Entretien avec Luc CARTON

 

Peux-tu nous résumer ton parcours professionnel ?
Depuis un an, je travaille au ministère de la Communauté française, à la DG Culture et plus particulièrement à l’inspection, j’ai une mission générale exploratoire : “Comment développer l’évaluation des politiques publiques en matière culturelle”. C’est-à-dire, comment faire en sorte que l’on puisse penser ces politiques, à partir des compétences de l’administration mais aussi de l’inspection, des instances d’avis et des opérateurs culturels. J’essaye de promouvoir une culture de l’autoévaluation accompagnée par les services de l’Etat. Avant ça, j’ai travaillé pendant quatre ans comme conseiller politique d’Ecolo. Auparavant et depuis le début des années 80, je travaillais comme directeur de recherche à la Fondation Travail-Université. J’y pilotais des programmes interdisciplinaires de recherches en sciences sociales appliquées dans le domaine de l’évaluation des politiques publiques. Il s’agissait également de recherches impliquées dans des problématiques sociales construites par des acteurs collectifs. Ce travail m’a rapproché de ce que l’on appelle l’Education permanente. Quoique c’est une notion que j’ai surtout développée en France. En effet, du temps où Marie-Georges Buffet était Ministre de la jeunesse et des sports et donc de l’Education populaire, elle m’a chargé d’une mission prospective sur l’avenir de l’éducation populaire et j’y ai beaucoup appris. J’ai également travaillé dans le développement rural au Niger pour le Fonds d’équipement des Nations-Unies. J’ai commencé à travailler vers 1976 dans le quartier des Marolles dans le premier projet de développement urbain financé par la Commission européenne. Un parcours professionnel que l’on pourrait qualifier de nomade. Tout cela recouvre plusieurs métiers à la fois : chercheur, intervenant, formateur, en Belgique et à l’étranger. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression d’avoir un métier métissé : à la fois inspecteur de la Culture mais aussi un intervenant sur les procédures d’évaluation et un conseiller sur les aspects plus généraux de la culture.


Qu’est-ce que la formation ?

J’ai découvert le métier de formateur progressivement. Cela fait très longtemps que je donne des formations, mais je n’étais pas un formateur. C’est en ennuyant beaucoup de gens à force d’essais et d’erreurs que j’ai enfin l’impression de devenir formateur. Comme Simone de Beauvoir le disait à propos de la femme : “On ne naît pas formateur : on le devient”. Avec le temps et avec l’aide de groupes qui résistent à ma manière de mal faire, je suis devenu un peu plus formateur. La formation n’est pas la transmission unilatérale d’un savoir. La formation est une opération à propos de la connaissance avec des groupes vivants impliqués dans la production de cette connaissance. Pour moi, définir la formation suppose de subvertir la division du travail entre : production, transmission et usage de la connaissance. J’appelle formation : l’opération de créer un contexte suffisant qui permet à des acteurs de construire leurs représentations, d’extraire de leurs expériences leur savoir et de le structurer. Donc, permettre à des individus d’extraire les savoirs expérientiels dont ils disposent. Pour ce faire, il est nécessaire de recourir à la boîte à outils des disciplines constituées et de les arranger dans des dispositifs forcément trans-sectaire pour que ces savoirs permettent de rencontrer l’existence humaine et les circonstances de la vie sociale que l’on veut explorer.


Qu’est-ce qui te motive à animer des formations ?
C’est passionnant de faire des formations ! Surtout depuis que j’ai arrêté de croire que la formation était un lieu de transfert d’un capital. Les formations sont, pour moi, un lieu génial d’apprentissage. Chaque formation est une aventure dont je sors augmenté d’une expérience sociale de la connaissance qui me sera éminemment utile dans ma prochaine formation. Je suis un passeur, par exemple : ce que je fais avec le mouvement des femmes m’est utile dans mon travail avec les maisons de jeunes qui à son tour sera précieux pour des groupes issus de l’immigration et ainsi de suite… J’ai beaucoup de mal à refuser de faire des formations car c’est un plaisir qui se renouvelle tout le temps ! La formation vient aérer et donner de la vigueur aux périodes de recherches et de pratiques. 
Lors d’une de tes interventions 3, tu préconises l’abandon du terme “éducation permanente” au profit de celui “d’éducation populaire”.

Peux-tu nous en dire plus ?
Parce que l’éducation populaire a une histoire ! Cette histoire nous enseigne que l’éducation populaire fut la dimension culturelle de l’action collective. Elle naît au XIXe siècle dans les groupes de travailleurs qui en se parlant créent le syndicalisme, le mutualisme et l’économie sociale. Les premières créations de l’éducation populaire, ce sont les formes de l’organisation sociale. Ces formes vont continuer de porter l’exigence de l’éducation populaire en la spécialisant dans les mouvements de femmes et dans les organisations de jeunesse. Les mouvements de combat pour les droits culturels des adultes travailleurs se sont progressivement institutionnalisés. Et cela notamment dans le décret de 1976 qui transforme l’éducation populaire en éducation permanente. C’est aussi l’époque de la société de la connaissance, où l’exigence d’une formation tout au long de la vie introduira une confusion totale entre l’exigence de la dimension culturelle de l’action collective et la permanence de l’éducation. L’éducation permanente est la permanence de l’éducation, c’est-à-dire tout ce qui ressemble à du trafic autour de la connaissance pour les personnes n’étant plus à l’école. L’exigence d’agencement de la critique sociale culturelle et politique visée dans le décret de 1976 et revisité par celui de 2003, s’est évanouie en s’appelant éducation permanente. Comme c’est devenu le nom de l’évanouissement, je propose d’y renoncer et de retourner à ce qui était de “l’instituant” à savoir : des gens qui ont intérêt à produire des connaissances car celles-ci sont des pouvoirs sociaux stratégiques pour transformer la société. C’est ça pour moi l’exigence de l’éducation populaire et cela n’a rien à voir avec la permanence de l’éducation.


Que recouvre le terme “classe populaire” et a-t-il encore du sens ?

Il y a beaucoup de raisons de penser que les rapports de classes persistent. La propriété privée de moyens de production et le salariat, y compris dans sa nouvelle fragilité, ont augmenté leur empire d’aliénation, d’exploitation et de domination. D’un point de vue macro, la classe populaire est en voie d’expansion. Par exemple, différents métiers qui jouissaient d’un certain prestige par le passé se sont prolétarisés : les instituteurs, les infirmières,… Cela se retrouve dans beaucoup de métiers de l’intermédiation sociale des services aux personnes ou aux collectivités. Ces métiers se sont requalifiés professionnellement et en même temps prolétarisés. Par ailleurs, il reste beaucoup de postes pour ouvriers et employés ne demandant pas de compétences scolaires. Donc, le peuple est large. Par contre, le sentiment de classe dû à la subjectivation collective est en pièces. Les identités collectives ne se cristallisent plus transversalement de façon stable et durable mais autour d’un métier et d’un face à face entre ceux qui travaillent et leurs propres employeurs. Ces identités collectives sont plurielles et plus fragiles, ce qui ne facilite pas l’identification collective pour promouvoir une transformation globale de la société : un “nous” face à un adversaire pour des enjeux globaux. Actuellement, le “nous” fait largement défaut et l’adversaire devient plus difficile à repérer. Celui-ci est parmi nous, une partie des classes moyennes a fait alliance avec les détenteurs de capitaux. La classe populaire est aujourd’hui potentiellement beaucoup plus vaste mais subjectivement beaucoup plus dispersée. Cela rend les contours de ce qui est populaire plus difficile à affirmer. Mais cette notion peut aussi se construire vers l’action : seront populaires ceux qui se mettront ensemble pour travailler à l’émancipation, c’est-à-dire toutes les luttes contre l’aliénation, l’exploitation ou la domination.


Est-ce que l’éducation populaire s’adresse encore à cette classe ou bien assistons-nous à un glissement vers un autre public ?
Aujourd’hui, il n’est pas sûr que nous puissions repérer dans les pratiques dites d’éducation permanente, des pratiques instituées en milieu populaire qui soient des pratiques d’émancipation répondant aux exigences de l’éducation populaire. Je vois de nombreux groupes qui s’y adonnent, mais du côté de l’instituant c’est-à-dire des groupes qui ne sont pas nécessairement reconnus, organisés ni durables. Du côté des organisations durables, je vois peu d’éducation populaire. J’y vois beaucoup de choses qui relèvent de la formation et de la permanence de l’éducation.


Es-tu militant pour la cause de l’éducation populaire ?
J’ai envie de requalifier cela autrement : je suis un militant des droits culturels. Pour que soient appliqués les droits : à s’exprimer, à s’informer, à se former. Le droit à se représenter le monde autrement, permettant la naissance de savoirs sociaux stratégiques. Changer le monde passe par ce travail de la culture. Ce droit me paraît suffisamment universel pour être une cause. Evidemment, cette cause est servie par la pratique des groupes qui s’engagent dans de l’éducation populaire.


Comment faut-il transmettre la démarche de l’éducation permanente ?
En la faisant ! (Rire) C’est comme la démocratie, il n’y a pas moyen de la transmettre autrement qu’en la faisant. Il est très difficile de faire une éducation à la citoyenneté en dépassant l’instruction civique car cela fait appel au désir. Seule l’expérience individuelle et collective de la contradiction, du conflit et de la conduite, nous apprend réellement ce qu’est la démocratie. C’est-à-dire : travailler le conflit avec des mots. C’est pareil pour l’éducation populaire, pour la transmettre, il faut la faire. Sinon, nous faisons de l’instruction relative à l’émancipation culturelle mais cela n’irait pas très loin. Il y a des bibliothèques entières de recettes psychopédagogiques, tout cela est utile et je respecte cette boîte à outils. Mais ce qui m’intéresse : c’est la main et le geste de prendre l’outil. Je ne vais pas faire croire que tout est dans l’outil. La main et le geste, ça s’apprend en le faisant !


Peut-on construire une vision critique de la société quand on est financé en grande partie par l’Etat ?
Oui ! Sans problèmes ! (Rire) D’ailleurs, tous ceux qui sont financés par le décret de 1976, renouvelé en 2003, doivent avoir une démarche critique. C’est cela qui rend l’interprétation du décret extrêmement complexe. Comment apprécier ce qu’est une démarche critique ? Le corps de l’inspection de la Communauté française doit lire les études et les analyses produites par de nombreuses organisations. Pour les sélectionner, j’ai proposé une critériologie interne à l’inspection. Il y a deux critères : premièrement, il faut qu’il y ait une certaine distance par rapport à la réalité, un point de vue théorique ayant recours à une hypothèse. Donc, un travail analytique. Deuxièmement, il faut qu’il y ait une dimension critique qui confronte les faits avec les valeurs. Il s’agit d’interprétation et elle est forcément contestable et mérite délibération. C’est pour cela que désormais tous les avis de l’inspection passent par une délibération collégiale. Nous sommes convaincus de l’intérêt de croiser nos subjectivités plutôt que de les juxtaposer. Il n’y a donc aucun problème pour construire des démarches critiques avec des financements publics. Cela fait partie d’une conception contemporaine de l’action publique que Patrice Durant appelle : l’exigence de penser le gouvernement comme action collective. Il est devenu difficile de gouverner sans mobiliser de l’action collective. Il faut qu’il y ait des coalitions sociales qui travaillent à la transformation de la société. Dans tous les enjeux des politiques publiques, il me paraît indispensable, aujourd’hui, de mobiliser la conscience et la connaissance publique des travailleurs, des citoyens et des usagés des fonctions collectives.


Quels sont les enjeux actuels de l’éducation populaire ?
L’enjeu est du côté de l’approfondissement des droits culturels à la fois dans leurs définitions mais aussi dans leurs conditions d’exercices. Pour les droits culturels des citoyens, il faudrait du temps et des moyens afin de structurer ce temps pour participer à la chose publique. On n’en est nulle part, la politique est réservée aux élus. Il n’y a quasiment pas de moyens disponibles pour qu’un citoyen puisse se détacher de sa vie professionnelle pour s’investir dans la “conduite des fonctions collectives”. Il existe des conseillers communaux et des conseiller de CPAS mais il n’y a pas de conseillers de la fonction publique : conseillers scolaire, d’hôpitaux,…
Au niveau des droits culturels des travailleurs, le gouvernement actuel a organisé un recul notoire du congé éducation qui était une des plus belles législations que nous ayons pu conquérir.

Que veut dire les droits culturels des travailleurs dans une ambiance de précarité et de chômage ? Où sont les droits culturels des travailleurs de VW à qui on dit noir un jour, blanc le lendemain et pour finir par trancher pour le gris.Où sont les droits de s’informer et de discuter de ce qu’il se passe ? Où sont les droits des gens surqualifiés à l’embauche et qui acceptent de se déqualifier dans leur emploi ? Les infirmières, les aides-soignants et les enseignants ont-ils le droit et la capacité de s’emparer de la définition de leur métier ?
Du côté des droits culturels des usagés, les écoles et surtout l’université sont des lieux de non droits. En quoi, les enseignements sont discutés et évalués ? Les usagés sont des sujets de non droit. Le plus beau projet de la démocratie culturelle : l’université ouverte reste limitée à quelques expériences remarquables mais extrêmement confinées. Donc ouvrons cent FOPES 4 demain ! Voilà pour moi une petite esquisse des enjeux culturels actuels. Si les droits culturels des travailleurs, des citoyens et des usagers étaient mieux définis, nous aurions des ressources immenses pour déployer de très nombreuses pratiques d’éducation populaire !


Le mot de la fin ? 25 000 lecteurs vont avoir la possibilité de lire ce que tu viens de nous dire et parmi eux un grand nombre de travailleurs du secteur socioculturel, qu’as-tu envie de leur dire ?
Souvent dans le secteur socioculturel, on s’inquiète de l’émancipation des autres. J’ai acquis une conviction au fil de mon nomadisme en formation : la clef pour arriver à la question de l’émancipation des autres est de passer par la question de l’émancipation de soi et donc de l’émancipation collective du travail social, culturel et socioculturel 
Cette émancipation collective passe par la question des droits culturels que nous avons posée en théorie ci-dessus. Il faut les tester, voir ce que cela donne quand on les applique là où l’on est. Comment pouvons-nous nous intéresser à la maîtrise de la conception du travail dont nous sommes les salariés et donc de participer à la question d’émancipation.

Pour finir, j’ai eu récemment le plaisir de découvrir une citation de Baudelaire dans Marcuse dont je ne résiste pas à l’envie de la communiquer. Dans Eros et civilisation, Marcuse se demande comment on peut mesurer le progrès d’une civilisation. Il trouve dans les œuvres posthumes de Baudelaire un livre qui s’intitule Mon cœur mis à nu dans lequel il lit : “La théorie de la vraie civilisation. Elle n’est pas dans le gaz, ni dans la vapeur, ni dans les tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du péché originel.” C’est magnifique !