Entretien avec Alexis BURLET

 

FD : Peux-tu nous résumer ton parcours professionnel ? D'où tu viens, ce que tu as fait et ce qui t'a amené au CESEP ?
AB : Né dans une ferme d’un petit village de Famenne, puis confiné dans un Collège en internat, j'ai donc passé mon enfance dans un lieu très isolé avec un manque d'ouverture. C'est à cet univers que je dois ma curiosité et mon attirance pour ce que je ne connais pas. 
Après avoir entamé l'économie, j'ai étudié la sociologie. Je me suis passionné pour différentes choses : les mouvements sociaux, les musiques émergentes et les mouvements qui leur sont liés. Je fais partie de la génération des radios libres, c'était grisant, nous bravions l'interdit! Nous avions une réelle volonté de diffuser de la connaissance, du savoir et d'aborder des sujets qui étaient tabous. D'un point de vue professionnel, dans le courant des années 80, j'ai été responsable pendant sept ans d'un organisme de jeunesse agricole (Le Front Uni des Jeunes Agriculteurs) opposé à l'agriculture productiviste et à tous les avatars qu'elle entraînait. J'ai également été président pendant deux ans de la COJ (Confédération des Organisations de Jeunesses); un organisme pluraliste très large regroupant près d'une trentaine de mouvements, organismes et services. Ensuite, j'ai dirigé Formation et aide aux entreprises, un orga-nisme qui s'occupait de réfugiés du Moyen-Orient. On y faisait beaucoup de formations professionnelles orientées dans le métier du cuir. Les premières générations émigrées en Belgique dans les années soixante apprenaient leurs techniques aux plus jeunes. J'ai également fait de la recherche pour la Région bruxelloise. Après, j'ai rejoint les asbl La Rue et La Fonderie à Molenbeek, où j'ai développé le réseau logement. On s'occupait de tout ce qui concernait l'habitat dans le vieux Molenbeek, quartier à forte densité de population et très hétérogène. Et puis, je suis entré au CESEP.

FD : Quel fil conducteur peux-tu dégager de tout ce que tu as fait ?
AB : Je remarque que c'est essentiellement des organismes ayant des activités sociales avec des projets origi-naux. Je me suis surtout attaché à la conduite de projet, à leur gestion et aux différents aspects de leur financement car c'est le nerf de la guerre!

FD : Quelle était l'ambiance du milieu associatif ? A-t-il changé ?
AB : Après 1968, beaucoup d'organismes se sont développés autour de thématiques émergentes. L'hebdomadaire français " Politique Hebdo " divisait ses éditions en deux parties. D'une part, le front principal qui traitait des luttes du monde du travail et d'autre part, les fronts secondaires qui abordaient de nouveaux domaines : les questions de genre, de santé, de la santé mentale, de l'éducation, d'urbanisme, des comités de quartier, des mouvements musicaux. On y trouve également les premiers soubresauts de l'écologie. Cette effervescence a donné des sens aux associassions que l'on retrouve aujourd'hui dans le quotidien des organismes sociaux.

FD : Que penses-tu de la professionnalisation du monde associatif ?
AB : C'est un grand débat! Il est important de veiller à ce que la professionnalisation n'étouffe pas la créativité. Il naît des associations à peu près tous les jours, et un bon nombre d'entre elles cherchent des moyens financiers. Dès qu'elles développent du travail et de l'emploi, elles rentrent dans la spirale de l'institutionnalisation et dans le cadre des reconnaissances. De là découle tout le débat sur le financement par les pouvoirs publics qui implique des choix d'orientation et un certain nombre d'activités à réaliser. Ce qui nous amène à la grande question: " Sommes-nous récupérés par le pouvoir? " Ça reste un point d'interrogation, mais la reconnaissance laisse des espaces de liberté institutionnels et malgré tout, des choix sont possibles.

FD : Est-ce que l'éducation populaire existe encore ? Quels en sont pour toi les grands changements ? Quelle est l'articulation entre éducation populaire et l'éducation permanente ?
AB : L'éducation populaire peut être identifiée à la fois dans tout projet de démocratisation de l'accès au savoir et de la diffusion de la connaissance au plus grand nombre ainsi que dans tout processus visant à former des citoyens actifs et responsables par une pédagogie adaptée favorisant la créati-vité. On peut donc la concevoir comme un moyen et une méthode d'éducation à la citoyenneté. Elle associe une dimension huma-niste, le développement de l'individu et de ses possibilités intellectuelles et physiques, à une dimension politique, la pensée qui détermine la place de l'individu dans la société.
C'est la Révolution française qui a donné le premier coup d'envoi de l'éducation populaire par le rapport que Condorcet a établi pour la convention républicaine. Condorcet y déclare que la finalité de l'éducation est l'émancipation du citoyen afin d'en finir avec les citoyens de première zone qui n’y pas ont accès au savoir et les citoyens de seconde zone qui n'y ont pas accès et qui reste dans le domaine de la croyance et donc de l'obéissance.
A la fin du 19 ème siècle, on retrouve cette notion d'éducation populaire avec la naissance des mouvements ouvriers qui revendiquaient leur émancipation par l'accès au savoir et à la culture. Parmi les luttes ouvrières, il y en avait une pour réduire le temps de travail afin que ce temps libéré soit consacré à l'accès au savoir, aux formations, aux loisirs et à la culture. Une des grandes victoires de ces luttes est le congé éducation qui est un droit du travailleur à s'absenter pour apprendre. Dans le milieu rural, on peut remarquer les modèles danois et suédois des cercles d'études motivés par l'envie d'apprendre par soi-même mais en groupe, avec une vision démocratique très forte et active.
Après la guerre et partout en Europe apparaissent les universités populaires. En 1971 en France, une loi définit et reconnaît l'éducation permanente c'est par ce texte que l'éducation permanente devient l'héritière de l'éducation populaire. J'ai l'impression qu'en Belgique on a suivi cette logique étant donné qu'en 1976, la Communauté française vote le décret de la reconnaissance de l'éducation permanente des adultes modifié par le décret de 2003. A mon sens, ce dernier décret est très rigide, il enferme les organismes dans une nécessité de faire du chiffre et cela va à l'encontre de la créativité qui est l'apanage de ces organismes. C'est dommage.

FD : Quelle marge de manœuvre reste-t-il aux orga-nismes pour préserver cette créativité ?
AB : Il faut prendre en considération des terrains inédits et être ouvert à de nouvelles thématiques: l'écologie, le développement durable, la décroissance; l'alter mondialité, la manipulation par la publicité, la conciliation vie privée et vie professionnelle ... Je pense que pour des organismes d'éducation permanente ce sont des thématiques intéressantes et porteuses de projets.

FD : Y-a-t-il une place pour l'éducation permanente au niveau européen ? Comment est-ce que le CESEP s'inscrit dans ces programmes ? Quels sont les critères de sélection des partenaires et des projets ?
AB : Contrairement à ce que l'on pense, il y a une politique européenne sociale en parallèle des politiques européennes de marchés et financières. Elle est fort axée sur l'éducation et la formation. L'Europe fonctionne sur base de consultation des citoyens sur des problématiques. Elles sont inscrites dans les " Livres verts ". Ceux-ci influencent les " Livres blancs " de chaque direction générale de l'Union qui contiennent les lignes directrices des objectifs de la Commission. Celles-ci sont à la fois traduites en directives européennes et elles sont liées aux programmes lancés par la Commission. Dans ces lignes directrices se retrouvent : l'accès à la connaissance pour tous à la fois pour l'épanouissement de l'individu mais aussi afin de réduire les disparités entre les différents groupes. Il y a également la diminution de l'analphabétisme, la mobilité des travailleurs et des étudiants, la validation des compétences acquises de manière non-formelle, ce qui touche particulièrement les activités d''éducation permanente. Un autre concept européen très important est celui de l'égalité des chances.
En 2000, le sommet de Lisbonne a lancé une réflexion générale sur l'éducation et les systèmes de formation. Toute la question de ces programmes européens, permettant de développer des projets et de définir une Europe de la connaissance, est de savoir s'ils sont plutôt des instruments d'émancipation ou bien s'il s'agit d'instruments d'adaptation?
Le CESEP est assez régulièrement engagé dans des programmes proposés par la Commission. Ces programmes touchent à différentes matières: la formation, l'accès aux nouvelles technologies, les questions du genre, l'égalité des chances dans le monde du travail,...
A chaque fois ce sont des partenaires que l'on connaît car nous ne sommes qu'un petit monde à proposer des projets et à se retrouver autour de ces thématiques. Et c'est très intéressant! Nos principaux partenaires sont soit issus d'universités populaires et de syndicats (Arbeit und Leben en Allemagne), soit des organes de formations populaire comme AOF et ABF (association pour l'éducation non formelle des travailleurs au Danemark et en Suède). Nous avons aussi des partenaires plus institutionnels comme des CPAS ou des GRETA en France mais aussi des sociétés privées. Il y a un peu de tout et cela crée souvent un ensemble de partenaires très complémentaires.

FD : Le mot de la fin ?
AB : Dans notre secteur, il faut être créatif et constamment anticiper les évènements.