Comment devient-on formateur ? Pourquoi s’engager sur ce chemin ? Quels sont les enjeux personnels et collectifs qui les animent ? Chaque trimestre, nous vous livrons l’interview, brut de décoffrage, des formatrices et de formateurs qui bâtissent aujourd’hui l’action socioculturelle de demain.

Pour ce numéro, nous avons rencontré Jean-Luc Manise, formateur au Cesep et journaliste freelance.

 

Peux-tu nous résumer ton parcours ?

 

J’ai fait les romanes et le journalisme à Louvain-la-Neuve. Après cela, j’ai suivi un stage de six mois au CESEP dans les Ateliers Régionaux de l’époque. Ensuite, pendant dix ans j’ai été successivement journaliste, rédacteur en chef et directeur de publication d’un groupe qui s’est appelé BMB, puis KBMB et qui fait maintenant partie de Roularta. Il y a huit ans, j’ai démissionné, pour venir au CESEP comme coordinateur dans le secteur informatique, tout en restant journaliste free-lance.

 

 

Que donnes-tu comme formations ?

 

Actuellement, je m’occupe beaucoup de la conduite de projets dans lesquels la formation prend une part de plus en plus prépondérante. Il s'agit souvent de réfléchir à la définition et à la construction de solutions avec un ensemble, un groupe, une institution ou une organisation. Mon rôle est de proposer des choix de technologies qui prennent en compte la dimension humaine, sociale et culturelle des personnes concernées. Les technologies de l'information changent radicalement le monde dans lequel nous vivons alors moi, ce que je propose aux gens, c'est de ne pas se laisser faire et, à leur tour, de changer les technologies pour les adapter à leur besoin. Et de les mettre au placard si elles sont inutiles. C'est une approche très jouissive, une sorte de pied de nez amical aux chantres des NTIC. Et en plus, cela donne de très bons résultats.

 

 

Le CESEP est partenaire du projet Info Generation qui est un programme de développement de l’information de la jeunesse. En quoi consiste ce projet ?

 

C’est un projet soutenu par la Politique Scientifique Fédérale (ex SSTC) dans lequel le CESEP intervient à titre d'expert technique, à côté du Lentic qui joue le rôle d'expert scientifique et du CRID qui intervient en tant qu'expert juridique. Avec Info Generation, différentes organisations d’informations jeunesses (la FIJWB[1], InforJeunes Tournai, le SIEP[2], le CIDJ[3], Infor jeunes Schaerbeek, Info AG, et In PETTO[4]) ont déposé un projet de travail collaboratif  Cela passe par une réflexion sur les manières de (mieux) travailler ensemble, et sur les outils qui peuvent favoriser cette transversalité : solutions de gestion de contenu, d'apprentissage à distance, forums de discussions, contrôle de la qualité de l'information, ... Mon rôle est d'accompagner le développement de ces outils.

 

 

Tu t’occupes également du projet « Echo Tam tam » peux-tu nous en parler ?

 

C’est un projet CITI (Citoyen Internet) visant à la diffusion de contenus démocratiques sur Internet. Avec Echo Tam Tam, il s'agit d'observer et de commenter les stratégies de communication et d'information d'organisations qui se sont données comme mission de combattre le racisme, le fascisme, la xénophobie, l'extrême-droite, le négationnisme, le révisionnisme, l'intolérance et qui militent pour l'émancipation de la démocratie, l'égalité des chances et les droits de l'homme et de la femme. Le CESEP rejoint aussi ceux qui veulent qu'Internet, utilisé comme une arme par les extrêmes, soit aussi un vecteur de résistance. En pratique, Echo Tam Tam va mettre en place une « revue de sites » participative et collaborative qui trouvera écho dans les pages papier du « Secouez-vous les idées ». La particularité technique : les responsables des sites partenaires qui auront marqué leur accord auront la possibilité de publier directement sur nos pages d'accueil des nouvelles plus largement développées sur leur site propre. Echo Tam Tam est prêt et est disponible en ligne (www.democratie.levillage.org)  Il reste à mettre en place l’équipe rédactionnelle, c'est toujours une question de temps !

 

 

Qu’entend-t-on par les NTIC ?

 

Nouvelles Technologies de l’Information et des Communications. Il y a un débat sur l’utilisation du terme « nouvelle », car « nouvelle » n’est pas clairement identifiable temporellement, « nouvelle » de quand ? On devrait plus parler de technologies actuelles de l'information et de la communication.

 

Entretien avec Jean-Luc MANISE

Est-ce-que les TIC peuvent intervenir dans les pratiques de citoyenneté active ?

Ah, ça c’est un grand débat ! Il y a plein de réflexions à ce niveau là. Pas uniquement à propos de la citoyenneté mais aussi par rapport à la culture, aux loisirs et à la vie sociale. Les techniques d'information et de communication en ligne (sms[5], mms[6], chat[7], wiki[8]) redéfinissent de manière vraiment importante la manière dont les gens communiquent et/ou s'isolent, s’informent, accèdent aux œuvres culturelles et artistiques, s'amusent, travaillent. Mais vit-on mieux pour autant ? Fonctionne-t-on mieux ensemble ?

Au début du Net, certains ont pensé que le Web favoriserait l'émergence de la démocratie active. Par exemple, que les personnes ayant des problèmes de mobilité ou n’ayant pas envie de bouger pourraient grâce au vote électronique participer aux élections. Que le vote en ligne réduirait l'absentéisme dans les pays où le vote n'est pas obligatoire. Des expériences ont eu lieu dans différents pays dont les Etats-Unis et elles ont été très décevantes. Certains ont aussi préconisé d'utiliser ce média pour augmenter le nombre de consultations populaires. Avec le risque de demander l'avis des gens pour un oui ou pour un non, et de banaliser le vote, d'en arriver à ce qu'on appelle en Suisse des "votations".

On a aussi songé que les forums[9] allaient être des endroits de discussions publiques, populaires au sens noble du terme. Qu’ils allaient être des lieux de rencontre et de réflexions qui permettraient aux citoyens de participer au débat politique, de formuler des enjeux qui pourraient être relayés auprès de mandataires publics.

Internet comme courroie de transmission de la démocratie, c'était séduisant. Il s'est en fait avéré, suite à différentes études, que les forums ne convainquaient que ceux qui étaient déjà convaincus. Donc les extrémistes vont dans un forum extrémiste et restent extrémistes. A la limite, ils s'auto-émulent ! Il en va de même pour les progressistes qui restent progressistes. De courroie de transmission, Internet devient une sorte de grosse caisse de résonance aveugle.

En même temps, cette technologie permet à des centaines de milliers de personnes de s'exprimer devant un public potentiellement immense. Publier un livre « papier » coûte cher. Sur Internet, les blogs, ces lieux publics d'expression privée sont gratuits. Aujourd'hui, chacun peut devenir écrivain. Et puis il y a la vague des chats et des SMS : ce sont des modes de communication fascinants.

Certains blogs ont été édités en livre. Est-ce un moyen de récupérer le succès du blog pour toucher d’autres publics ou est-ce une façon de reconnaitre une certaine qualité à certains blogs ?

Cela doit être les deux.

 

Qu’est ce qu’un logiciel libre ?

Un logiciel est un outil informatique que l’on utilise pour avoir un résultat : pour taper un texte, j’utilise un logiciel de traitement de textes, … Le logiciel, c’est le produit qui me permet d’avoir accès à certaines fonctionnalités. Ces logiciels sont écrits par des développeurs qui sont propriétaires des sources, c’est de l’ordre du droit d’auteur. Les sources sont l’écriture du programme : sans celles-ci, on ne peut pas faire évoluer le programme.

Certains éditeurs, comme Microsoft, conservent précieusement et jalousement cette « recette » et donc personne, à part Microsoft, ne peut changer Word.

Le logiciel libre, c’est l’inverse : des gens ont pensé qu’il était fort embêtant de ne pas pouvoir perfectionner un programme. Ainsi s’est créé le standard du logiciel libre. L’"Open Source", cela signifie que tout le monde peut accéder aux sources du logiciel, et le modifier à son grès sous réserve d'adhérer à une charte qui, en gros, garantit que ces changements ne peuvent être faits à des fins commerciales et que les résultats de ceux-ci devront être eux aussi accessibles à tous. En règle générale, les logiciels Open Source sont gratuits.

 

Et une question que beaucoup de monde se pose : à qui cela profite ?

Il y d'une part les passionnés, de jeunes (futurs) développeurs qui, par passion et par jeu, travaillent à des outils qui leur conviennent mieux, les adaptent, les améliorent et puis les partagent au sein de communautés, de groupes d'utilisateurs du "monde libre". Tout cela se fait donc de manière purement bénévole.

Il y a en second lieu le monde professionnel qui adopte et adapte des logiciels à ses besoins. C'est très répondu dans les organisations publiques qui ont une équipe interne de développeurs : ils choisissent des solutions libres et façonnent une solution sur mesure.

Troisièmement, il y a les sociétés de services informatiques, qui vivent justement de leurs prestations de service et pour qui vendre un logiciel n'est pas intéressant commercialement. Donc ils proposent plus ou moins gratuitement une solution libre qu'ils vont pouvoir paramétrer en fonction des souhaits du client. Ce n'est pas d'avoir un serveur de messagerie gratuit. Il faut encore pouvoir l'installer, le paramétrer, l'administrer et intervenir en cas de panne. C'est là que les sociétés informatiques y trouvent leur compte, d'autant que les prestations de service sont nettement plus rentables que la vente de matériel et de logiciels.

En tant que formateur, que penses-tu du E-Learning, n’y-a-t-il pas un risque d’isolement?

Non, moi je suis passionné par cela ! C’est génial ! L'E-learning est beaucoup plus développé dans les régions où les distances sont plus importantes que chez nous : au Canada, en France, en Russie… car c’est une technique qui permet d’apprendre ... à distance ! Dans ces contrées, il y n’a pas d’autre possibilité.

De plus, ces logiciels peuvent aussi être utilisés afin de mettre en commun différentes ressources, et de partager des projets. Les outils disponibles actuellement sont vraiment chouettes et on reçoit de plus en plus de demande de formation « E-learning » !

Pour revenir à la question de l'isolement, nous ne concevons au CESEP que des solutions mixant apprentissage à distance et rencontre entre les personnes. Pour nous, l'E-learning n'est efficace que s'il est basé sur trois piliers.

Le premier pilier est constitué d'une bibliothèque en ligne qui doit être bien remplie, avec beaucoup de documentations et d'informations. Le deuxième pilier, ce sont les formations en ligne proprement dites. Et le troisième, ce sont des espaces de rencontre « physiques ».

Si la formation se cantonne à un cours en ligne, alors la question de l'isolement, et plus largement de la pertinence de la méthodologie d'apprentissage utilisée doit être posée.

 

Le mot de la fin ?

Je voudrais le dédier aux formateurs. Lorsque j'interviens en tant que formateur, j’ai le trac durant les deux jours qui précèdent. Sur le coup j’éprouve beaucoup de bonheur et une très grande satisfaction mais j’en sors épuisé. Je suis réellement admiratif devant les personnes qui en font leur métier (presque) quotidien. Car cela demande une remise en question perpétuelle et une écoute permanente. Chapeau bas, donc.

 

[1] FILWB : Fédération Infor Jeune Wallonie Bruxelles

[2] SIEP : Service d’Information sur les Etudes et Professions

[3] CIDJ : Centre d’Information et de Documentation pour Jeunes

[4] In PETTO : jeugddienst Informatie en Preventie

[5] Sms : Short Message Services, les services de messages courts des téléphones portables.

[6] Mms : Mulitmedia messaging services, un service de messagerie multimédia.

[7] Chat : de l’Anglais to chat : parler. Messagerie instantanée qui permet de communiquer de manière instantanée par ordinateur avec un interlocuteur distant connecté au même réseau informatique.

[8] Wiki : de l’hawaiien wiki wiki ; rapide, informel. Site Web dynamique permettant à tout individu d’en modifier les pages à volonté.

[9] Forum : lieu de rencontre et d’échange sur internet permettant à ses participants d’échanger des messages sur des thèmes de discutions.