Le précédent article montrait combien le projet CHUTNEY se veut une contribution à l’émergence d’un changement de société, lequel passe par l’émergence d’une évolution de la conscience humaine et la création d’un nouveau paradigme, d’une nouvelle manière de voir et de penser la réalité.

Bien que décalé par rapport aux pratiques habituelles de formation, le groupe CHUTNEY revendique son appartenance au CESEP et aux valeurs progressistes qui s’y vivent. Sa démarche s’intègre totalement dans la perspective de l’éducation permanente dont l’objectif principal est de rendre du pouvoir aux gens en privilégiant différents axes, à savoir : donner accès à des outils de compréhension du monde, permettre le transfert de ces outils dans la vie quotidienne et professionnelle et susciter le passage à l’action pour un juste partage du pouvoir. Les formateurs de CHUTNEY s’ancrent véritablement dans ces grandes orientations fondamentales. Ils pensent en outre qu’actuellement, toute action citoyenne, pour être véritablement efficace, nécessite une transformation de la compréhension du monde elle-même, qui demande à se fonder sur un nouveau modèle. C’est pourquoi ils adhèrent au nouveau paradigme en train d’émerger dans la conscience globale.

Selon Capra, un paradigme est “un ensemble de concepts, de valeurs, de perceptions et de pratiques, partagés par une communauté. Il entraîne une vision particulière de la réalité et influence la façon dont cette communauté s’organise ”. L’ancien modèle, qu’on appelle généralement newtonien-cartésien ou encore positiviste, a généré la société moderne avec ses richesses et ses problèmes. Le nouveau contient les germes de la société post-moderne. Il n’est guère aisé de lui attribuer un terme générique parce qu’il est multidimensionnel. On le dit systémique, holistique, écologique ou encore constructiviste, mais aucun de ces attributs ne suffit à le saisir dans sa totalité. Nous allons tenter d’en esquisser les grandes lignes, car on ne peut comprendre véritablement la démarche de CHUTNEY sans en saisir l’esprit tant il imprègne l’équipe en profondeur. 
Avant de l’explorer plus avant, précisons encore que, loin de se limiter à une pratique de formation stricto sensu, où il s’agit de faciliter l’apprentissage de contenus, l’action de CHUTNEY s’apparente davantage au mouvement grandissant de la supervision collective. En effet, pour les professionnels du secteur, “la supervision vise à mettre en route la machine à penser, à sentir, à imaginer, à créer, à exprimer, tant au niveau intellectuel qu’émotionnel et tant au niveau individuel que collectif afin d’élargir la vision de la réalité et d’agir en regard des missions institutionnelles ”. 
Les différentes activités proposées par CHUTNEY visent de fait à mobiliser l’intelligence collective au service du développement humain dans la réalité professionnelle des participants. Il s’agit bien de construire ensemble une vision nouvelle qui soit à la fois plus vaste et plus profonde que la vision souvent trop étroite dans laquelle on se confine sous la pression du quotidien et les limitations de l’ancien paradigme. 
Dans les stages “découverte”, chacun est invité à mettre en chantier une problématique particulière avec l’aide de toutes les ressources en présence. L’ouverture d’horizon qui s’ensuit débouche alors sur une augmentation significative du pouvoir d’action au niveau des terrains concrets, ce qui rejoint la philosophie de l’éducation permanente définie plus haut. La synergie créative mobilisée par la sagesse du groupe génère un enrichissement dans la représentation de l’espace problème qui aboutit presque inévitablement à un enrichissement parallèle des choix possibles au sein de l’espace solution. 
Créer les conditions propices à faire surgir cette expérience puissante constitue l’essence du travail CHUTNEY. La description précise de ces conditions fera prochainement l’objet d’un article à part entière, mais avant d’aborder les aspects méthodologiques, reprenons notre exploration du niveau épistémologique, qui concerne la manière dont nous organisons la connaissance.

Venons-en donc à envisager les différentes dimensions du modèle qui guide notre vision du monde ainsi que la construction de sens dans notre réflexion. Disons d’abord qu’il s’inscrit dans la perspective très vaste de la transdisciplinarité, dans laquelle le paradigme scientifique reconnaît lui-même la relativité des vérités qu’il énonce et ne prétend plus à une compréhension complète et définitive de la réalité. Ainsi d’autres modes de connaissances du réel sont-ils considérés comme aussi légitimes que l’approche strictement rationnelle de la science. 
Les différentes manières connues d’organiser l’expérience du monde retrouvent leurs lettres de noblesse après avoir été trop longtemps dévalorisées au profit de la seule rationalité intellectuelle pure et dure. On peut les voir comme expression d’une interaction duelle entre les grandes fonctions psychiques définies par Jung : la sensation, l’émotion, l’intuition et la raison. L’interaction entre la sensation et la raison produit la science. Le mariage entre la sensation et l’émotion fait naître l’art. L’intuition combinée à la raison conduit à la philosophie et enfin, l’émotion conjuguée à l’intuition génère les traditions spirituelles. Il s’agit bien sûr de tendances majeures, une approche plus fine montrerait qu’en fait chaque discipline émane de la conjonction des quatre fonctions en proportions variables, ce qui confirme qu’aucun modèle conceptuel ne peut prétendre à une représentation vraiment complète de la complexité qu’il est censé décrire.
Comme le précise l’article cinq de sa charte (la charte est disponible sur le site du CESEP www.cesep.be, rubrique Analyses, “Chutney, option nouvelle, 2e partie”), “la vision transdisciplinaire est résolument ouverte dans la mesure où elle dépasse le domaine des sciences exactes par leur dialogue et leur réconciliation, non seulement avec les sciences humaines, mais aussi avec l’art, la littérature, la poésie et l’expérience intérieure ”.

Le travail intensif qui s’opère dans les stages CHUTNEY mobilise les quatre fonctions et intègre en alternance et de façon équilibrée l’observation empirique, la réflexion critique, l’expérience émotionnelle et l’inspiration intuitive. On y pratique tour à tour et selon les besoins du groupe en évolution, la danse, la peinture, le chant, l’improvisation musicale, l’écriture de contes, la mobilisation énergétique, l’entraînement mental, l’analyse systémique, les constellations d’organisation, le décodage des croyances, le taï-chi, le yoga, les roues médecines, la symbolisation, la respiration consciente, le rêve éveillé, la brain-gym, la méditation, et mille autres approches qui relèvent à la fois de l’art, de la science, de la recherche philosophique et de la spiritualité authentique. Toutes les dimensions du réel sont accueillies, acceptées et explorées avec à la fois un grand souci de rigueur afin d’éviter toute dérive et tout risque d’obscurantisme, et en même temps une grande ouverture d’esprit, laissant la place à l’inconnu, au paradoxe, à l’imprévisible, à l’inattendu, à la profondeur, au mystère, à l’indicible. Cette attitude conduit à une grande tolérance et à une grande humilité. Elle éveille aussi beaucoup d’excitation et d’intensité. L’univers se réenchante. Le cercle des poètes est enfin revenu pour faire l’art-évolution. Précisément, le prochain article se penchera, entre autre, sur l’importance du cercle dans CHUTNEY en continuant d’explorer d’autres aspects fondamentaux du paradigme émergeant.