Mercredi après-midi, dans les locaux d'une association d'éducation permanente bruxelloise. La pièce est plutôt vaste. Deux bureaux flanqués de deux ordinateurs estampillés Oxfam se font face. A droite en entrant, un grand tableau blanc couvert d'inscriptions à peine lisibles indique une activité déjà ancienne. Dans un coin, une table basse faite de palettes en bois, quelques fauteuils exhumés d'un cinéma à l'abandon et une télévision aux dimensions plus que généreuses. Aux murs, des étagères de récup. Sur les étagères des classeurs de récup. Dans les classeurs, des documents qui selon toute vraisemblance ne sont là que pour justifier l'existence des classeurs et qui donc sous peu serviront de papier de récup. Et puis, éparpillés, en tas, abandonnés, en attente ou tout simplement déclassés, des monceaux de cassettes vidéo et de dvd. Nous sommes dans le local de l'émission Coup de Pouce(1) dont le premier numéro a été diffusé sur Télé Bruxelles le 21 février 1999. Il y a donc sept ans déjà.

Il est 13h00. Arrivent Oussama, Maroua, Abdel, Patrick, Natasia, Damien, Yasmina, Caroline, et j'en oublie… Ils ont entre 16 et 20 ans. Certains d'entre eux vont à l'école, d'autres pas. Ils habitent Schaerbeek, Molenbeek, Ixelles, Etterbeek. Ils ont la peau blanche ou noire ou métissée; avec ou sans acné, avec ou sans poil au menton; plutôt nature ou plutôt soignée; toutes les cultures et tous les goûts sont au rendez-vous. Objet de la rencontre hebdomadaire: accueillir les nouveaux, visionner les images tournées le week-end, préparer le montage du lendemain, discuter des émissions à venir. Pierre, le tout nouveau et récent coordinateur engagé sous Rosetta est confiant: le tournage s'est bien déroulé. Le sujet, la rencontre d'un groupe de passionnés de figures acrobatiques en moto, quad et autres engins motorisés, devrait intéresser tout le monde. Et, cerise sur le gâteau, car ce n'est pas toujours le cas, c'est un des jeunes du collectif Coup de Pouce qui a proposé le thème de l'émission. Il fait beau, la vie est belle, le soleil brille, tout le monde en a envie, c'est magnifique... Assez vite cependant, dans l'après-midi, les mines vont s'allonger et l'ambiance se dégrader. Des allées et venues répétées et successives, en solitaire ou en petit groupe, des maniements compulsifs et énergiques de téléphone portable, des haussements de ton dans les discussions, des prises de position tranchées trahissent un malaise grandissant et finalement évident.

Il est 15h30. Dans le local Coup de Pouce, Oussama, Maroua, Abdel, Patrick, Natasia, Damien, Yasmina, Caroline et j'en oublie… ont été rejoints par deux responsables de l'association appelés à la rescousse par le coordinateur. Objet de la tension : un responsable des acrobates à moteur est présent dans la salle, visionne depuis deux heures avec le collectif les images tournées pendant le week-end et n'en démord pas : la séquence où apparaît le policier ne passera pas dans l'émission. Il estime qu'elle nuit à l'image du mouvement qu'il représente tandis que le collectif estime qu'elle amène le débat sans nuire aux intérêts des protagonistes. A 17h00 tout le monde se quittera sans avoir trouvé de solution mais tout le monde aura eu au long de cet après-midi l'occasion de faire l'expérience des principes fondamentaux de la démocratie.

 

La responsabilité individuelle et la solidarité

Dans cette aventure, le coordinateur du collectif de jeunes a oublié que s'il était responsable du groupe, il devait aussi pouvoir compter sur son soutien et qu'il devait donc, dans la difficulté, y faire appel sans prendre seul tout le poids des responsabilités. Le collectif et donc chacun des membres de ce collectif a oublié que si le coordinateur était le responsable et qu'il devait donc à ce titre porter une part de responsabilité plus grande, tout le monde devait l'aider à assumer cette part de responsabilité. En quelques heures, chacun a donc pu éprouver sa relation à la responsabilité individuelle et à la solidarité.

 

L'intime conviction

Pour qu'il y ait démocratie, il faut coexistence de points de vue. Se forger une intime conviction, c'est adopter un point de vue fondé sur l'observation de son environnement et l'écoute de l'autre. Lors de cet après-midi, chacun a eu l'occasion d'écouter les positions, arguments et explications de tout le monde. Chacun a donc eu l'occasion de se faire sa propre opinion. Certains ont aussi expérimenté la difficulté, voire l'impossibilité, de se forger une opinion. Tout le monde a compris que s'il voulait participer à la recherche de la solution, s'il voulait s'impliquer dans la recherche d'une solution, il devait pouvoir exprimer une opinion, une intime conviction.

 

La liberté d'opinion et l'intérêt général

Il n'y a bien entendu pas de démocratie sans liberté d'opinion. Il n'y a pas non plus de démocratie sans recherche de l'intérêt général. Qu'est-ce donc que l'intérêt général? Qui définit ce qu'est l'intérêt général? Dans le cas qui nous occupe, les objectifs de Coup de Pouce, traduction des attentes des jeunes et des responsables, font office d'intérêt général. Jeunes et responsables ont eu l'occasion de mettre une fois de plus sur la table les objectifs de l'émission et les attentes de chacun. Jeunes et responsables ont donc eu l'occasion de redéfinir une fois de plus ce qu'est l'intérêt général et de quelle façon les opinions de chacun s'ajustaient ou non à l'intérêt général.

 

La non violence

Une société démocratique repose sur le principe de la non violence. Les esprits ont pas mal chauffé cet après-midi là. Gestes et paroles ont parfois flirté avec le non respect. Chacun a expérimenté, si on veut pouvoir continuer à vivre ensemble, l'absolue nécessité de se quitter sans violence même si aucun terrain d'entente n'a été trouvé.

 

Le temps

La démocratie a besoin de temps pour s'épanouir. Jeunes et responsables de l'association ont pris le temps ce mercredi après-midi d'écouter, d'expliquer, de donner la parole. Les mécanismes en place ont fait l'objet d'analyse à chaud et à posteriori. Ce temps a été pris sur celui prévu pour la préparation du montage. Ce temps a modifié l'emploi du temps de certaines personnes et a coûté de l'argent à l'association. Ce temps n'est évidemment pas rentable… dans l'immédiat.

Lors de cet après-midi comme tous les mercredis après-midi, une dizaine de jeunes de tous horizons ont expérimenté dans un cadre qui le leur permet et en toute liberté quelques principes essentiels de la démocratie, de l'épanouissement personnel et de l'engagement citoyen. Différemment de l'école et en dehors du cercle familial, ces jeunes, en difficulté ou pas, enthousiastes ou pas, déterminés ou pas, bien dans leur corps ou pas, ont l'occasion chaque semaine de s'impliquer dans un projet qui peut leur appartenir s'ils veulent s'y investir, le prendre en main et le nourrir de leurs êtres et de leurs savoirs. Ils y apprennent ce que l'école ne peut sans doute plus leur apprendre aujourd'hui et que Coup de Pouce leur apporte parce que le désir y a toujours remplacé la peur: la liberté de penser et d'agir.

Je suis journaliste de formation. J'ai travaillé pendant quelques années dans une télévision locale, puis dans un théâtre pour assumer aujourd'hui les responsabilités de Videp asbl qui fait en sorte que Coup de Pouce puisse exister. Parce que Coup de Pouce est aussi et pas seulement une émission de télévision; parce que Coup de Pouce est un projet d'éducation permanente; parce que Coup de Pouce permet à ces jeunes de faire l'expérience de la caméra comme opérateur ou comme journaliste; parce que Coup de Pouce donne l'occasion à ces jeunes de rencontrer et de découvrir l'ailleurs; parce que Coup de Pouce invite ces jeunes à poser un regard sur le monde qui est le leur; parce que Coup de Pouce les pousse à se regarder en face et à regarder l'autre avec respect et intérêt, parce que Coup de Pouce donne une image à la fois plus positive mais aussi plus proche de la réalité de ce que sont les jeunes aujourd'hui.

Parce que chaque semaine, Oussama, Maroua, Abdel, Patrick, Natasia, Damien, Yasmina, Caroline et j'en oublie… sont fiers d'être là et fiers d'eux-mêmes, je rêve d'un Coup de Pouce à Namur, à Charleroi, à Liège, à Arlon et j'en oublie… et que bientôt sur toutes les télévisions locales en Communauté française d'autres jeunes puissent partager leur vision du monde.

On parle beaucoup aujourd'hui d'éducation à l'image. Partout fleurissent des cours, ateliers, conférences, modules de formation et autres stages censés faire comprendre aux jeunes ce qu'est une image et quel impact elle peut avoir sur notre manière d'appréhender le monde. Loin des discours, Coup de Pouce se situe à contrario au point de rupture, lieu d'une certaine amitié avec le non-savoir dont parle Florence Aubenas, lieu de l'expérience par excellence. Nous sommes au cœur d'une vision transversale du travail avec les jeunes qui prend en compte les questions liées à l'audiovisuel, l'éducation permanente, la culture, la jeunesse, l'enseignement et qui veut rencontrer non seulement la complexité du monde mais également la complexité de la tâche. Je crois que le temps est venu pour le monde politique de prendre réellement la mesure de cette transversalité et de l'intégrer non plus en paroles mais en actes.

« Notre civilisation arrive à un autre point de rupture, lieu d'une certaine amitié avec le non-savoir. Celui-ci n'est plus soit de l'ignorance, soit ce « pas encore ». Il nous entraîne sur le champ de l'immanence, où les pensées, la conscience, tout en étant des activités particulières, n'apparaissent plus comme le biais par lequel l'homme s'extrait du monde comme sujet. Celui-ci se replace au contraire dans la multiplicité du monde, non sans tourments et tâtonnements : c'est ce qu'est en train de vivre notre époque… ».
Florence Aubenas / Miguel Benasayag

 

 

1. Coup de Pouce
Une émission Télé conçue et réalisée par un collectif de jeunes, diffusée les samedis et mardis de 10:30 à 16:30 sur TLB
Un projet associatif réunissant : Imagica, Centre Vidéo de Bruxelles (CVB), Zorobabel, Atelier Graphoui, Cinéma Nova, Centre de Formation d' Animateurs (CFA), Les Ateliers du 
cyclope, Videp, Gsara, Marche à suivre, Samarcande, Lezarts-urbains (ex Fondation Jacques Gueux)
Contact : VIDEP asbl - 111 rue de la Poste - 1030 Bruxelles - 02/221.10.50 - 02/221.10.58 - @ : coupdepouce@cvb-videp.be