Depuis presque vingt ans, le Cesep mène, en son sein, des initiatives d'insertion socioprofessionnelle à destination des demandeurs d'emploi. Au cours de ces années, ces initiatives financées essentiellement par la Région wallonne et le Fonds Social Européen se sont multipliées, diversifiées, au gré des demandes, des besoins ou encore des appels à projets.

Au cours de ces dernières années néanmoins, l'évaluation de plusieurs sessions de formation et d'accompagnement de demandeurs d'emploi a amené un certain nombre de formateurs à poser un triple constat. D'une part, pour un certain nombre de stagiaires en formation, en termes de résultats, il n'y a plus forcément de lien direct entre la qualité de la formation et la qualité des apprentissages. Autrement dit, même pour des apprentissages de base, « il ne suffit plus d'avoir un bon formateur, un bon matériel et de bons outils pédagogiques pour que cela marche ». Si cet état de fait peut trouver une explication en lien notamment avec le niveau de connaissances acquises par les stagiaires avant leur entrée en formation, l'hypothèse est également ailleurs : pour de multiples raisons, le « désir » d'apprendre dans la formation qualifiante proposée est absent.

D'autre part, d'anciens stagiaires, qui semblent quant à eux avoir acquis les notions enseignées n'arrivent pas toujours à rentabiliser leurs apprentissages. Les formateurs notent ainsi qu'une fois la formation terminée, la recherche d'emploi peut parfois être entravée par une forme d'auto-censure issue des stagiaires eux-mêmes (maladie, immobilisme, actes manqués…) dont il paraît aujourd'hui essentiel de tenir compte et qui renvoie notamment pour certains à l'intérêt porté à la qualification en elle-même. Enfin, de manière plus générale, de plus en plus de stagiaires rencontrés présentent une difficulté croissante à se projeter dans l'avenir, parfois même immédiat, et à répondre de ce fait aux attentes posées notamment en termes d'accompagnement du projet d'insertion. En réponse à ces observations, une hypothèse plus globale s'est construite petit à petit : dans l'ensemble du parcours d'insertion des stagiaires, la formation qualifiante, en tant que telle, est certes un maillon essentiel, mais qui n'est plus suffisant. Présentée comme dispositif d'insertion prioritaire, son «  imposition » et/ou sa planification dans certains parcours individuels n'est peut-être pas toujours opportune, soit parce que les contenus abordés en formation ne répondent finalement pas, en soi, aux attentes du stagiaire ; soit parce qu'au moment de débuter sa formation qualifiante, le stagiaire n'est pas toujours en mesure d'en percevoir l'intérêt et/ou les enjeux pour son propre avenir.

C'est dans ce contexte qu'en réponse à un appel à projet initié par le Forem, quelques formateurs du Cesep ont débuté en septembre 2006 avec 8 stagiaires un module de « formation » particulier intitulé « C'est moi qui pilote… », d'une durée de deux mois, inspiré des théories de Jean Vassileff, chercheur à l'Institut de Pédagogie du Projet de Nantes, et axé sur les démarches de constructions du projet individuel et collectif dans les processus d'insertion sociale et professionnelle.

Selon cet auteur1, chez bon nombre de demandeurs d'emploi, la construction actuelle de projets d'avenir ne peut s'envisager sans d'abord les réconcilier avec eux-mêmes, avec leurs véritables « désirs », que ceux-ci relèvent ou non d'une attente d'insertion professionnelle. En synthèse de ses différentes analyses, on peut reprendre les grandes lignes suivantes :

La vie implique chez tous les êtres vivants à la fois une capacité d'adaptation et une capacité de projection. Le rapport d'adaptation est une démarche essentiellement répétitive, qui repose sur un comportement de soumission, de respect formel, d'adhésion à la règle. Mais, comme l'écrit Vassileff, si « s'adapter, c'est survivre », à contrario « vivre, c'est se projeter ». Pour celui-ci, la capacité de projection d'un individu (et donc, en d'autres termes de se construire un projet) peut donc se décrire comme le symétrique inverse de la capacité d'adaptation : « l'individu se projette dans son environnement : par sa présence et par ses actes, il transforme son milieu ». Se projeter, c'est donc « produire ses propres repères, les introduire dans l'environnement, qui doit « faire avec » et donc in fine le modifier ».

Pour Vassileff, en pédagogie du projet à destination de publics en insertion, au-delà des aspects qualifiants, « l'activité du formé est de travailler son projet : le rechercher, l'élaborer, le tester, acquérir les compétences qu'il requiert, le socialiser, le modifier… ». Cette activité implique inévitablement de travailler avec le formé sur trois temps essentiels : son passé, son présent et son futur. Dans ce cadre, l'activité du formateur est de favoriser l'ensemble de la démarche sur l'espace temps de la formation et l'appropriation de celui-ci par les formés eux-mêmes.

La démarche proposée par le Cesep aux 8 stagiaires a donc été la suivante : mettre à disposition de ces participants un « espace-temps » (en l'occurrence ici quatre jours par semaine durant 2 mois) qu'ils ont pu s'approprier de manière concertée comme ils le désiraient, à la fois sous la forme de temps collectifs et individuels en vue de réfléchir, de distinguer et de favoriser le passage de projets « adaptatifs » (« il faut que je m'insère professionnellement ») à des projets plus « prospectifs » (« voilà ce que je voudrais dans l'avenir pour moi-même » ou, à défaut, « voilà ce que je ne veux plus »), visant in fine à une prise d'autonomie individuelle plus importante dans différents pans de leur vie privée et sociale.

Pratiquement, la formation s'est déroulée autour de différents « moments » : d'une part la constitution du groupe et la découverte des individualités qui le composent ; d'autre part des moments collectifs d'appropriation d'outils d'analyse des réalités individuelles et collectives et de discussion, et parmi ceux-ci, une partie importante consacrée à l'éclaircissement avec les stagiaires, au départ de situations concrètes, du « il faut que » (d'où vient cette contrainte, comment fonctionne le système dans lequel celle-ci s'insère, quelle est la place et le rôle de chacun dans ce système…); enfin, des moments d'accompagnement individuel sur le cheminement du projet. D'un point de vue pédagogique, toujours en référence à Vassileff, la règle pour les « formateurs » a été d'accompagner les projets, quels qu'ils soient (organisation des ateliers, animation d'ateliers thématiques, mise à disposition d'outils d'analyse, facilitation de certaines démarches…).

De manière plus précise, ces « moments » auront également permis d'aborder avec les participants de manière ouverte et sans tabous différentes thématiques telles que les croyances limitantes (« je suis trop nul pour », « je suis trop vieille pour ») et de les resituer dans un contexte de fonctionnement de société plus global ; ou encore la réelle nécessité de retourner vers l'emploi.

Au départ de cette première expérience, l'enjeu pour les formateurs était triple : d'une part créer un cadre de « formation » le plus libre possible (aucun processus de sélection des demandeurs d'emploi à l'entrée en « formation », souplesse concertée de l'horaire, …) permettant d'amener à la fois les participants et les porteurs du projet à la découverte et à la confrontation de nouvelles pratiques de « formation ». D'autre part, amener les participants à mieux se situer (où, quand, comment puis-je prendre des initiatives, être moi-même…) et à une meilleure définition de ce qui, à leurs yeux, a de l'importance ou non. Enfin, tenter de maintenir, au delà des 2 mois de « formation » la capacité et le désir de projection des participants, ce qui, de manière concrète peut se traduire tout simplement chez certains stagiaires dans le maintien d'une démarche pro-active d'accès à l'information qui le concerne, ou encore dans la poursuite d'une démarche plus personnelle d'émancipation du contexte familial par exemple.

Selon ses propres concepteurs, cette « formation », qui n'en est pas vraiment une, n'est « ni tout à fait dans, ni tout à fait hors » du parcours d'insertion socioprofessionnelle tel que structuré classiquement ((re)socialisation, orientation, qualification, recherche active d'emploi pouvant s'organiser de façon non linéaire). Si on reprend la définition large que fait Vassileff de l'insertion, à savoir le fait pour chacun d'avoir trouvé sa place sociale, l'on peut alors penser que ce type d'initiative peut nourrir en quelque sorte le parcours général d'insertion d'un stagiaire, cette démarche pouvant par ailleurs être complémentaire (à titre d'orientation par exemple) mais sans conditionner forcément une formation qualifiante.

Cette initiative s'est terminée fin octobre 2006. Son évaluation est donc actuellement en cours mais dans leurs premières analyses, ses initiateurs pointent néanmoins déjà quelques éléments à tenir en mémoire : d'un point de vue pédagogique, le pari était ambitieux et terriblement exigeant. Aborder la question de la formation par une autre entrée que la notion de qualification et vouloir offrir un espace de formation qui se veuille le plus « libre » possible ont demandé de la part des intervenants une maîtrise très rigoureuse des intentions de départ, dans un contexte d'inconfort face aux consignes et de déstabilisation des stagiaires parfois important. Stagiaires qui, quel que soit le dispositif de formation mis en œuvre, aborderont par ailleurs toujours celui-ci avec un bagage de départ différent dont il s’agit, ici aussi, de tenir compte durant le parcours.

 

 

1. Vassilieff, Jean. Projets et Insertion. Sciences humaines, Hors-série n°12, février-mars 1996.