugues Lenoir - L'Harmattan, 1998
(5) "Une démocratie sans civilité" - Claude Gilbert - Traverses n°29 "L'obscène", page 50-58 - Octobre 83 - Centre Pompidou)
(6) "Désir d'emprise et éthique du formateur en travail social - Patricia Vallet - Atelier : Citoyenneté, valeurs et violence. Ethique et médiation, sont-elles au coeur des problématiques d'éducation - Biennale INPR

Pour aller plus loin
Un manuel de survie facile à utiliser, avec des repères à la fois pratiques, déontologiques et juridiques " 
Repères pour le secret professionnel non-partagé dans le travail social visant à aider les travailleurs sociaux à rester discrets face aux demandes d'infos " - Conseil d'arrondissement de la jeunesse de Bruxelles - Bruxelles 2002. 
Un ouvrage de référence pour poursuivre la réflexion éthique
" Désir d'emprise et éthique de la formation " - Patricia Vallet - L'Harmattan 2003.