Introduction

Le concept de réseau peut recouvrir une multitude de sens liés aux nombreux domaines du savoir dans lesquels il est utilisé : psychologie interpersonnelle, sociologie, géographie, histoire, économie, métiers de l’ingénieur (mines, transports, énergie, télécommunication), de la gestion urbaine, mathématiques, domaine du textile, de la biologie, de l’industrie, des services, et encore du banditisme, de l’espionnage, de la résistance, du terrorisme et autres trafics.

C’est une notion assez floue puisque le même mot est utilisé pour caractériser des flux, des lieux, des infrastructures, des personnes …

A côté de l’acception « géographique » du concept de réseau, la plus communément partagée, cette notion s’utilise de plus en plus souvent également pour décrire l’organisation de la vie sociale dans ses différents domaines, à tel point que les réseaux y deviennent un objet d’études spécifique.

Les différentes acceptions du mot peuvent être synthétisées en trois groupes de définitions :

-          un correspondant à des choses, des objets ayant une réalité physique (tissus, routes, veines, etc.)

-          un correspondant à la répartition en différents points d’éléments d’une organisation. Les éléments répartis constituent le réseau.

-          un correspondant aux liens entre individus / aux situations collectives faites de connexions et d’acteurs. Ce sens particulier de « réseaux sociaux » est propre à la psychologie et à la sociologie, proche du deuxième groupe de définitions mais assez différent pour s’en distinguer.

 

Le concept de réseau dans l'associatif

Dans l'associatif, le fonctionnement en réseau n’est pas nouveau. Par contre, ce mode d’organisation se revendique publiquement aujourd’hui comme outil particulier de  fonctionnement démocratique. Fonctionner en réseau permettrait entre autre de dépasser les formes traditionnelles d’organisation du social héritées de la société industrielle (Cfr. crise de légitimité des syndicats, des partis politiques, des fédérations associatives…) de plus en plus éloignées des dynamiques dites innovantes.

Selon Fraisse[2], la structuration en réseau répond à transformation de la société et est principalement issue de trois changements historiques majeurs :

-     La crise de légitimité des formes de représentativité traditionnelle (hiérarchie pyramidale, démocratie par délégation, structure fédérative…) : celles-ci sont désormais perçues comme des freins à la démocratie suite à une captation du pouvoir, de la parole par l’élite. Une volonté de fonctionner dans l’informel s'affirme donc de plus en plus.

-          La transformation du mode de militance, des formes d’engagement : on s’engage maintenant à la carte, pour un projet précis, dans un objectif d’épanouissement personnel autant que collectif. Le réseau permet ce type d’implication puisque les liens sont à l’état de potentialité, et c'est l’engagement dans l’action qui validera les valeurs communes et créera le lien social.

-          La lourdeur issue de l’institutionnalisation des structures fédératives traditionnelles: l'organisation très hiérarchique, la partie des ressources affectées à la continuité, à la reproduction de la structure elle-même, …font que les évolutions y sont très lentes et très difficiles. Le réseau est plus souple, plus réactif, peut mobiliser plus rapidement, à un niveau horizontal, il est plus facilement innovant en gaspillant moins de ressources … il semble plus efficace.

Christian Boucq[3] utilise également la notion de réseau pour caractériser la mobilisation actuelle dans l'associatif. Selon lui, la manière avec laquelle les gens se mobilisent, s’impliquent dans des actions militantes a évolué. Alors que le public pouvait s’investir à long terme dans de grands mouvements pour obtenir des droits pour une majorité (années soixante, contexte de l’état providence), il s’est par la suite lancé dans des actions à court terme visant à assister les victimes du système (années 80’, état social actif), et se mobilise aujourd’hui  autour de causes, d’objets particuliers à moyen terme en visant à une amélioration de la qualité de vie via la prévention des risques (années 2000, état sécuritaire, politique du « risque »). Cette dernière évolution a influencé la façon dont se mène l’action collective. L’action type de cette troisième phase est l’action en réseau.

Le fonctionnement du réseau correspond à notre société "zapping" individualiste : le réseau se crée autour d'une cause. Il rassemble en transcendant les différences préalables (de classes, de pensées, etc.) car chacun est concerné par la cause (un risque qui es tle même pour tous : décharge, nuisances d’aéroport, …). Il rassemble autour d’une action proche, qui nous touche. Il rassemble le temps de mener l’action, après c’est fini. C’est ponctuel, la mobilisation est limitée : pas d’affiliation à un mouvement mais bien une accroche ponctuelle à un projet. Il est efficace si il a une haute fréquence d’action, si les connections entre les acteurs sont nombreuses, se croisent souvent et agissent souvent ensemble.

 

Peut-on considérer les différents acteurs socio-culturels d’une région comme constitutifs d’un réseau ?

Selon la configuration du secteur associatif local, il est en effet permis de l’envisager comme une potentielle "situation collective faite de connexions et d'acteurs" au sens de la définition des réseaux sociaux évoquée ci dessus : des connexions plus ou moins fortes existent entre les acteurs ; le réseau peut également être analysé sous ses aspects multiforme, flexible, changeant ; les relations entre les partenaires sont souples, peu formelles.  Même si des rapports de force existent, chacun se voit sur le même pied et les relations hiérarchiques sont peu privilégiées. Lorsqu'il y a collaboration, les partenaires s'impliquent souvent comme et quand ils le souhaitent. Ils agissent "à la carte", en gardant la liberté de se retirer quand ils le désirent.

 

A quoi sert un réseau ?

De manière générale, l’analyse de réseaux existants permet de montrer :

a)       La transitivité : le réseau peut assurer un passage (dans l’espace, dans le temps, la condition d’un groupe, des personnes, dans le type de lien, …). Il peut constituer une ère de transition d'une forme à une autre, constituer une sorte de préparation.

b)       L’emprise : le réseau permet à des groupes/personnes/organisations d’avoir une emprise sur/d’obtenir un soutien de la part de groupes/individus… cette emprise est impossible sans la mise en réseau, le groupe de base aurait attiré la suspicion, la méfiance, …

c)       La concentration des moyens : la mise en réseau peut avoir pour propriété de garantir l’existence ou l’allocation des moyens indispensables à l’action (militante) du réseau : subsides, locaux, cadre, fonction logistique, …

D'autres fonctions du réseau ont néanmoins été pointées par Fraisse :

a) Le réseau comme moyen de gestion stratégique d'intérêts (réseau utilitariste)

-          Prédominance de la dimension instrumentale, stratégique par rapport à la capacité de formulation d'un projet collectif

-          Le réseau est une organisation souple des intérêts de ses membres, partenaires/concurrents potentiels. Le réseau est l'instrument de régulation de la compétition entre les associations.

-          L'accès au réseau permet de s'informer, d'avoir accès aux pouvoirs institutionnels, aux opportunités, permet de savoir ce que les autres font, de délimiter les zones de coopération et celles de compétition, de passer des alliances …

Dans ce type de mise en réseau, pas/peu de construction d'une parole collective, de définition d'un intérêt commun fondé sur des valeur partagées et une vision commune de l'avenir. Ce type de réseau est efficace pour mobiliser ponctuellement des acteurs aux intérêts divergents contre une menace commune mais fonctionne rarement durablement dans monde associatif qui aspire à d'autres valeurs (mouvement collectif, fonctionnement démocratique, non-lucrativité, …).

b) Le réseau comme milieu d'innovation sociale

-          l'innovation sociale se fait souvent en marge du monde associatif institutionnalisé. Le réseau peut apparaître comme un espace où l'on peut s'ouvrir à de nouveaux acteurs, à de nouvelles idées, de nouvelles pratiques (sans remettre à court terme les fondements de l'association dont on vient)

-          l'accès au réseau permet d'échapper aux lourdeurs conservatrices des structures dans lesquelles on travaille, de sortir des sentiers battus

-          le réseau a une fonction de tête chercheuse par rapport à l'analyse de nouveaux besoins, l'invention de nouvelles formes d'action, la mise en débat de propositions…

On peut voir ce type de réseau comme une étape vers une institutionnalisation, étape qui sert à

-          la création de la confiance entre les acteurs

-          l'élaboration d'une identité collective autour de valeurs partagées

-          la formulation de propositions politiques communes

 

Le réseau est alors un processus  d'essais et d'erreurs qui dessine les contours d'un collectif en voie de structuration (dont l'institutionnalisation n'est qu'un des débouchés possibles).

Cela génère souvent des tensions entre d'une part la disparition du réseau en tant qu'espace ouvert et la création d'une organisation plus formelle.

c) Le réseau comme espace de démocratie renouvelée

Les associations ont souvent pour idéal d'être une composante fondamentale de la vie démocratique en étant un lieu de construction du débat public et d'apprentissage de la citoyenneté.

 

Identifier le réseau des acteurs socioculturel d’une région

L'ouvrage "Du groupe au réseau"[4], propose quelques critères d'analyse en vue d’une meilleure identification d’un réseau potentiel :

1.       Qui sont les "membres" du réseau ?

Un réseau peut être un ensemble de relations de groupe à groupe, de groupe à individu, d’individu à individu. Il peut donc s’agir d’un réseau d’animateurs en tant qu’individus engagés dans l'action socioculturelle mais aussi d’un réseau d’organisations, d'associations. Dans le secteur socio-culturel, souvent, les relations vont in fine se nouer entre associations, via les individus qui les personnalisent.

2.       A quoi ressemblent les membres du réseau ?

Les différents acteurs n’ont pas de vocation identique, leurs missions et objectifs objectifs sont différents. Le réseau, c'est un ensemble composite d’entités de tout style (ex : centre culturel, cec, employés communaux, culturels, académie, comité culturel, cpas, …). L’intérêt est alors d’en découvrir le dénominateur commun.

3.       A quoi ressemblent les relations entre membres du réseau ?

Les relations établies sont-elles basées sur des affinités individuelles entre personnes occupées dans des organisations partenaires ?, sur des liens institutionnels ? sur une "contiguïté" professionnelle, culturelle ou territoriale ? Le réseau fonctionne t-il de façon très informelle ? Rappelons que la formalisation n’est pas une condition de la mise en réseau. Il peut y avoir absence de formalisation et néanmoins capacité d’action (entraide, mobilisation, arbitrage, …). Quelle dépendance existe t-il entre les partenaires ? Quelle autonomie ? Quels sont les rapports de force qui influencent les relations ?

4.       La raison d’être du réseau

Quelle est la finalité commune des différentes associations constitutives ? Quelles sont les valeurs minimales partagées, la stratégie globale mise en oeuvre, la cohérente affichée ? La stratégie d'un réseau peut être de plusieurs ordres : la conquête, la résistance, la répartition des risques, la logique de gestion efficace, etc. Par ailleurs, une structure peut être créée pour servir les missions communes.

Suivant les conclusions de cette analyse, il existera donc certainement dans le secteur socio-culturel de multiples réseaux, tantôt purement opérationnels, utilitaires défendant de manière plus large  une finalité commune.

 


[1] Analyse issue du travail de fin de formation Bagic de Julie Reynaert , CFCC 2004-2006

[2] Fraisse L., S’organiser en réseau : une mutation de l’espace public associatif, in Conduire le changement dans les associations d’action sociale et médicosociale, sous la direction de J. Haeringer et F. Traversaz, Dunod, pp. 117-134

[3] Boucq C., Action Collective : Mandat et représentation, notes de support de formation

[4] Dujardin P., Du groupe au réseau, Editions du CNRS, Paris, 1988