Un zeste d’humour aide à changer la vision des choses…

 

Comment devient-on formateur ? Pourquoi s’engager sur ce chemin ? Quels sont les enjeux personnels et collectifs qui les animent ? Chaque trimestre, nous vous livrons l’interview, brut de décoffrage, des formatrices et de formateurs qui bâtissent aujourd’hui l’action socioculturelle de demain.

Pour ce numéro, nous avons rencontré Eric Vermeersch, Directeur-adjoint et Formateur au CESEP.

 

 

Peux-tu nous résumer ton parcours professionnel et nous expliquer pourquoi tu en es venu à donner des formations ?

Je pense que je suis « tombé dedans » très tôt, avant de travailler. J’ai donné mes premières formations à 17 ans. J’avais commencé l’aviron quelques années auparavant et j’ai alors passé mon brevet pour être initiateur  à l’ADEPS.  Pendant quelques années, j’ai initié des débutants, souvent des jeunes entre 12 et 18 ans. J’étais également membre d’un cercle de photographes amateurs et je développais (c’est le cas de le dire) des techniques photographiques quelque peu marginales.  J’animais parfois des mini formations pour expliquer ces techniques.  Dans les deux cas, je me suis rendu compte que cela me plaisait et que je le faisais avec un certain bonheur.

Après mes études d’assistant social, j’ai presté mon service d’objecteur de conscience pour l’ASBL de formation des délégués syndicaux de la régionale FGTB de Bruxelles.  J’y ai donné ma première formation dans un cadre professionnel.  Je m’en souviens encore : il s’agissait d’expliquer les structures de la FGTB (ce n’est pas une mince affaire) à des demandeurs d’emploi du « comité de travailleurs sans emploi ». On m’a dit que ce n’était pas mal mais j’ai fait cela « au pas de charge ».  Je me suis heureusement calmé pour les suivantes. A partir de ce moment, je savais que je désirais pouvoir continuer la formation, même si je voulais faire d’autres choses en plus. J’ai par la suite travaillé durant 10 ans dans une agence conseil en création d’entreprises où j’ai développé et partiellement donné des formations pour de futurs entrepreneurs.  Après un intermède de 3 ans dans le bain de l’économie sociale, je suis venu travailler au CESEP, que je connaissais depuis quelques années. J’y suis aujourd’hui depuis plus de 8 ans. Il y a deux constantes dans mon parcours : le social et la formation, avec une plus grande pratique de la formation technique : créer son entreprise, comprendre les comptes annuels, faire de la comptabilité, c’est technique.  J’ai cependant toujours insufflé une dimension éducation permanente dans ces modules, tant dans la méthodologie que dans les objectifs.

 

Qu’animes-tu comme formations ?

Au départ d’une formation de base en comptabilité pour demandeurs d’emploi, j’ai développé un ensemble de modules, en constante évolution, relatifs à la comptabilité des ASBL. Aujourd’hui, outre d’autres fonctions au CESEP, je suis essentiellement formateur en comptabilité pour les travailleurs de l’associatif. Il m’arrive également d’animer des petits modules tels que la législation des ASBL, le financement du secteur associatif ou encore le fonctionnement de la Belgique Fédérale.

 

Que retirent les gens de tes formations ?

L’objectif des modules est de permettre à des travailleurs qui ne connaissent pas la comptabilité de faire le travail comptable de première ligne.  Cela signifie qu’ils pourront classer et encoder les pièces comptables mais qu’ils auront probablement besoin de l’aide d’un comptable pour réaliser les comptes annuels.  Ceci dit, nous allons assez loin dans la formation et certains partiront avec une vision très précise et complète de la comptabilité. Disons que, pour l’instant, nous mettons plus ou moins les gens au niveau d’aide-comptable.

 

Et toi, que trouves-tu dans la formation, qu’est-ce qui te motive ?

J’aime me retrouver devant un groupe.  Je me réjouis toujours du premier jour, quand on rencontre des inconnus et que l’on sait que l’on va passer un moment ensemble.  Il faut alors sentir le groupe, les personnalités de chacun et faire en sorte que « la mayonnaise prenne », que le groupe fonctionne, respecte chacun, que l’ambiance soit bonne et que l’apprentissage se fasse. J’aime également transmettre ce que je connais.  Quand ma sœur était enfant, elle donnait cours à ses poupées et elle est devenue prof, cela doit être dans la famille. Plus sérieusement, une motivation importante est le fait que les gens, en tant que travailleurs ou en tant que citoyens, ont besoin de formation, tous, nous y compris. J’ai eu l’occasion de compléter mon diplôme initial d’assistant social par une formation à la FOPES et cela m’a beaucoup plu et aidé.  Le secteur associatif s’est très fort professionnalisé, les travailleurs doivent se former et c’est motivant d’y contribuer.  C’est également plaisant quand quelqu’un que vous avez formé vous dit qu’il reprend la comptabilité de son ASBL et que cela lui a valu une promotion de la part de son employeur.  De même, faire réfléchir les gens sur le monde qui nous entoure, sur la société, les choix possibles, est pour moi une très grande motivation. Enfin, ceux qui me connaissent savent que je manie beaucoup l’humour et que la formation est un endroit où je peux mettre cela à profit.  L’humour est un bon outil pour rendre la matière moins austère.  La compta fait peur, les gens la voient comme quelque chose d’hyper rigide et comme une technique un peu ésotérique.  Un zeste d’humour aide à changer la vision des choses et à faire passer…la pilule.

 

Justement, tu arrives à rendre la comptabilité amusante (j’ai des témoins) ; arrives-tu à la rendre critique ?

Il faudrait le demander aux stagiaires. Soyons clairs, je ne pense pas que l’on doive être critique à tout prix. Je ne vois pas en quoi je pourrais critiquer l’aspect technique de la comptabilité.  Lucca Pacioli, qui passe pour être l’inventeur de la comptabilité en partie double à la fin du 15ème siècle, a toute ma confiance !  Par contre, la comptabilité est aussi du droit et là, on peut faire réfléchir sur ce qui se cache derrière les obligations comptables et sur les différences de traitement des ASBL et des sociétés commerciales par exemple. Par ailleurs, la comptabilité ouvre des portes.  La formation aborde inévitablement des questions plus sensibles : la fiscalité et la sécurité sociale lorsque l’on parle du calcul des salaires.  On peut alors sortir du cadre strict de la formation en compta et parler du fonctionnement de notre société.  Je suis assez souvent confronté à des stagiaires qui attaquent plus ou moins durement la fiscalité et notre sécurité sociale.  Je profite alors de l’occasion pour les faire réfléchir sur ces sujets et sur ce qu’ils souhaitent réellement.  J’essaie qu’ils se construisent une opinion au-delà des croyances et des apparences.   En général, cela se passe très bien.  Ce que je souhaite surtout, c’est qu’ils puissent se faire une opinion correcte des choses, le reste relève de choix personnels et de son propre système de valeurs.

 

Cela fait plusieurs années que tu travailles au CESEP, peux-tu nous parler de ses spécificités ?

Question difficile.  Joker !  Non, je peux répondre. Je présenterai simplement les spécificités qui me conviennent et qui permettent de travailler l’esprit serein. Le CESEP offre un cadre de travail agréable, physiquement et moralement.  On y trouve peu de pression et un grand respect des spécificités et des manières de faire de chacun. Pour un formateur, c’est un cadre idéal.  Nous sommes des créatifs, si si, sans forfanterie, c’est le cas et on ne peut créer dans un cadre strict.

La structure a également une bonne dimension.  Il n’est pas facile d’exercer un métier quand il faut être constamment au four et au moulin, ce qui est plus souvent le cas dans les petites associations.  Nous défendons des valeurs qui me sont chères, telles la solidarité et l’équité, avec beaucoup d’indépendance d’esprit. Plus généralement, le CESEP est une association progressiste et je me vois mal travailler dans un autre cadre.  Enfin, je me dois de parler de l’éducation permanente qui est une activité majeure du CESEP.  Tu m’as demandé si je parvenais à être critique.  L’éducation permanente permet de dépasser la matière, de l’aborder autrement, de la replacer dans le contexte global de notre société.  Une stagiaire m’a dit dernièrement que je donnais la compta comme une matière philosophique.   Cela m’a fait fort plaisir.  Si je peux aborder les choses de cette manière, je le dois partiellement au CESEP.

 

Tu relèves l’importance de l’éducation permanente.  Que penses-tu du nouveau décret ?

Deuxième joker… Pour synthétiser, je dirais qu’il s’agit pour moi d’un mauvais décret.  Il me semble en effet que, quand on est capable de mener une analyse critique de la société, on est d’accord aujourd’hui sur le fait que le marché et la mise en concurrence ne sont pas obligatoirement des bonnes choses. La tâche (pour ne pas dire la mission) de l’éducation permanente est vaste, nous ne sommes pas légion et les moyens de la Communauté française sont peu importants.  Il fallait donc tout mettre en œuvre pour qu’il n’y ait pas concurrence entre les opérateurs mais qu’au contraire un maximum de collaborations entre les associations soit possible. C’est raté, le décret fait l’inverse.  Deuxièmement, il enferme les associations dans un carcan. Je comprends parfaitement les besoins budgétaires de la Communauté française et je trouve normal que les pouvoirs publics fixent des cadres. Le décret est cependant bien trop contraignant et oblige les opérateurs à faire des choix d’actions qui les limitent. Par exemple, le CESEP peut s’inscrire dans deux axes, sur un total de 4 possibles.  Chaque axe implique un type d’action (formation, études etc.) ; nous serons donc limités à deux types d’action, dans lesquelles nous devrons réaliser des quotas. Nous, et les autres associations le feront également, devront donc garder constamment à l’œil notre « tableau de bord des réalisations » un peu comme l’audimat dans les chaînes de télévision. Il aurait été bien plus simple de pouvoir aller dans les 4 axes, cela aurait permis de maximiser les capacités et les savoir-faire des associations, de mener des actions plus complètes et plus ambitieuses et cela présenterait une plus grande garantie de la qualité des productions.

 

Vois-tu d’autres enjeux pour le monde associatif ?

Et un sujet de mémoire, un ! Je vais donc méchamment résumer la réponse et me concentrer sur un phénomène préoccupant : la marchandisation.  On le voit aujourd’hui : les pouvoirs publics acceptent la marchandisation de la formation professionnelle.  Les chantres de cette idée se basent sur la sacro sainte « libre concurrence » et la notion de « distorsion de concurrence » et sur la soi-disant  plus grande « efficacité » du secteur marchand. Pour mettre tout le monde sur un  même pied, les sociétés marchandes ont de plus en plus souvent droit aux subsides.  C’est oublier que cela bénéficiera, à terme,  uniquement aux  plus importantes en taille, qui ne sont pas obligatoirement les meilleures, et que cela nuira à de nombreuses associations qui ne pourront lutter contre les monstres du secteur de la formation.  Ne nous leurrons pas. D’une part, pour un même budget, il y aura plus d’opérateurs sur la balle et donc une diminution des subventions pour le secteur associatif. D’autre part, le secteur marchand, par essence et par obligation, ira toujours vers ce qui est le plus rentable et notamment vers le public le plus « formable » et le plus « formaté ». Il y aura donc une dualisation accrue du public et de l’offre de formations avec, pour l’associatif, le public le plus « défavorisé » et le plus « difficile » car le moins « rentable ».  Qu’on ne déforme pas mes propos, l’associatif doit travailler avec ce public mais nous devons pouvoir travailler avec l’ensemble des citoyens et mélanger le plus possible ces derniers. J’ajouterai qu’il y a fort à parier que les formations subventionnées serviront aux entreprises marchandes en tant que produits d’appel.  Elles pourront alors vendre des compléments « au prix du marché » aux plus nantis, ce qui ne fera qu’accentuer la dualisation de la société. Enfin, compter sur le secteur marchand pour mener une analyse critique de notre société relève de l’utopie la plus complète mais ce n’est sans doute pas cela le but de la manœuvre…

 

Le mot de la fin ?

Ne boudons pas notre plaisir et ne gâchons pas nos acquis : nous avons en Belgique un tissu associatif d’une extraordinaire densité, efficace et de plus en plus professionnel.  Nous devons le maintenir et le développer.  Ce n’est pas seulement la défense de notre bifteck mais un choix de société. Je parle là de valeurs. Profitons de nos réseaux, de notre public, informons et formons nos utilisateurs, nos stagiaires.  N’oublions surtout pas de faire de l’éducation permanente. Expliquons-leur dans quel jeu on joue et dans quelle pièce certains voudraient nous faire jouer les figurants demain.  Bref, « en garde » et ne la baissons pas !