Entretien avec Dominique BUCHLER

 

FD : Pouvez-vous nous résumer votre parcours professionnel ?
DB : Adolescente, déjà j'adorais les sciences et j'avais pour projet de devenir pharmacienne. J'ai donc été à l'université où j'avais tout réussi en première session excepté l'examen de mathématique. C'était mon premier échec scolaire, je ne l'ai pas accepté. N'ayant pas cette culture de l'échec, j'ai refusé de présenter la deu-xième session. Suite à cela, je me suis dirigée vers des études scientifiques au niveau graduat, le régendat en sciences géographiques. Cette orientation a contribué à parfaire ma culture du vin via l'étude des sols, de la géologie, de la climatologie mais aussi de la physique et de la chimie. Mes parents étaient passionnés par le vin, j'ai grandi dans les odeurs de bois et de vin et dans une ambiance de partage et de fête; et chez moi, cette passion s'est installée tout naturellement. D'un point de vue scolaire, j'ai en plus du régendat, une formation en sciences économiques. J'ai commencé ma carrière d'enseignante dans des sections scientifiques. Par facilité après mon mariage, j'ai été travailler dans une banque ce qui n'était pas du tout ce que j'avais envie de faire. Après sept ans, je suis retournée dans l'enseignement. Le monde de l'alphabétisation, je l'ai découvert à Charleroi au travers de formations pour formateurs d'adultes, j'y ai étudié la psychologie de l'adulte…
Parallèlement à cela, le vin a toujours fait partie de ma vie, j'allais à la rencontre des professionnels, du producteur à l'œnologue. En 1998, je franchis une étape importante en prenant un registre de commerce en tant que caviste et importatrice de vins, spiritueux et spécialités régionales. Cette démarche m'a permis de m'introduire davantage dans cette dynamique de découverte d'un mode de vie et d'une culture à part entière.
Le vin est un art de vivre. Un art de vivre qui, depuis la nuit des temps, a toujours évolué avec l'Homme et au fil des civilisations. Autour du vin, il y a une volonté de développer une philosophie de vie. Passionnée, j'apprécie le vin dans sa globalité, autant pour la culture qu'il véhicule, que par ses richesses sur le plan scientifique.

FD : Qu'est-ce qui vous a attirée dans la formation ? Qu'en retirez-vous ?
DB : C'est très clairement mon échec à l'université qui m'a motivée à devenir enseignante. Auparavant, je n'aurais jamais imaginé devenir prof, mais là, j'ai changé d'avis et mon objectif était d'accompagner les jeunes vers la réussite ! Cela a forgé mon intime conviction que s'il n'y a pas de problèmes médicaux ou psychologiques profonds, tout le monde est capable d'apprendre et de réussir. Au travers de toutes mes années d'enseignement en se-condaire mon but a été de rendre les sciences plus faciles et " domptables ", c'est-à-dire de les enseigner en réalisant le transfert avec le quotidien pour créer l'intérêt et donner du sens aux matières enseignées. Cette volonté de rendre les choses abor-dables se retrouve dans l'approche que j'ai du vin, car le vin c'est facile! L'œnologie est à la portée de tous, même de ceux qui n'aiment pas le vin car au-delà de la " boisson ", il y a une culture, un enseignement, une science. De mes 7 à 15 ans, je baignais dans le vin, c'est ma période découverte. Entre 15 et 20 ans, je me suis formée en autodidacte, j'allais chez les vignerons avec mon carnet et je notais le travail dans la vigne, le jargon, … L'étape suivante m'a amenée à me plonger dans les livres. Ensuite je me suis inscrite pour parfaire mes connaissances à l'école vitivinicole : " La Tour blanche " dans le Sauternais. Au terme du module suivi, l'œnologue m'a convaincue que je pouvais continuer dans cette voie. Ensuite, j'ai suivi des formations à Saint-Emilion et dans le Languedoc. J'ai participé en tant que membre du jury à plusieurs grandes dégustations comme l'attribution des Bacchus pour la région du Roussillon. Une de mes grandes satisfactions a été d'obtenir la même sélection que les grands professionnels sur une dégustation à l'aveugle. Là, j'ai réalisé que j'étais passée du stade d'amatrice à celui de professionnelle. Pour répondre aux demandes de connaissances, de clients, … j'ai commencé à donner des cours d'œnologie. Et de fil en aiguille, aujourd'hui ces moments d'échange, de découverte autour du vin s'intensifient suite à une publicité véhiculée essentiellement par le " bouche à oreille ".

FD : Qu'essayez-vous de transmettre au travers de vos formations ? Quand ou comment estimez-vous qu'une formation est réussie ?
DB : Le vin est une matière abordable, quelque part simple et à la portée de tous. Au travers des modules de formation sur " l'Art de la dégustation " et " l'Œnologie ", j'essaye de transmettre un art de vivre, une ouverture à cette culture qui est basée sur la nature ; les vignerons sont avant tout des agriculteurs. Le vin n'existe en finale que si la nature est respectée, les vignerons ne viennent que pour compléter son travail.
Pour moi la formation est réussie quand les personnes ont une grande satisfaction de ce qu'elles ont vécu sur place, tant au niveau relationnel qu'au niveau découverte de la richesse du monde vitivinicole. Formation réussie également si le public quitte la salle de cours avec le sentiment que ce n'est qu'un début et qu'il y a encore beaucoup de choses à apprendre et qu'ils en ont les capacités. Ce qui me ravit par-dessus tout, c'est quand par le biais du vin et plus particulièrement au travers de la dégustation, ils gagnent de la confiance en eux. Car pour pouvoir déguster du vin, il faut avoir confiance en ses sens et savoir s'écouter ; ils apprennent à croire ce qu'ils ressentent. 
La confiance qu'ils gagnent au cours de cette formation par leur estime de soi qui a grandi, ils en profitent dans les différents domaines de la vie. 
J'insiste sur le fait qu'il y a différents types de vins pour différentes occasions. Quand on aime le vin, on va travailler davantage avec des vins " terroir ", des petites productions avec une réelle typicité liée au sol et à la personnalité du vigneron. 
Il n'est donc pas nécessaire pour se faire plaisir de boire des Grands Vins qui coûtent très cher, il y a aussi de Grands Vins qui n'ont pas des noms célèbres mais qui vont présenter un bel équilibre et une complexité intéressante en bouche. C'est dans les petits terroirs à faibles rendements que l'on obtient généralement les meilleurs produits. Économiquement parlant, ce sont ces petits propriétaires qui subissent le plus les affres de la crise et de la concurrence. Il faut absolument les protéger et à ce niveau là, en France, la politique mise en place en matière vitivinicole ne gâte pas les exploitants. 
Aujourd'hui, le monde du vin fonctionne à deux vitesses via d'une part l'élaboration de vins industriels qui sortent des usines à vin, et d'autre part via la production de " vins terroir " issus de production où l'accent est mis sur l'adéquation 
" cépage terroir " à laquelle s'ajoute une recherche de qualité, et où on observe en général des rendements plus faibles.
Il est vrai qu'aujourd'hui grâce aux progrès réalisés dans le domaine de la chimie des vins, il est très facile de faire des vins qui plaisent avec une base médiocre, cela fait tourner l'économie.

FD : Vous êtes formatrice en alphabétisation, conseillère communale et gérante de "Au Parlé Vin ". Education et militance, que pouvez-vous nous en dire ?
DB : Dans ma jeunesse, la politique m'interpellait mais je n'y adhérais pas vraiment, c'est plutôt mon parcours de vie qui m'y a amenée. C'est essentiellement à travers mon parcours professionnel et, notamment mon expérience dans le monde de la réinsertion sociale et professionnelle des adultes, que j'ai été davantage sensibilisée à la question politique.
Les rencontres ont également motivé ma décision de me présenter aux élections communales de 2006, d'où mon poste actuel de con-seillère communale.
L'alphabétisation, c'est la politique de terrain, le monde de la formation des adultes et de la réinsertion sociale et professionnelle des adultes en situation de précarité. Conseillère communale, c'est la politique de proximité avec les citoyens de ma commune.
Le lien existe entre ces deux mondes, quelque part ils ne font qu'un, même si géographiquement ils sont éloignés, dans leur finalité au niveau d'une région, ils se retrouvent. De ma part, l'investissement est identique ; il s'agit d'un engagement.
Un élément commun aux différents domaines c'est le fait de travailler des valeurs et de les transmettre au fil des rencontres, des échanges, des partages.

FD : Est-ce que les formations que vous animez s'inscrivent dans une démarche d'éducation permanente, d'éducation à la citoyenneté ?
DB : Tout a fait ! L'éducation à la citoyenneté c'est d'abord prendre connaissance de ses droits et de ses devoirs et quand on se trouve devant un verre de vin, on est capable de prendre des décisions, d'en donner sa propre description et de voir, par exemple, s'il s'inscrit bien dans son appellation. C'est transférer des attitudes de citoyen responsable à un monde difficile et qui fait peur.
L'œnologie c'est une science au travers de laquelle la culture du vin s'est développée de civilisations en civilisations. Les témoignages du passé nous rappellent que le vin a joué un rôle important au niveau de l'Histoire, en lien avec l'éducation, la scolarisation, l'économie, la religion, la politique. Encore aujourd'hui à l'échelle internationale les enjeux sont importants.
Le vin c'est une matière vivante et il faut suivre son évolution. On retrouve également dans mes formations de l'éducation permanente, car au travers du vin on voit comment les gens vivent. La culture de ces générations de vignerons est directement liée à l'élaboration de ce nectar qu'est le vin. Il faut choisir ce que l'on boit. Boire avec modération, déguster mais boire intelligent !
Au cours des formations, j'organise des échanges entre les participants à travers des jeux participatifs. Il y a une dynamique de groupe qui éveille des responsabilités, qui ouvre le dialogue. Ce qui force parfois certaines personnes à lutter contre leur timidité car elles doivent apprendre à communiquer dans un jargon qui n'est pas toujours le leur. La dégustation à l'aveugle aboutit à une remise en question ainsi qu'à l'analyse de ses sens. Ce sont toutes des compétences que j'essaye d'amener aux participants, c'est une autre manière de vivre en adulte responsable.

FD : Notre société réclame de plus en plus la professionnalisation de tous les secteurs. Dans ce contexte, quels sont les enjeux pour le monde associatif ?
DB : Derrière cette professionnalisation, il y a tous les enjeux financiers. Les associations travaillent avec des subsides et il y a de plus en plus de contrôle par rapport à l'utilisation de cet argent. La connaissance des choses devient de plus en plus importante et le volume de connaissance augmente également, donc tout le monde doit avoir la culture de savoir ce qui existe pour mieux travailler. Cela a des côtés positifs et négatifs. En alphabétisation le problème est que les stagiaires deviennent des clients et donc leur profil change et comme nous travaillons plus à la rentabilité on s'éloigne de l'essence même de l'association : l'ouverture au monde,… Avec cette professionnalisation, nous devons consacrer plus de temps aux aspects administratifs ce qui empiète sur notre temps de préparation des cours. Bref, cela nous rend moins disponibles. Ces contraintes poussent vers une automatisation des métiers dans l'associatif ce qui coupe l'élan de la créati-vité, de la mise en projet qui par essence nécessite du travail donc du temps. Aujourd'hui les nouveaux projets font peur parce qu'ils doivent rentrer dans le décret et donc il n'y a plus cette possibilité d'évasion qui était très riche. On s'installe dans une rigidité d'action, il faut de plus en plus d'énergie et de volonté aux gens de l'associatif pour continuer à mener leur barque. Il faut mener un combat pour oser dire aux politiques qui nous dictent toutes ces règles qu'il y a des limites et que cette règle là va casser une dynamique ou une philosophie que l'on doit développer et qui répond au leitmotiv de l'association. C'est cruel, car en alphabétisation nous devons parfois laisser sur le côté des stagiaires qui ont vraiment besoin d'apprendre à lire et à écrire mais qui ne répondent pas aux critères d'éligibilité. Cette évolution vers la rigidité contribue à renforcer la dualité de plus en plus marquée au niveau mondial : les plus riches vont s'en sortir et les plus pauvres auront de moins en moins de soutien. Cette dualité se retrouve également dans le monde du vin, les riches propriétaires peuvent faire face financièrement aux normes mises en place par l'Europe tandis que les petits propriétaires qui font des vins de qualité sont obligés de vendre leur exploitation. Au niveau culturel, c'est une perte importante, partent dans l'oubli des techniques ancestrales intéressantes pour la science. C'est un véritable désarroi pour ces vignerons. Un autre aspect c'est le cadenassage par les appellations contrôlées qui, certes protègent des abus mais elles empêchent également l'évolution de la science vitivinicole en tuant les petits exploitants.
La législation pousse à l'élaboration de vin répondant au goût commun. La culture du vin évolue mais quelque part elle s'appauvrit notamment au niveau de son authenticité.

FD : Quelle est votre actualité ?
DB : Au Parlé vin, un caviste où vous trouverez un choix de vins terroir, des spiritueux, le tout présenté en valorisant les accords mets vins, des suggestions pour une séance à thème, module œnologie, soirée conviviale ... 
Suite au jumelage de Chapelle-lez-Herlaimont avec Calascibetta en Sicile, on a relancé quelques vins siciliens. J'aimerais développer les vins étrangers car ils ont une volonté de venir à nous avec de la qualité.

FD : Le mot de la fin ?
DB : L'être humain a tout avantage à vivre en hédoniste tempéré c'est-à-dire profiter des bonnes choses de la vie mais avec modération pour que ses choix soient tout à son avantage. L'art de la dégustation est un art de vivre que l'on peut appliquer à d'autres domaines que ce soit la cuisine, les relations aux autres, la manière d'être,… L'important c'est de toujours rechercher un équilibre à travers lequel la personne peut s'épanouir. Le monde du vin ouvre les horizons, c'est une source de connaissances intarissable ! Le vin nous a toujours accompagnés et a toujours été lié à la connaissance, à l'éducation et ce depuis la nuit des temps. Et puis comme le disait Charles Baudelaire :" Boire du vin… C'est boire du génie ".