Début 1996 paraissait un volumineux ouvrage dans un domaine théâtral mal connu bien que très présent en Belgique francophone, THEATRE-ACTION 1985-1995, Itinéraires, Regards et convergences, qui groupant plus de 80 contributions, faisait le point sur une démarche artistique originale aux implications à la fois culturelles, politiques et sociales. Née 25 ans plus tôt dans l'ouverture de pensée issue de 68, cette publication aujourd'hui épuisée, donnait à voir et à penser la place, le rôle et l'évolution de cette démarche au cours de la décennie, marquée par la montée en puissance du capitalisme financier.

Dix ans plus tard, une réédition s'imposait, mais actualisée, et prenant en compte les développements annoncés - et parfois imprévus- de cette démarche aujourd'hui plus que jamais constitutive de l'art théâtral de statut professionnel.

A l’initiative du Centre de Théâtre-Action et sous la direction de Paul BIOT, cette réédition “Théâtre-Action 1996-2006, Théâtre(s) en résistance(s)“ sera de sortie publique le 27 octobre 2007.

THEATRE ACTION 1996-2006, Théâtres(s) en résistance(s)

Ce sont à nouveau près de 80 contributions, réparties en six chapitres, qui interrogent cette démarche collective de création théâtrale dans ses aspects fondamentaux d'un théâtre essentiel à travers ses dimensions politiques sociales, sociétales, pédagogiques mais aussi les exigences de sa professionnalité spécifique. Les aspects de son esthétique et des secrets de l'écriture collective, rarement évoqués dans un théâtre à vocation politique et sociale y sont également explorés, pour développer ensuite l'éventail très riche des mouvements, secteurs associatifs, domaines artistiques. Chacun en son domaine de réflexion et d'action constituant autant de parallèles et de convergences fondant un réseau propre au théâtre-action, aujourd'hui considérablement affirmées au plan international, ou plutôt inter-peuples.

Un septième chapitre apporte une moisson de sources et ressources d'informations et de connaissances complémentaires sur cette démarche où œuvrent aujourd'hui, en Belgique francophone, près de vingt compagnies et des centaines d'ateliers de création, et ailleurs, nombre de compagnons qui dans le monde participent, en résistance, à la création progressive de cette alter culture.

L'ouvrage d'environ 450 pages, préfacé par Fadila Laanan, Ricardo Petrella, Philippe Ivernel et Jean Hurstel, est publié aux Editions du Cerisier. Il sera disponible à partir du 27 octobre 2006 auprès des Editions du Cerisier, du Centre de Théâtre-Action et des compagnies de théâtre-action, auprès de leurs partenaires associatifs, ainsi que dans de nombreuses librairies. Il sera offert en lecture dans les principales bibliothèques publiques de la Communauté française de Belgique qui a largement soutenu sa réalisation. 
(Courriel : editionsducerisier@skynet.be - tél : 065/313 444)

L'éducation permanente occupe la scène : du bon usage du théâtre action en soutien aux actions collectives

Le CESEP coopère à cette réflexion. Il a organisé trois journées de formation en 2004 et 2005. Ces trois journées réunissaient tant des comédiens animateurs que des travailleurs socioculturels. Au départ d'une expérience menée récemment où il y a très longtemps, un(e) représentant(e) d'une compagnie de théâtre-action et un(e) représentant(e) d'une organisation d'éducation permanente ainsi que les personnes présentes ont posé des constats, des questions sur ce possible ou impossible usage du théâtre action en soutien à leurs actions.

L'originalité de la démarche est d'avoir mené cette interpellation croisée dans une perspective de recherche et de construction de réponses originales. Il est très vite apparu, aux uns et aux autres, la nécessité de poursuivre cette recherche, d'approfondir la complémentarité de leurs interventions, de leurs objectifs et de réaffirmer plus que jamais leur solidarité. C'est dans ce sens que se sont organisés et se poursuivront les mardis du théâtre-action dont les conclusions trouvent également leur place dans cette publication et abordent outre la fonction, les questions d’éducation, d’esthétique, de profession et de réseaux. Toutefois, le présent article envisage certaines pistes afin d'éviter des déconvenues à ceux qui tenteraient de s'emparer du théâtre action en soutien à leurs actions. Précisions que nous nous sommes intéressés plus particulièrement à l'usage du travail de création collective mené en atelier en soutien aux actions collectives des travailleurs socioculturels ou cousins apparentés.


“L'éducation permanente occupe la scène : du bon usage du théâtre-action en soutien aux actions collectives” - Claire FREDERIC

 

 

 

 

L’EDUCATION PERMANENTE OCCUPE LA SCENE : 
DU BON USAGE DU THEATRE ACTION EN SOUTIEN AUX ACTIONS COLLECTIVES

POUR LEUR MÉMOIRE DES RENCONTRES ORGANISÉES PAR LE CESEP : DANIEL ADAM, MORFULA TENECETZIS, JEAN VOGEL

Il s’agit d’entrer en résistance

Outre leur confirmation institutionnelle récente (décrets et arrêtés d’application), le théâtre action et l’éducation permanente partagent une histoire commune. Nous en avions dessiné aux gros traits les étapes clefs dans le dossier articulation n°21 « Théâtre action ». Leurs premiers ancêtres remontent aux expériences d’éducation ouvrière et de théâtre prolétarien de l’époque « héroïque » du mouvement ouvrier. Leurs descendants directs sont le produit des projets de « démocratie culturelle » des coalitions gouvernementales travaillistes des années 1960.
Ils ont par ailleurs en commun le même avenir incertain. Personne ne sait encore s’ils ne représentent que des survivances résiduelles d’une époque révolue ou s’ils préservent le fil ténu d’une alternative sociale, culturelle et pédagogique au triomphe du règne du marché.

Quoi qu’il en soit, l’éducation permanente comme le théâtre action ne peuvent survivre qu’en entrant en résistance. Des logiques extrêmement lourdes tendent à rayer leur spécificité de la carte et à absorber leurs structures et leurs acteurs dans les champs sociaux, éducatifs et culturels dominants. Mis à part une faible marge d’animation socioculturelle à vocation « citoyenne » qui serait préservée, le gros de l’éducation permanente rejoindrait les dispositifs de formation et d’insertion socioprofessionnelle. Le théâtre action s’insérerait dans le domaine théâtral institué.

Certaines traditions, une certaine inertie institutionnelle peuvent bien freiner l’action de ces logiques ; il serait illusoire de s’y reposer sur le long terme. Il s’agit aujourd’hui d’entrer en résistance. Une forme de résistance est celle qui s’efforce de s’attaquer aux fondements des projets, d’en revisiter le sens, d’en approfondir et d’en actualiser les différentes dimensions, d’en renouveler les pratiques.

Une action de formation comme première étape

La tentation est grande de s’attaquer au « comment s’emparer du théâtre action ?  à quels moments peut-il venir en soutien à mon action ? » Au-delà de ces questions qui, pour la plupart d’ailleurs, rencontrent les premières préoccupations des différents travailleurs du champ socioculturel, nous nous sommes attaqués aux fondements de leurs actions en essayant de faire le détour par « le pourquoi », « le vers où » ?, « le vers quoi ? » dans la perspective qui est la nôtre, de former des acteurs de changement social.

Le CESEP a donc organisé trois journées de formation. Ces trois journées réunissaient tant des comédiens animateurs que des travailleurs socioculturels de l’éducation permanente voire des travailleurs sociaux des services d’aide en milieu ouvert.
L’originalité de la démarche est d’avoir mené une interpellation croisée dans une perspective de recherche et de construction de réponses originales.

Au départ d’une expérience menée récemment ou il y a très longtemps, un(e) représentant(e) d’une compagnie de théâtre action et un(e) représentant(e) d’une organisation d’éducation permanente ainsi que les personnes présentes ont posé des constats, des questions sur ce possible ou impossible usage du théâtre action en soutien à leurs actions.
Animatrices à Lire et Ecrire, animateurs dans des projets d’alphabétisation ou d’apprentissage des langues, assistants sociaux dans des équipes d’aide en milieu ouvert, président d’un Conseil d’arrondissement de l’aide à la jeunesse, comédiens-animateurs, permanents dans des centres culturels locaux, intervenants sur des questions de santé, travailleurs psychosociaux en maison de soins pour personnes âgées, animatrices dans des maisons de quartier, … se sont tous retrouvés au moins une fois autour de la table pour se dire que le théâtre-action est un outil artistique parmi d’autres à avoir dans sa boîte à outils.

Mais, depuis 40 ans, les pratiques ont évolué, d’autres ont émergé. Il était donc nécessaire de se remettre d’accord sur ce qu’est le théâtre-action, le théâtre-forum, le théâtre d’intervention,…, d’être attentifs aux pratiques émergentes. Si les présents étaient pour la plupart convaincus de la pertinence de cet outil, certains reconnaissaient la nécessité de s’initier avant de l’utiliser en allant voir un spectacle, une création autonome ou en participant à un atelier de création collective ; d’autres soulignaient qu’il s’agissait là d’une coopération exigeante mais dans laquelle, le « comment faire ? »  ne pouvait plus être un frein. Aujourd’hui, les compagnies de théâtre-action peuvent aussi accompagner l’animatrice, le travailleur social, l’éducatrice, … dans le « comment faire quoi ? » : identifier et distinguer les intérêts et les enjeux des animateurs, des responsables, des publics,…, se mettre d’accord sur un chemin à parcourir qui fera partie d’un contrat de coopération, mobiliser les ressources y compris financières, …

Cependant, épinglons ici la dissymétrie des représentations des uns et des autres. L’éducation permanente nie, renie, ignore le théâtre action. Le théâtre action instrumentalise l’éducation permanente. 
Toutefois, il est très vite apparu, aux uns et aux autres,  la nécessité de poursuivre cette recherche, d’approfondir la complémentarité de leurs interventions, de leurs objectifs et de réaffirmer plus que jamais leur solidarité.
C’est dans ce sens que nous tenterons de dessiner quelques pistes afin d’éviter des déconvenues à ceux qui tenteraient de s’emparer du théâtre action en soutien à leurs projets.
Précisons que nous nous intéresserons plus particulièrement à l’usage du travail de création collective mené en atelier en soutien aux actions collectives des travailleurs socioculturels ou cousins apparentés.

Ce qu’il faut savoir sur l’usage du théâtre action

Aujourd’hui 17 compagnies sont reconnues, ce qui fait une cinquantaine de comédiens animateurs en Communauté française. Certains diront qu’il existe autant de pratiques qu’il ’y a de compagnies, voire de comédiens animateurs.
Toutefois, ils ont aujourd’hui une définition commune coulée dans un texte de loi qui les distingue des autres formes théâtrales et la conjonction de deux pratiques au moins qui les caractérisent, les créations autonomes et le travail en atelier.

Lorsqu’un travailleur socioculturel s’empare du théâtre action, il doit savoir qu’il s’agit, à chaque fois,  de déployer un dispositif qui a des exigences éthiques, esthétiques et méthodologiques. Ce dispositif implique au moins quatre catégories d’acteurs, les commanditaires (les organisations demandeuses), les compagnies, les publics-acteurs sans compter les argentiers privés et publics.
Ces quatre catégories d’acteurs ont des intérêts, des enjeux qui peuvent être contradictoires ; ils nouent entre eux des relations à la fois autonomes, hiérarchisées et en principe de coopération conflictuelle.
Par ailleurs, le théâtre action est plus que l’instrument de « quelque chose ». Il ne s’agit pas que d’une pièce de théâtre. Il met en jeu des parts de nous-mêmes et des autres, de « eux », les participants aux ateliers. Leur intimité est dévoilée. On ira au cœur de leur quotidien en rendant visible l’insupportable, l’intolérable des situations qu’ils vivent.  Les contrastes, les contradictions sont débusqués.  Le jeu social est dénoncé. Toutefois, l’outil théâtral permet une distanciation, une théâtralisation du mal de vivre pour aller vers une énonciation politique. Il s’agit donc bien, à un moment donné,  d’occuper l’espace public par un travail de conscientisation, de confrontation, d’affrontement, de débats d’opinions pour faire émerger une parole collective, universalisable et politique. Et en ça, le théâtre action est une démarche d’éducation permanente.

Jusqu’ici, nous en sommes revenus à des généralités, voire des évidences pour certains. Reconnaissons qu’il est nécessaire de prendre encore du temps pour comparer, distinguer les démarches, pour explorer plus encore les différents dispositifs, pour s’attaquer aux fondements des projets, pour découvrir les secrets de fabrication. Qu’est-ce qui rapprocherait une compagnie de théâtre-action et une organisation socioculturelle : l’objet ? le propos ? le public ? Qu’est-ce qui les distinguerait : l’objet ? le propos ? le public ?
Il nous semble indispensable de s’attarder ici sur les préalables à la rencontre.

Pourquoi et comment occuper la scène ?

La mise en présence d’une compagnie de théâtre action et d’une organisation socioculturelle n’est pas le fruit du hasard. Il s’agit bien d’initier, d’organiser leur rencontre.


1. LE PARTENARIAT

Certains clameront les vertus méthodologiques du travail en partenariat comme modalité de coopération. La construction de projets locaux en partenariat a fait l’objet d’une attention particulière dès le début des années nonante. C’est l’époque de la floraison des programmes d’initiative fédérale, régionale et communautaire qui, comme dans le secteur social, imposait ou nécessitait l’organisation d’un partenariat local. Des guides, des formations ont vu le jour pour permettre aux associations et à leurs représentants de mieux se situer professionnellement et institutionnellement, d’interroger les enjeux bien souvent contradictoires, de dégager des bonnes pratiques de collaboration ou même de coopération conflictuelle. Cet outillage a son utilité et a sa place dans la boîte à outils de l’animateur socioculturel, du travailleur social, du comédien animateur mais il ne suffit pas.

2. L’INITIATION

D’autres prôneront les vertus de l’initiation à la « chose  artistique » ou à la « chose politique ». Le comédien animateur, l’animateur culturel ou le travailleur social sauront d’autant mieux ce qu’est le théâtre action ou l’éducation permanente qu’il a vécu l’expérience de ces ateliers où naissent ces projets de création collective ou qu’il a vécu, dans une locale d’un mouvement d’éducation permanente, d’un syndicat, … cette expérience de l’action collective. Ils auront été initiés, auront acquis les codes d’accès, sauront de quoi on parle, et sauront même ce qu’il « faut faire ».
Cette démarche exige une compétence sociale et repose sur les facultés de l’individu à s’orienter dans le champ socioculturel méconnu, la connaissance qu’il a des acteurs,… Quand bien même il aurait trouvé le chemin initiatique à suivre, cette expérience unique d’une possible rencontre ne semble toutefois pas suffisante

3. LA FORMATION

Nous dessinerons volontiers ici la voix médiane de la formation. Notre pari, et ce depuis de nombreuses années, est d’être convaincus qu’en plus des formations répondant exclusivement à des exigences soit de rentabilité, soit de technicité, il y a nécessité de (re)penser nos métiers, de s’atteler à la question du sens, des finalités de nos actions, du pourquoi et du comment, avec les publics, de mettre en œuvre des projets.

Le théâtre action comme l’éducation permanente ont en commun d’être sur des processus de construction collective s’apparentant et se complétant par les outils, les méthodes et les stratégies. Tous deux relèvent bien d’un travail socioculturel de conscientisation critique. Tous deux permettent ce passage inattendu presque « magique » de l’individu au collectif, de l’individu au politique. Ces pratiques s’appuient sur des individus construits et conscients de leur individualité, conscients et critiques de ce qui semblent être des vérités intangibles, qui démontent les mécanismes de subordination  du pouvoir de l’homme, de la femme, du marché, des médias, de l’argent, de l’amour, des religions, … en s’emparant entre autre des outils de la pensée critique. Il s’agit de pouvoir se repérer, de s’orienter, de saisir, de comprendre comment va le monde ? pourquoi ces mutations ? quels sont les enjeux ? pourquoi ces écarts ? ….. Il s’agit bien d’être des résistants aux lames de fonds, aux ondes de choc de la restauration néolibérale. Il s’agit bien d’être des acteurs de changement et donc d’avoir l’énergie de résister, la capacité de s’indigner, la volonté de transformer le monde et non l’individu.
Pour se faire, un parcours de formation exigeant une démarche de formation, d’initiation et d’expérimentation de la construction collective artistique et politique est un des préalables. Ce détour demande du temps et s’acquiert dans la durée.

CONCLUSION

Si ouvrir un débat sur l’usage du théâtre-action et plus particulièrement du travail en atelier en soutien aux actions collectives suppose d’en revenir à des généralités pour se rappeler certaines évidences, nous avons essayé par ailleurs de dessiner la piste de la formation comme voie médiane de leur nécessaire rencontre. Ce trajet de formation suppose une formation, une initiation et une expérimentation aux processus de création collective afin de permettre tant au théâtre-action qu’à l’éducation permanente de rester cette force de résistance à un ordre social dominé par les logiques du champ économique qui tenteraient de les rayer une bonne fois pour toute du paysage institutionnel.

 

Pour leur mémoire des rencontres organisées par le CESEP : 
Daniel ADAM, Morfula TENECETZIS, Jean VOGEL