Quatre points de vue à la fois différents et complémentaires, théoriques, pédagogiques ou empiriques, analytiques, critiques ou militants. Des regards différents pour mieux comprendre, interpeller, mettre en lumière, s'interroger.

Dans un premier temps, nous vous proposons une synthèse de quelques analyses réalisées par le réseau Flora1. Ce dernier met un point d'honneur à intégrer de manière spécifique la question du genre « Féminin » dans l'analyse des politiques et des pratiques sociales et culturelles.

Le second regard, de formateurs cette fois, trouve son origine au sein même du Cesep. Il présente un dispositif d'accompagnement particulier initié récemment sur base des travaux réalisé par Vassileff2, et destiné à promouvoir chez les demandeurs d'emploi le passage d'un projet dit « adaptatif » à un projet dit « prospectif ».

Ensuite nous donnerons la parole à un employeur qui, depuis plusieurs années, réfléchit et met en œuvre de manière pragmatique et constructive sa propre vision de l'insertion socioprofessionnelle, de l'accès à l'emploi, et de la place de la formation en entreprise.

Enfin, Jean-François Orianne, sociologue, chercheur au Girsef3, nous propose en synthèse une analyse des transformations à l'œuvre dans les nouvelles politiques d'action publique, l'exemple du parcours d'insertion en Région wallonne, comme politique « active » d'emploi pouvant constituer, en soi, un exemple emblématique de celles-ci.

Qu'ils nous parlent des « bénéficiaires », des « stagiaires », des « demandeurs d'emploi », ou encore des « professionnels », des « opérateurs », ou des « intervenants » du secteur, nous avons privilégié ces quatre regards pour une raison assez simple : sous couvert d'approches différentes, ils nous parlent tous avant tout d' « individus », d'hommes, de femmes, qui « habitent » les politiques de mise à l'emploi aujourd'hui.

 

L'insertion socioprofessionnelle au regard du genre : 
un cadre d'analyse à part entière

Les recherches autour des thèmes de la participation, de l'exclusion, du travail, de l'emploi, du bien-être se déclinent aujourd'hui de diverses façons dans les multiples publications, colloques, journées de réflexion et d'étude qui leur sont consacrés. Dans ce cadre, les contributions destinées à mieux comprendre les liens entre les thématiques de l'insertion sociale et professionnelle et certaines caractéristiques socioéconomiques propres à différents publics (bénéficiaires du revenu d'intégration, jeunes en décrochage scolaire, personnes d'origine étrangère…) sont aujourd'hui nombreuses. Plus rares sont encore celles prenant en compte de manière précise les distinctions potentielles à épingler en fonction d'une caractéristique démographique essentielle, à savoir le genre.

Depuis plusieurs années, au travers de multiples activités (publications, conférences, mise en réseau d'associations, interpellations politiques…), le Réseau pour la formation et la création d'emplois avec des femmes, constitué en asbl sous le nom de Flora1, met un point d'honneur à intégrer de manière spécifique la question du genre, et plus précisément du genre « Féminin » dans l'analyse des politiques et des pratiques sociales et culturelles. Dans ce cadre, les responsables et membres de ce réseau d'associations ont accumulé un ensemble d'éléments d'analyse et de réflexion permettant de mieux comprendre le vécu spécifique des femmes, notamment en matière d'insertion socioprofessionnelle2. A titre exemplatif, nous avons synthétisé pour vous ces analyses ci-dessous.

Selon Flora, dans la conception généralement partagée de l' « activation » des femmes défavorisées et dans les mesures qui la mettent en œuvre, celles-ci sont le plus souvent abordées à partir de leur manque de capacité de savoir. On met ainsi l'accent sur les connaissances qu'elles doivent encore acquérir pour obtenir une place à part entière sur le marché de l'emploi et dans la société, ce qui renforce l'image négative qu'elles ont d'elles-mêmes et complique dès lors leur insertion. La logique même d' « activation » repose de facto sur un processus de découragement et de dévalorisation à « réparer » au moyen de la formation. En prolongement de cette analyse, plusieurs écrits de l'association vont encore un cran plus loin : le mode de gestion actuel de l'insertion socioprofessionnelle engendrerait in fine pour les femmes peu scolarisées le contraire de l'autonomisation, à savoir la " désautonomisation ", en rendant ce public cible impuissant, à la fois suite à un profond découragement et à une perte de confiance en lui, mais également du fait qu'il n'ait plus aucune prise sur ses conditions de vie et qu'il ne puisse plus être acteur à part entière de la société.

Pour le réseau Flora, l'intégration des femmes peu scolarisées dans la société exige donc un processus d'apprentissage de ce groupe cible, mais également un processus d'apprentissage du côté des structures, des organismes et des discours qui contribuent à son exclusion. Dans une société qui, de manière générale, recherche avant tout la rentabilité, les écueils pointés en ce qui concerne plus précisément les dispositifs d'insertion socioprofessionnelle sont nombreux : d'une part, d'un point de vue théorique, la réflexion sur l'insertion socioprofessionnelle repose sur un rétrécissement du cadre économique avec le passage d'une perspective macro-économique (la création d'une plus-value sociale) à une perspective micro-économique (la réalisation d'un profit privé). Le processus d'apprentissage complexe à la base de l'intégration et de la mobilité sociales des femmes (et des hommes) peu scolarisées se réduit donc souvent à un apprentissage instrumental et fonctionnel, dans lequel les formes indispensables d'apprentissage social et expressif passent au second plan. De même, le secteur de l'insertion socioprofessionnelle est également jugé selon son niveau de productivité, ce qui montre, selon Flora, que le cadre de réflexion économique dominant ignore que les subsides peuvent (et doivent) également être considérés comme un investissement dans la réalisation d'une plus value sociale bien plus large. En conséquence, dans le cadre de l'insertion socioprofessionnelle, l'accent est alors essentiellement mis sur les qualifications professionnelles, tandis que l'intégration sociale est négligée, ou considérée comme devenant du ressort des activités « extraprofessionnelles » et/ou du « temps libre », ce qui défavorise considérablement les femmes peu scolarisées qui, pour des raisons de prise de responsabilités familiales et/ou de moyens n'ont pas accès à ces activités et à ce « temps ».

En matière d'accès à l'emploi, si l'on se réfère à la synthèse d'échanges menés par Flora avec des employeurs des secteurs de l'économie sociale et de l'économie classique, une constatation admise par bon nombre de membres du réseau montre qu'il ne suffit pas d'augmenter la productivité des groupes à risques pour les faire accéder à un emploi dans une entreprise classique. Un des constats est en effet également qu'ils/elles ne trouvent pas d'emploi qui leur convient du fait de la suppression de nombreuses fonctions non qualifiées. D'autre part, si l'on se réfère aux cadres économiques dominants, la seule forme de travail qui soit effectivement valorisée aujourd'hui parmi différentes formes de « travail » identifiées par les femmes peu diplômées est le travail salarié, en regard d'autres formes existantes comme le travail de soin dans le foyer, le travail social (bénévolat, citoyenneté active…) ou encore le travail sur soi, à savoir l'épanouissement personnel. De même, dans les entreprises actuelles, le travailleur est considéré comme quelqu'un qui, en principe, est disponible à temps plein pour son emploi et qui ne doit pas opérer de choix entre le « travail salarié » et le « temps libre ». Sans rentrer dans les détails de l'analyse et au regard de ce qui a été écrit ci-dessus, il paraît clair que la majorité des femmes, et surtout des femmes peu scolarisées, ne se reconnaissent pas dans ce modèle (prise en charge quotidienne des enfants et/ou des parents, familles monoparentales ayant très majoritairement des femmes à leur tête, incompatibilité des horaires et/ou surcoût des garderies d'écoles et crèches…). Par ailleurs, à titre d'exemple supplémentaire, bon nombre d'emplois potentiels, quand ils existent, se situent dans des lieux parfois très inaccessibles en transports en commun, et peu de femmes peu scolarisées disposent d'une voiture.

En conclusion, l'asbl Flora note que de manière générale, les entreprises ne sont pas toujours prêtes à revoir leur logique de fonctionnement et d'organisation en tenant compte des dimensions de genre, ce qui supposerait de changer des habitudes, ainsi que des rapports de pouvoir profondément ancrés.

Enfin, plusieurs études citées par Flora montrent que si des personnes parviennent à améliorer leur situation, ce n'est pas uniquement grâce à un processus d'apprentissage instrumental, mais aussi grâce à des apprentissages relevant du domaine social et expressif. En ce sens, l'expérience de la culture et de la participation sont essentielles. Les membres du réseau Flora montrent ainsi que l'intégration des femmes défavorisées (ainsi que des hommes d'ailleurs) passe aussi par des initiatives leur permettant de se rencontrer, d'échanger des idées sur des sujets les concernant, mais aussi d'avoir accès, de manière générale, et au même titre que tout un chacun, à l'espace public. Selon cette association, ce type d'apprentissage est pourtant aujourd'hui majoritairement « sorti » des dispositifs d'insertion socioprofessionnelle et renvoyé au secteur culturel. Néanmoins, de par son propre fonctionnement et les cadres de référence qui sont encore les siens, le secteur culturel crée lui aussi un certain nombre de barrières pour les femmes peu scolarisées. La barrière principale étant que l'offre de produits culturels reste déterminée par la classe moyenne, la participation culturelle de ce public étant alors souvent interprétée comme une « orientation » des personnes vers des espaces et des produits culturels existants. Dans ce cadre, pour les membres de cette association, l'intégration des publics, et notamment des femmes, ne sera donc un succès que si les institutions culturelles établies présentent une certaine sensibilité à l'univers culturel qui est propre à ces publics. Le rôle des organismes d'insertion socioprofessionnelle étant d'une part de servir de relais entre ces femmes et des produits culturels qui leur « correspondent », mais également d'intégrer le travail sur ces outils au sein même de leurs activités, en faisant place à des initiatives par lesquelles ces femmes développent leur propre projet, leur propre expérience culturelle, tout en se revalorisant et se renforçant dans leur dignité. Pour Flora, ne plus considérer ces femmes comme « consommatrices » de culture, mais bien comme « productrices » de culture, leur offrir un accès à des espaces où elles bénéficient d'une reconnaissance publique, c'est alors, et peut-être enfin, leur donner le signe qu'elles ont une place dans la société et qu'elles peuvent y apporter leur contribution.

 

 

 

 

1. Flora-asbl. Réseau pour la formation et la création d'emplois avec des femmes
Rue du Progrès 323/7, 1030 Bruxelles. 
2. Voir notamment à ce propos leur périodique trimestriel d'information : Coulisses/n 
( http://www.florainfo.be) dont sont issues les analyses synthétisées ci-dessus.