Entretien avec Eva KAVIAN

 

FD : Peux-tu te présenter et nous résumer ton parcours professionnel ?
EV : J'anime des ateliers d'écriture, j'écris des romans, des nouvelles et des poèmes. Depuis la première année primaire, il me semblait que ce qui pourrait m'arriver de mieux dans la vie c'était d'être mère et écrivain. Mais ce n'était qu'une image lointaine, mal définie. Je n'ai d'ailleurs pas choisi des études allant dans cette direction. Selon mes parents les romanes n'offraient qu'un avenir tout à fait bouché. J'ai donc fait des études d'ergothérapie qui m'ont conduite à travailler cinq ans en hôpital psychiatrique. Je devais y animer des activités avec les patients. Comme j'écrivais de mon côté, je me suis naturellement mise à animer des ateliers d'écriture (en 1985) sans savoir que cela existait par ailleurs. Ce n'est que quand j'ai quitté l'hôpital que j'ai découvert leur existence. J'ai décidé d'aller me former à l'animation d'ateliers d'écri-ture chez Elisabeth Bing1 à Paris. C'était une formation assez courte que je trouvais assez incomplète, laissant la porte ouverte à l'interrogation et poussant à aller plus loin. Je n'imagine pas une formation d'animateur qui durerait deux ans et qui prétendrait former de bons animateurs. La plus grande part de ma formation est autodidacte, par mes lectures, par mon travail d'écriture et par ma pratique d'animation d'ateliers. A côté de cela, au moment où je travaillais en hôpital psychiatrique, j'ai fait une formation en psy-chanalyse. Je pense que tous ces éléments ont construit la façon dont je travaille aujourd'hui.

FD : Pourquoi proposes-tu des formations aux animateurs d'ateliers en écriture ?
EV : Quand j'ai commencé à animer des ateliers, assez rapidement certains participants se sont mis à animer leurs propres ateliers. Ils avaient eu beaucoup de plaisir, avaient avancé dans leur écriture et souhaitaient le partager. Seulement, je ne pense pas que l'on devient animateur en ateliers d'écriture uniquement en suivant quelques ateliers. C'est nécessaire mais pas suffisant. Il y a des tas d'autres données qui sont importantes. J'ai donc mis en place une formation de quatre jours pour des gens souhaitant animer des ateliers d'écriture. Je forme de plus en plus d'enseignants, car leur rapport à l'écriture et à la littérature passe par un transfert de savoir et non pas par la pratique. Je relie donc la pratique à leur propre écriture et je leur donne une méthodologie pour faire écrire. Les formations m'obligent à garder un regard distant par rapport à ma pratique. Je dois regarder comment je fonctionne, comment cela ce passe pour pouvoir le transmettre. Cela m'a permis de " théoriser ", de clarifier, de verbaliser les choses que je fais à l'instinct. Cela m'a fait avancer dans ma propre pratique. Ce que j'aime c'est le bonheur que les gens ont à découvrir l'outil de l'atelier d'écriture. Ces formations travaillent la créativité et elles dynamisent les participants, souvent en fin de formation, ils sont surpris, voire débordés, par la quantité d'idées qui leur viennent et c'est un grand plaisir d'être le catalyseur de ce moment-là.

FD : A quel public s'adressent tes formations ?
EV : En général, ce sont des gens qui doivent animer des ateliers d'écriture dans leur contexte professionnel, ne se sentant pas du tout outillés, ils font une démarche personnelle. Il s'agit parfois de personnes ayant une longue pratique d'écriture et qui ont envie de la transmettre. C'est un public assez varié.

FD : Qu'essayes-tu de transmettre dans tes formations ? Quand ou comment estimes-tu une formation réussie ?
EV : Ce qui prime pour moi c'est l'attitude de l'animateur. Il ne peut pas être dans le transfert de savoir du type : " moi je sais et je vous apporte ce que je sais ". Il doit partir du savoir du groupe, lui faire produire un texte et ensuite regarder comment celui-ci fonctionne pour apporter des données éventuellement techniques, théoriques, etc.… Quand le candidat animateur a passé le cap de penser qu'il peut dire que le texte produit est bon ou pas et qu'il arrive à travailler à partir de ce que le groupe sait faire, alors c'est gagné ! C'est assez incroyable ce que les gens peuvent produire en écriture, surtout quand ils sont dans une autre dynamique que celle de la faute pratiquée à l'école. " Je sais, je vous transfère cela " veut dire que celui à qui on transfère ne sait pas et ne connaîtra jamais à fond le sujet. Il est donc automatiquement mis dans la faute. Par exemple, en atelier, je ne vais jamais dire aux gens voici ce qu'est une nouvelle, écrivez-moi une nouvelle. Car une partie des gens n'arriveront pas à répondre à la définition d'une nouvelle et ils seront en échec. Donc, je leur fais une proposition d'écriture qui fait que tous les textes seront une nouvelle et seulement après l'écriture je leur dis : vous avez écrit une nouvelle. Et quand j'arrive à faire passer ça en formation, quand ils le comprennent alors là c'est gagné ! Outre l'attitude, un élément essentiel est la créativité. La créativité des participants quand ils écrivent passe par la créativité de l'animateur, quand il fait écrire.

FD : Pourquoi travailles-tu avec des groupes, quels sont les avantages et les inconvénients ?
EV : Je fais les deux, je travaille en individuel ou en groupe en fonction de la demande. L'écriture reste un travail solitaire. Quelqu'un qui veut aller plus loin que l'atelier devra passer par un travail solitaire. Néanmoins, travailler en groupe est très riche : on entend l'écriture des autres, on voit à partir d'une même proposition ce que différentes personnes peuvent faire. Les gens commentent les textes des uns et des autres et c'est une richesse que l'on n'a pas lors du travail individuel. On voit plus facilement les fautes dans le texte de quelqu'un d'autre que dans le sien. A force d'écouter et de travailler sur les textes des autres, on finit par voir ce qui ne va pas dans sa propre écriture. Il y a aussi le plaisir d'entendre tous ces textes. Quand on travaille seul, il n'est pas toujours évident de trouver un lecteur, de rendre son texte public. En atelier, on est curieux de voir ce que l'autre va faire, on est émerveillé d'entendre ce que l'autre a fait. Pour apprendre à écrire, il faut écrire et il faut lire, il n'y a pas d'autres recettes et c'est ce que l'on fait dans les ateliers d'écriture. Le danger du groupe c'est la dépendance qu'il peut susciter, puisqu'il faut nécessairement arriver à une autonomie. Il peut arriver que l'on soit tellement bien dans le groupe que l'on ne se mette plus à écrire chez soi, ou que l'on arrive plus à dynamiser son écriture sans les propositions de l'animateur. Donc le groupe est une richesse mais l'animateur doit rester vigilant pour qu'un individu garde et développe son autonomie.

FD : L'écriture est un outil fort utilisé. Dans quelle mouvance te situes-tu ?
EV : Je m'inscris clairement dans les ateliers d'écriture de type littéraire. Je ne l'ai pas décidé, je m'en suis rendue compte en travaillant, c'est probablement lié au fait que je suis écrivain. Ces ateliers sont l'équivalent de l'enseignement artistique en littérature. Ce type d'enseignement n'existe pas en Belgique, il y en a un pour toutes les autres expressions artistiques (le théâtre, la danse,…) mais pas pour la littérature. Même à l'école cela ne se fait pas, il n'y a aucun espace pour cela. Je pense que les ateliers d'écriture sont actuellement un des rares endroits pour l'enseignement artistique en écriture. Cela vient probablement du fait qu'au départ on a mis l'écriture dans les mains de l'école. Elle s'en est occupée pour donner des bagages mais le voyage on ne le fait jamais à l'école. Les enseignants n'ont pas de pratique d'écriture dans leur formation, c'est une chaîne sans fin. (nb : cela commence à bouger, le tableau n'est pas si noir : de plus en plus d'enseignants écrivent et se forment aux ateliers d'écriture !) J'ai rencontré Marie Aréna2 il y a quelques semaines en demandant s'il n'y avait pas moyen de mettre quelque chose en place. Elle m'a répondu qu'il faudrait que cela existe mais qu'il n'y avait pas de sous. Si on subventionne l'enseignement artistique en littérature, il faut enlever des moyens au théâtre, aux arts plastiques,… et personne ne sera d'accord. Alors, on reste comme ça, mais je pense que cela viendra. Un de mes objectifs est de le mettre en place avec des partenaires soit publics soit privés, quitte à démarrer avec un projet pilote. C'est dans la lignée de ce que j'ai mis en place à partir de 1994 avec la création de l'asbl Aganippé. L'équipe d'animateurs est uniquement composée d'écrivains professionnels formés à l'animation d'ateliers d'écriture. On fonctionne comme l'enseignement artistique mais on n'est pas subventionné et donc ça coûte cher. 
En Belgique, l'écrivain est souvent dans une pratique solitaire. En écriture, on peut avoir du talent mais il y a une grande part de travail et nous pouvons nous enrichir mutuellement. Cela permet d'avancer plus vite, tout comme en atelier, au lieu de tourner en rond pendant dix ans, en un an ou deux on a réellement les outils de la fiction. C'est à force de travailler et d'animer des ateliers que j'ai pu regarder ma propre écriture.

FD : Est-ce que les formations que tu donnes s'inscrivent dans une démarche d'éducation à la citoyenneté ?
EV : Je pense que tout atelier d'écriture travaille cela. Quand on veut animer des ateliers d'écriture on est vraiment un acteur de citoyenneté, on dit au gens : vous pouvez être acteur de la culture, vous avez quelque chose à dire et vous avez les moyens de le dire. Si ça ce n'est pas être engagé, je ne sais pas ce qui l'est ! Au cinéma, on peut être spectateur, en atelier d'écriture c'est impossible. On n'est pas dans une démarche de consommation. Ils sont vraiment acteurs et citoyens à la fois dans la place que l'on donne à leur écriture, dans la confiance que l'animateur leur fait et surtout dans le respect de l'autre nécessaire au fonctionnement du groupe. Ce sont des gens très différents, ils vont parfois passer un an ensemble et vont devoir fonctionner avec toutes ces différences.

FD : En quoi l'écriture peut servir l'action collective ?
EV : Si en écrivant, on se rapproche de l'humain que nous sommes et si on va un peu plus à la rencontre de ce qu'est l'humain en général, on participe à l'action collective. Si on travaille la créativité dans un domaine de sa vie, je pense que cela a des répercutions dynamisantes dans les autres secteurs de notre vie. L'atelier d'écriture est un exercice pratique du respect de l'autre, de la richesse de chacun.

FD : Il y a une myriade d'ateliers d'écriture. Quels conseils pourrais-tu donner au néophyte pour qu'il trouve l'atelier de " qualité " correspondant à ses attentes ?
EV : La première chose à faire, c'est de demander les objectifs de l'animateur et éventuellement de regarder le parcours de celui-ci. Si on veut travailler pour faire avancer son écriture, il faut aller chez quelqu'un qui a les moyens de le faire et donc qui a une pratique de l'écriture. On ne peut pas avancer dans son écriture avec quelqu'un qui n'écrit pas. C'est un peu comme pour une psychanalyse, on y réfléchit, on passe parfois des mois à se dire : j'y vais, j'y vais pas. Ensuite, on va voir un psychanalyste, un deuxième, un troisième, jusqu'à ce qu'on trouve le bon. Ce n'est pas nécessairement le meilleur, c'est celui avec qui ça fonctionne bien. Tout comme le psychanalyste, la personne qui vient suivre un atelier nous suppose un savoir. C'est important de rester dans cette position car c'est dynamisant. Le psychanalyste ne vient pas avec les solutions, il travaille avec ce que la personne amène, en écriture on fait pareil. Il faut trouver l'animateur qui nous correspond bien.

FD : Peux-tu nous présenter le réseau Kalame ?
EV : En voyant qu'il y avait de plus en plus d'animateurs et d'ateliers n'ayant aucune visibilité et que les animateurs travaillaient chacun dans leur coin on trouvait qu'il fallait agir. En 2003, nous avons fondé Kalame à trois : Réjane Peigny, Pascale Fonteneau et moi-même. En permettant aux animateurs de se rencontrer, on espérait produire quelque chose de dynamisant. Le but était de dresser une cartographie de ce qui existe, de le rendre plus visible à la fois pour le public et pour les acteurs culturels. Nous voulions également proposer des formations continuées aux animateurs. Il n'y a pas de volonté de labellisation, ce n'est pas parce qu'un animateur fait partie du réseau Kalame qu'il est bon ou qu'il est formé,… Dans la mesure où l'on voulait susciter la formation, on ne pouvait pas dire : " on ne prend que les gens qui sont de grands spécialistes ". Actuellement, je ne suis plus dans la gestion du réseau Kalame, je me concentre sur Aganippé. Je pense que Kalame a beaucoup contribué à l'essor des ateliers d'écriture en Belgique. 
A terme, cela ne peut qu'améliorer la professionnalisation de ce secteur.

 

FD : Quels sont les enjeux du secteur de l'écriture ?
EV : Hormis ce que j'ai déjà mentionné : la formation des animateurs et l'établissement d'un enseignement de l'écriture en tant que pratique artistique; je pense que l'apparition de l'écriture comme outil thérapeutique favorisant le développement personnel va s'accroître. 
L'écriture en atelier est un nouveau secteur non subventionné (ou très peu et ponctuellement) dont une des difficultés est que les animateurs font cela à côté de leur boulot. Il faut le professionnaliser. Moi, j'en vis donc j'ai plus de pratique. Plus il y aura de professionnels, plus nous allons pouvoir prendre de la distance avec nos pratiques et théoriser ce qui permettra une évolution du secteur. Pour l'instant, il évolue dans la diversification de l'offre mais il faut aussi une évolution au niveau des compétences des animateurs. Je ne jette la pierre à personne, moi aussi j'ai commencé avec peu. Mais nous ne sommes pas encore dans un secteur de professionnels qui peuvent se nourrir l'un l'autre. Il faut des animateurs qui créent des outils. La machine est en marche mais il y a encore du chemin. 
Il y a plein de domaines à explorer : toute personne est susceptible d'écrire : enfants, adultes, cela peut se décliner en entreprises : travail de la gestion du groupe, création de projet, le récréatif en entreprise, à l'école, …

FD : Quelle est ton actualité ?
EV : Pour l'actualité littéraire, je viens de publier un recueil de poèmes qui s'appelle " Amoureuse " aux Carnets du dessert de Lune. Je viens de publier " Ecrire et faire écrire " chez de boeck. Ce manuel se compose de trois parties. La première parle de comment je suis arrivée à l'écriture et à l'animation d'ateliers et renvoie aux lecteurs la question " Pourquoi, écrivez-vous ? " Ensuite, il traite de l'animation d'un atelier d'écriture, sans remplacer une formation mais en donnant un cadre méthodologique agrémenté d'exemples. Enfin, la partie la plus importante reprend des propositions d'écriture pensées et formulées pour des gens ayant envie d'écrire chez eux. Au mois de mai, je sortirai un roman chez Labor : " La dernière Licorne ". C'est un roman pour adultes, mais comme il semble intéresser le public à partir de quatorze ans, il sortira dans la collection jeunesse. www.agganippe.be 
Je commence à préparer le programme des ateliers de l'année prochaine, où je vais de plus en plus travailler sur la durée car je constate que les résultats y sont plus probants. Je vais travailler sur des ateliers à trois niveaux : le premier expérimentera les outils de la fiction, le second la pratique de ces outils au travers de la nouvelle et le troisième sera pour les projets longs, les romans.
C'est avec le temps et l'expérience que je peux développer des projets de ce type. Ce qui est passionnant dans ma situation, c'est que je dois tout le temps inventer, les gens me poussent en avant car ils veulent aller plus loin. Cela me donne vraiment l'impression d'inventer un métier, c'est très gai et je vis cela comme un privilège.

FD : Le mot de la fin ?
EV : Ecrire, suivre des formations, des ateliers c'est aller à la rencontre de l'humain que l'on est et des autres humains qui nous entourent et cela ne peut que faire avancer le monde.

 

 

1. En 1969 Elisabeth Bing a commencé à travailler avec des enfants en difficulté scolaire et psychique à Dieulefit dans la Drôme. Elle a surmonté les problèmes qu'elle rencontrait avec eux en mettant au point sa technique d'incitation à l'écriture thématique. Elle a raconté son expérience dans un livre “Et je nageai jusqu'à la page”. Plus tard elle a adapté sa méthode aux adultes qui se sentaient bloqués dans leur expression écrite et elle est reconnue en France comme l'ini-tiatrice de cette démarche. L'atelier d'écriture tel qu'elle en a théorisé les éléments dans différents colloques et articles (Colloque de Cerisy, 1983), se situe radicalement du côté de la création littéraire.
2. Marie Aréna : Ministre-Présidente de la Communauté française, PS