Entretien avec Gabriel MAISSIN

 

Comment devient-on formateur ? Pourquoi s’engager sur ce chemin ? Quels sont les enjeux personnels et collectifs qui les animent ? Chaque trimestre, nous vous livrons l’interview, brut de décoffrage, des formatrices et de formateurs qui bâtissent aujourd’hui l’action socioculturelle de demain.

Pour ce numéro, nous avons rencontré Gabriel Maissin intervenant au CFCC et administrateur - délégué de la FeBISP[1].

 

FD : Pour commencer, pouvez-vous nous résumer votre parcours professionnel ?

 

GM : Holà ! Cela ne nous rajeunit pas tout çà ! (Rire)

La première partie de mon parcours est extrêmement militante et déjà liée à l’éducation permanente. J’ai travaillé dans un organisme d’éducation permanente fin des années septante et durant les années quatre-vingt. J’étais également engagé du point de vue militant, j’étais journaliste à l’hebdomadaire La gauche. J’étais véritablement dans l’action politique et l’éducation permanente était un outil au service de cette action.

Ensuite, j’ai bifurqué ! J’ai repris des études à la FOPES[2] que j’ai complété par des études en économie du développement à l’UCL. C’est à ce moment là que j’ai commencé à donner cours au CFCC[3] et que j’ai commencé à travailler dans l’insertion socioprofessionnelle, d’abord dans une institution à Forest et maintenant àla FeBisp. J’ai donc deux grandes parties dans mon parcours professionnel : une partie de militant quasi professionnel et maintenant une partie de représentant des institutions d’insertion socioprofessionnelle bruxelloises. Dans ce cadre là, mes activités de formation sont un complément à cette pratique professionnelle ; il y a le CFCC qui est la formation d’acteurs de l’associatif, il y a l’ISCO[4] que je fais toujours avec beaucoup de plaisir quand j’en ai l’occasion et je donne également cours à l’EPFC[5] au post-graduat en économie sociale. J’ai toujours eu une activité de formation pédagogique soit directement lié à mon travail soit en complément de ce travail là.

 

FD : Pourquoi la formation ?

GM : Je ne me suis jamais tourné vers l’enseignement, j’ai toujours considéré que l’action sociale ou l’action culturelle devaient s’accompagner d’un volet de formation. J’ai toujours considéré qu’il fallait investir dans ce domaine. Cela me plait beaucoup, ma motivation principale est que j’aime partager, discuter mais aussi provoquer. Un formateur c’est un provocateur.  La provocation fait partie d’un parcours pédagogique. Pour vraiment s’approprier une matière, il faut commencer par douter et remettre en question son point de départ et ensuite on peut évoluer. Si on ne fait pas ce travail de provocation au début, d’abord ce n’est pas gai (rire) et puis on n’avance pas aussi bien. Il ne faut pas rester uniquement dans la provocation après il faut reconstruire évidement !

 

FD : Dans la formation du BAGIC, vous abordez les rapports entre développement économique et culture. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

GM : Si ma mémoire est bonne, je donne cours au CFCC depuis 1994, donc ça fait un bail ! Mon cours a évolué vers une sorte de séminaire qui se construit autour des rapports entre développement économique et culture, le contenu change régulièrement en fonction de l’actualité et des étudiants. Les premiers cours au CFCC dans les années nonante portaient sur les rapports entre le manifeste pour une culture wallonne et le développement économique de la Wallonie. Aujourd’hui, on est dans l’analyse des évolutions liées à la mondialisation et aux changements culturels.

Aujourd’hui, si on parle des rapports entre développement économique et culture, on peut être pessimiste. Je dirais : hélas, il y en a trop ! (Rire). J’essaye de donner au concept de culture un sens relativement large. Ce n’est pas que la production culturelle et les biens qui sont des enjeux économiques. Maintenant avec la mondialisation, la dérégulation on voit vraiment que les investisseurs économiques s’intéressent beaucoup au secteur de la culture. On pourrait analyser tous ces changements sur le marché des biens culturels et de la production culturelle c’est certainement très intéressant. Mais ce que j’essaye de faire au CFCC c’est de montrer comment le système économique aujourd’hui est obligé d’investir véritablement tous les modèles culturels. Car le modèle culturel dans lequel on vit est lui-même marqué par cette forme particulière d’économie qu’est l’économie de marché. L’économie joue évidement sur la culture mais l’économique joue de la culture. La culture dominante aujourd’hui est un modèle culturel qui ressemble à celui du marché. L’âme de la société aujourd’hui est une culture de la compétition, du chacun pour soi, une culture qui rejette toutes les autres formes de socialité, reléguant au second plan : le collectif, les biens publics, la gratuité, …

 

FD : C’est la culture qui a influencé l’économie de marché ou l’économie de marché qui a influencé la culture ?

GM : L’économie de marché est devenue une culture. Dans tous les rapports qu’ils soient familiaux ou interpersonnels c’est une société réduite au marché y compris dans les représentations que nous en avons. C’est une tendance forte cela ne veut pas dire que tout est comme ça, mais on se trouve dans cette phase où le marché devient véritablement un modèle culturel.

 

FD : Cette situation est-elle propre à notre société ou a-t-elle tendance à se généraliser ?

GM : Cela s’étend partout, si on regarde la Chine ou d’autres pays dits émergeants, la réussite de ces pays est jugée au fait qu’ils vont devenir des économies de marché comme la nôtre. La mondialisation accélère ce processus, car on peut voir à quel point les pays de l’Est deviennent plus libéraux que les libéraux. Ils en rajoutent comme s’ils voulaient montrer qu’ils sont les bons élèves. Ils pensent qu’ils vont gagner leur place dans l’économie mondiale par ce processus de compétition accéléré. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de réactions à ce modèle mais pour bien les comprendre et voir l’impact qu’elles peuvent avoir, il faut prendre toute la mesure du phénomène culturel qui est vraiment très profond et qui ne va pas disparaître facilement.

 

FD : Quels sont les dangers de la marchandisation de la culture ?

GM : La marchandisation c’est aussi l’uniformisation. La production marchande à grande échelle a tendance à réduire tout ce qui est un peu particulier, spécifique, etc. Si on regarde bien, la production des marchandises est extrêmement standardisée, même sous couvert d’être personnalisée. C’est la publicité qui essaye de nous donner une impression de projet unique. Mais en réalité, on est entouré par une production de masse et cette uniformisation des marchandises se retrouve progressivement dans le domaine culturel. Cela fonctionne par segments de marché. Il y a ce qu’il faut pour : les jeunes, les jeunes urbains, les classes moyennes aisées, …

Par conséquent, la culture perd son aspect critique sur la société, pas forcement contestataire mais la production culturelle : le cinéma, le théâtre, le roman, …toutes ces choses là sont une manière de se mettre à distance du monde et donc de le fuir mais aussi de le modifier. La massification de la culture enlève cet aspect critique de la production culturelle et donc on peut mettre en rapport cette massification de la culture avec une certaine difficulté à penser le monde autrement. On vit un peu dans un monde à l’horizon bouché. Y a t il autre chose que l’économie de marché ? Comme la culture y est englobée, elle a du mal à s’exprimer de manière critique. Il y a des cultures alternatives mais il s’agit quand même de la tendance générale. Actuellement, on est dans un système de la responsabilité individuelle en place de la responsabilité collective. Le collectif recule au profit de l’individuel et dans le domaine culturel c’est la même chose. Une fois que l’on a constaté l’ampleur du problème, l’enjeu est de taille, il y a un combat culturel contre le marché, il n’y a pas qu’un combat socio-économique. Ce combat est le travail de tous : des animateurs culturels, des responsables culturels et des artistes.

 

FD : Pourquoi la gauche n’arrive-t-elle pas à proposer une alternative à la culture néo-libérale ?

GM : Bon, c’est une grande question, il n’y a pas qu’un seul élément mais un ensemble de choses. Un des éléments que j’essaie de souligner c’est qu’une alternative économique et sociale n’est pas simplement une opposition à telle ou telle mesure du gouvernement mais c’est aussi une projection dans le futur, un projet de société. Aujourd’hui, la gauche n’a plus de projet de société. Son projet est que l’économie de marché est ce qui nous arrive de mieux et la seule alternative possible est de limiter un certain nombre de ses défauts, de ses dégâts. Ce modèle de l’impuissance du politique face à l’économique est un modèle qui se reproduit au plan culturel. On n’est plus capable de dire qu’il faut construire une société autre qui fonctionne avec d’autres références culturelles. Comme par exemple : la croissance économique n’est pas l’α et l’Ω du bonheur des gens, être moins performant sur le plan des critères du marché mais plus performant au niveau de la solidarité. L’activité économique peut avoir une autre finalité que le profit, les services publics tendant vers la gratuité, ce n’est pas ringard. Derrière ces débats, il y a des valeurs culturelles et la gauche a affaibli ce patrimoine culturel et donc c’est en ça qu’une alternative économique et sociale est aussi une alternative culturelle. Le modèle de l’Etat Providence des trente glorieuses n’a pas su rebondir après la crise et c’est ce qui provoque entre autre cette difficulté pour la gauche. Quand on compare la situation du début des années septante à la situation actuelle, on mesure tout le chemin qui a été fait dans le mauvais sens !

 

FD : Pour le mot de la fin, Quels sont les rapports entre éducation permanente et insertion socioprofessionnelle ?

GM : Ah ! Je dirais que le drame c’est qu’il y en a de moins en moins ! Le modèle de l’éducation permanente est basé sur des mécanismes de formations qui, misent, dans le cadre d’actions collectives, sur une volonté émancipatoire partagée qui était liée à des groupements d’actions collectives, syndicales ou sociales. Ces derniers cherchaient à se réapproprier des outils culturels  et théoriques pour pouvoir agir. L’insertion socioprofessionnelle est basée sur la réinsertion des individus dans une situation professionnelle. Il y a donc une tension entre les deux, l’insertion socioprofessionnelle est constamment soumise à l’injonction du marché du travail. Une question récurrente est : « A quoi servent vos formations ? Les gens ne trouvent quand même pas de travail ? ». Cette dimension fait beaucoup souffrir l’aspect éducation permanente qui a donc tendance à reculer. Les politiques mises en place par les pouvoirs publics créent un hiatus entre les deux alors que probablement les gens ont certainement besoin de ces deux aspects pour améliorer leur situation et leur compréhension du monde. Ce hiatus se retrouve dans toutes les institutions d’insertion professionnelle qui ont un lien avec l’éducation permanente. Il faut absolument continuer à avoir une dimension éducation permanente dans les processus d’insertion socioprofessionnelle.

J’ajouterais pour conclure que je ne conçois pas mon activité professionnelle sans cette activité de formateur. Cela m’a toujours beaucoup intéressé. Car ce que l’on ne voit pas directement c’est que, ce sont les formés qui forment les formateurs par leurs objections, leurs résistances. Ce sont ces remises en questions qui m’aident à me faire une opinion sur tous ces sujets. En ça, je prends plus sans doute que je ne donne !

 

[1] FeBISP : Fédération bruxelloise des opérateurs de l’insertion socioprofessionnelle.

[2] FOPES : Faculté Ouverte de Politique Economique et Sociale

[3] CFCC : Le Centre de Formation des Cadres Culturels  au CESEP.

[4] ISCO : Institut supérieur de Culture ouvrière du Mouvement Ouvrier Chrétien ( MOC)

 

 

[5] EPFC : Enseignement de promotion et de formation continue.