Entretien avec Danièle PETO

 

FD : Quel est ton parcours professionnel ?
DP : A la fin de mes études de sociologie, j'ai embrayé dans une recherche universitaire qui portait sur la prévention du SIDA. Puis, je suis devenue assistante. J'ai donné cours tout en poursuivant un travail de recherche sur " L'approche sociologique de la subjectivation amoureuse ". Quand mon contrat à l'Université a pris fin, des collègues m'ont parlé du CFCC1, entre autre parce que j'avais l'habitude d'encadrer des travaux d'étudiants et donc, j'étais souvent amenée à aborder les thématiques de l'exclusion, de l'intégration sociale et à réfléchir à des questions de représentation politique, de citoyenneté. Ce qui m'a intéressée au CFCC, c'est de pouvoir faire de la formation tout en ayant les mains dans le cambouis. Ça changeait de l'Université qui est un milieu très préservé où l'on n'est que peu confronté au concret professionnel des gens. Ce qui est passionnant ici, c'est de pouvoir confronter mes connaissances théoriques en termes d'approche sociologique, de la citoyenneté à la réalité du terrain. Cela oblige à réfléchir la confrontation, voir s'il y a inadéquation ou imprécision dans la rencontre des deux points de vue. Au BAGIC2, il y a une réelle demande de la part des stagiaires de pouvoir confronter les outils théoriques à leur quotidien.

FD : Selon toi, en quoi le BAGIC du CFCC se distingue des autres BAGIC ?
DP : Ce qui est caractéristique au CFCC c'est qu'il y a un positionnement sociopolitique clair à travers la mise en œuvre de la méthodologie propre à l'éducation permanente. Pour le dire autrement, c'est un positionnement qui vise à la réflexion politique portant sur le développement d'une action collective dans la société actuelle. C'est donc une manière parmi bien d'autres de penser à la mise en œuvre du processus démocratique. On est là dans quelque chose qui m'apparait central, car nous sommes dans une société qui a tendance à prendre pour acquis la réalité démocratique, alors que j'ai l'impression que cette action démocratique est de moins en moins mise en œuvre par les gens en général, mais aussi par les associations. Or, je pense que les associations ont un rôle à jouer dans l'espace public. La difficulté à maintenir ce rôle est due à la situation socio-économique actuelle. Dans les années septante, le projet associatif qui répondait aux grandes visées de l'Etat Social avait presque automatiquement des subsides. Aujourd'hui, avoir des budgets est de plus en plus compliqué et on se rend compte que l'Etat avec toutes les modifications qu'il a subies est en train de mettre son " œil " dans tout ce qui se fait. Il est donc très important de réfléchir aux enjeux de l'action sociale, socioculturelle et culturelle (les trois secteurs, en termes de découpage administratif, pris en compte par le BAGIC du CFCC). Cette réflexion ramène en effet le questionnement politique au cœur de l'action. Et là il ne s'agit pas de se demander si on est dans un questionnement de type libéral ou socialiste ... Il s'agit simplement de poser la question du Politique: " comment réfléchit-on le vivre ensemble dans une société? " C'est ce que fait le BAGIC du CFCC dans cette perspective particulière qui est de réfléchir la citoyenneté à travers l'action collective.

FD : Le CFCC ce n'est pas uniquement le BAGIC, peux-tu nous expliquer ce qu'il fait d'autre ?
DP : Le CFCC est un des organes du CESEP qui prend à cœur la dimension d'Éducation Permanente et qui la met en œuvre. Le BAGIC est une des facettes de ce qui y est développé. Aux côtés de cette formation longue de deux ans, il y a une série d'autres formations proposées. Certaines prennent place dans la Formation des Cadres organisée par le Ministère. D'autres sont des formations qui se sont développées en modules courts à partir d'un aspect particulier comme par exemple la formation sur les publics. Le CFCC propose également un accompagnement aux associations qui demandent une supervision ou de l'aide pour une réflexion sur leur orientation en termes de mission, de projets...

FD : Quelles différences ressens-tu entre une formation longue et une formation courte ?
DP : J'aime les formations longues. Je ne sors jamais satisfaite de ma prestation lors d'une formation courte. Lors d'une formation de quelques jours, je reste toujours sur un trop peu, même si tout le travail que l'on pensait mettre en œuvre a été réalisé. Il manque la rencontre d'une pratique professionnelle concrète avec toutes ses difficultés et les réflexions théoriques dans toutes leurs complexités et nuances. En formations courtes, le formateur arrive avec un bagage, il y a des objectifs à atteindre. Même s'il essaye de donner la parole aux stagiaires il n'a pas nécessairement le temps d'expliquer certaines références et il a encore moins le temps de vérifier si celles-ci ont été comprises et si les stagiaires seront capables de les appliquer. Les formations courtes sont des formations préparées de manière extrêmement précise (je sais ce que je veux faire et où je veux arriver) et qui permettent peu d'espace flottant et des réorientations moins faciles. Même si l'on n'est pas dans de l'ex cathedra cela reste un formateur qui donne un contenu. Alors que dans la formation longue, on a le luxe de pouvoir prendre le temps d'entendre les questions des stagiaires, leurs plaisirs professionnels. Et nous avons le temps de revenir dessus régulièrement au cours de la formation. Pour moi cela a une grande importance car c'est à ce moment là que l'on va pouvoir pointer les enjeux qui sont fondamentaux dans la profession et la situation particulière du stagiaire. Et donc à partir de ce moment, tous les contenus que nous amenons, nous pouvons les envisager par rapport à ces questions spécifiques. D'ailleurs, la plupart du temps lorsqu'un stagiaire soulève une question, on se rend compte que cela fait écho dans le groupe et les autres stagiaires n'ont jamais l'impression de perdre leur temps. 
La formation longue permet également de travailler la pertinence de nos contenus par rapport au terrain et là, nous mettons les stagiaires à contribution. Cette pertinence ne se marque pas seulement dans la possibilité, pour eux, d'opérationnaliser rapidement les contenus donnés en formation. Elle nous apparaît aussi, si les contenus de la formation amènent les stagiaires à réfléchir à ce questionnement sociopolitique nécessaire aux acteurs du socioculturel afin de prendre position dans l'espace public.

FD : Comment arriver à rester crédible en tant que formateur face à des stagiaires venant d'horizons différents et qui ne sont pas nécessairement celui du formateur ?
DP : C'est quelque chose de difficile quand on débute. En tous cas pour moi qui venait d'un milieu fort théorique, je connaissais très peu le milieu socioculturel. C'est au fur et à mesure, en écoutant, en lisant, en allant voir, en discutant beaucoup que l'on prend connaissance des spécificités des différents mondes du social, du socioculturel et du culturel. Mais une fois que l'on a pris ses points de repère de base, on se rend compte de l'intérêt de pouvoir travailler avec des gens qui viennent d'organisations et d'horizons différents. Les stagiaires aussi remarquent l'importance d'être face à cette diversité. Premièrement, cela leur permet de voir que l'herbe n'est pas nécessairement plus verte ailleurs. Deuxièmement ce sont globalement les mêmes questions qui se posent. On réfléchit au positionnement de groupements associatifs dans l'espace public (quelle que soit leur réalité organisationnelle) face à des pouvoirs publics subventionnants, à un public qui vient avec des attentes, à la recherche d'autres subventionnements. On se demande comment faire pour ne pas perdre de vue les objectifs philosophiques de l'association. Et comment accorder ces objectifs aux demandes qui viennent de ces différents regards posés sur l'association. Ces questions sont centrales et permettent aux différents stagiaires de se reconnaître face à la même problématique: comment être efficace pour être un acteur citoyen en tant qu'organisation? Le BAGIC se développe entre autre autour de l'idée qu'il y a des choses à faire dans l'espace public pour être dans une société où les inégalités sont prises en compte autrement, où la citoyenneté n'est pas purement théorique, limitée à des mots, mais où elle prend réalité concrète dans le quotidien de plein de gens. Pour cela la formation donne des outils qui nourrissent à la fois la réflexion théorique et l'opérationnalisation. Ces outils sont pertinents pour des personnes venant d'horizons divers. Etre acteur socioculturel, une organisation qui défend la citoyenneté, la place de tous ou de certains dans l'espace social, est quelque chose de difficile qui n'a pas de fin et qui est constamment en prise avec les difficultés du terrain. Donc il y a des trucs qui marchent et d'autres qui ne marchent pas. Mais ce qui marche au CFCC c'est que les gens sont remotivés à développer cette pensée-là.

FD : Est-ce que les stagiaires viennent au BAGIC pour cela ou bien est-ce un bonus ?
DP : Il y a une très grande demande d'outils d'opérationnalisation sur la gestion de projet. Mais il y a beaucoup de stagiaires qui viennent car ils ont conscience que la gestion de projet c'est questionner le sens du projet et donc questionner la mission de l'organisation dans laquelle ils sont. Ils viennent parce qu'ils cherchent une aide, un appui pour faire cela.

FD : Et toi que retires-tu de ces formations ?
DP : Je vais répondre en commençant par un détour. Je ne me considère pas comme militante, politiquement parlant. Je suis politisée dans le sens où je pense important de réfléchir à la réalité politique de la société. Et je suis effarée par l'actuelle attitude étendue qui laisse penser que la démocratie roule toute seule, alors que ce n'est pas le cas et que l'on a intérêt à être vigilant car elle est en train de se prendre quelques coups dans l'aile. Mais je ne suis pas du tout politisée en termes de défense de mouvement collectif, d'appartenance à un parti ou de défense de " la bonne parole ". 
Par contre, je suis profondément sociologue. Et là il me paraît essentiel de réfléchir pour défendre ce qui fait " Société " et le Politique en est un des éléments constituant. 
Ce qui pour moi est très enrichissant au CFCC c'est que ce débat est constant. Dans le BAGIC, il apparait dès le deu-xième jour du week-end d'ouverture et on ne le termine jamais puisque les travaux qui sont rendus portent sur ce questionnement. 
J'approfondis mes connaissances par des lectures et je suis obligée de les faire passer auprès de gens qui sont dans la réalité professionnelle quotidienne et qui peuvent me dire: " c'est très beau mais cela n'a aucune réalité pratique ". Tout le travail de construction autour de la rencontre du théorique et de la pratique est important et intéressant car cela m'oblige souvent à penser et à construire les choses autrement, en prenant en compte des aspects que les chercheurs ou les témoignages de praticiens n'ont pas toujours envisagés.

FD : Est ce que ton expérience de formatrice au CFCC a influencé ta manière de donner des cours ex cathedra ?
DP : Oui et non. En quittant l'Université, j'ai aussi été engagée comme maître-assistante chargée de différents cours de sociologie pour de futurs assistants sociaux d'abord et de futures accoucheuses ensuite. Par rapport à ce public, il y a eu un effet sur mon enseignement. C'est dû à ce que j'ai vécu au CFCC et c'est dû aux étudiants eux-mêmes qui, comme les stagiaires BAGIC, sont confrontés à la réalité du terrain à travers leurs stages. Au CFCC, j'ai appris à laisser une place à cette expérience et à ce questionnement venant de la base, des personnes qui " ont les mains dedans ". La connaissance de la réalité du terrain que m'a apportée le BAGIC est très profitable dans mon enseignement académique, car je peux l'enrichir d'exemples pratiques. Cela a également eu un impact sur la manière de présenter la matière, je l'amène beaucoup plus en la questionnant aussi directement par rapport à la profession. Attention cela ne m'amène pas à la démagogie du " écoutons les professionnels, ils ont toujours raison! " Je pense que parfois ils sont tellement perdus dans leur monde et soucis qu'ils n'ont plus le recul nécessaire. Et qu'une réflexion plus théorique ou essayiste peut leur paraître décalée alors qu'elle vient donner des clefs très importantes. Mais le CFCC m'a amenée à réfléchir et repenser cette confrontation de l'approche théorique et de l'approche professionnelle et cela prend forme dans mes enseignements. 
Cependant, il est clair qu'encadrer une formation au BAGIC n'a rien à voir avec le fait de donner un cours à des étudiants en Haute Ecole, simplement parce que le contexte et les attentes sont différentes.

FD : Quelles sont les spécificités d'un formateur en Education Permanente ?
DP : La formation qui prend pour méthodologie l'Education Permanente est une formation engagée. On n'oblige pas les gens à penser d'une manière précise mais on les (ré)-amène à penser. Il faut des formateurs qui ne visent pas uniquement à la pure opérationnalisation technique, ce ne sont pas des formateurs qui donnent un mode d'emploi. Le stagiaire va apprendre à utiliser ses compétences, celles des autres, où trouver les informations et les outils, ... pour réfléchir dans le cadre contextuel qui est le sien avec des obligations propres.

FD : Comment devient-on formateur en Education Permanente ?
DP : Je pense que cela nécessite avant tout une compétence dans la démarche critique. Il faut être capable de prendre du recul par rapport aux représentations dominantes que l'on a des choses. A part ça, pour moi, cela a vraiment été à l'arraché. Grâce à ma formation de sociologue et mes intérêts professionnels j'avais fait une série de lectures qui m'ont été utiles. Ensuite, c'est en se penchant sur des réalités administratives, organisationnelles, sur la vie du champ socioculturel, du champ social, et du champ culturel qu'on voit comment cela se passe en Belgique, comment cela se différencie d'autre pays.

FD : Quels sont selon toi les enjeux actuels du monde associatif ?
DP : Je reviens sur les même choses mais je pense que l'enjeu principal du monde associatif aujourd'hui, c'est de garder, de récupérer, de prendre une liberté d'actions et de propos. Au regard de l'évolution sociale et économique de la société belge, je crois qu'il y a des thématiques sur lesquelles le monde associatif doit garder une voix indépendante même s'il est subventionné par les pouvoirs publics. Différents sociologues ont analysé cela en montrant qu'aujourd'hui de plus en plus d'associations d'action sociale (et je pense que l'on peut l'étendre aux associations du socioculturel) sont prises dans un paradoxe : en tant que responsable il faut être bon gestionnaire et en même temps, ce même responsable doit défendre et faire défendre par les autres travailleurs un projet " militant ". L'enjeu est d'arriver à être bon gestionnaire tout en apprenant les pirouettes qui permettent dans ce cadre-là de néanmoins défendre des valeurs qui ne se plient pas nécessairement, dans leur mise en œuvre, aux cadres de la bonne gestion. Ce n'est pas facile mais le BAGIC permet d'initier et de répondre - fût-ce partiellement - à ce type de questions.

FD : Peut-on avoir une réflexion critique sur la société tout en étant subventionné par l'Etat ?
DP : Je pense que oui. Je pense qu'il n'est pas incompatible d'avoir un monde associatif très libre de pensées et d'actions qui soit partiellement subventionné par l'Etat. Le subventionnement même s'il est accompagné d'une demande, que je trouve légitime, de " contrôle " (savoir ce qui est fait avec quoi et qui) n'empêche pas l'indépendance. C'est non seulement possible mais je pense que c'est même intéressant pour les pouvoirs subsidiants. Ceux-ci peuvent -ou pourraient ?
- considérer ces subventions comme des investissements. D'une certaine manière, on peut voir le monde associatif comme un magnifique laboratoire de terrain. Laisser libre champ au travail des associations c'est d'une part, je pense, soutenir leur créativité en termes de construction de clés de lecture du terrain et de réponses appropriées, et d'autre part, c'est développer des poches de débat, de confrontation. 
Evidemment tout ceci est fort théorique, utopique et rapide tant dans ma lecture des pouvoirs publics que dans ma lecture des associations. Il faudrait développer. Mais je suis convaincue que l'Etat engrange plus d'aspects positifs en laissant les associations développer une réflexion critique sur la société qu'en tentant de les limiter à un simple rôle d'exécutant.

FD : Le mot de la fin ?
DP : Une des choses qui me fait me lever le matin c'est que, même si j'ai parfois une lecture du monde un peu cynique, j'y tiens à ce monde. Et j'ai envie que nous puissions continuer à vivre dans une société juste même si elle n'est pas égale. Ce qu'on travaille au CFCC et au BAGIC c'est une petite partie de toute cette réflexion sur ce que nous faisons de notre société et comment nous désirons qu'elle se développe. C'est passionnant. Et ce sont des questions dont tout le monde devrait avoir la possibilité de débattre.

 

 

1. CFCC : Le Centre de Formation des Cadres Culturels a été fondé en 1991 à l'initiative du CESEP. Il a pour vocation la formation des intervenants du champ culturel, socioculturel et social. Pour le CFCC, il s'agit d'amener les acteurs culturels et sociaux à revisiter la citoyenneté non pas seulement sous l'angle du discours mais plutôt comme un ensemble de pratiques qui permettent de passer à l'action. 
2. BAGIC : Le Brevet d'Aptitude à la Gestion d'Institutions Culturelles est une formation de deux ans reconnue par la Communauté française.