Une responsabilite partagée entre operateurs et employeurs

Depuis plusieurs années, la voix des employeurs se fait entendre pour dénoncer, tous secteurs confondus, l’inadéquation latente entre la formation initiale des jeunes,  le « profil » d’un certain nombre de demandeurs d’emploi et les exigences accrues du monde du travail.

Responsable d’une agence bancaire en région Nivelloise, l’employeur que nous avons rencontré est enseignant de formation. Il pose sur le marché de l’emploi et sur la formation un double regard nourri de ces deux expériences. Dans cette agence, en quelques années, cinq personnes terminant une formation de remise à niveau dans un organisme d’insertion socio-professionnelle ont été engagées à la suite de leur formation. Rencontre avec un employeur qui prend ses responsabilités.

 

Comment votre coopération avec les opérateurs d’insertion socio-professionnelle s’est-elle développée ?

L’origine de nos relations est assez simple : c’est devenu une habitude de fonctionnement chez nous, lorsque nous avons besoin d’un collaborateur supplémentaire, nous passons prioritairement par le site d’associations sur lesquels le Curriculum vitae des stagiaires en formation est mis en ligne. Notre intérêt se porte à la fois sur les compétences acquises durant les mois de remise à niveau mais aussi et surtout sur la motivation et sur le désir des candidats à continuer à se former chez nous pour les tâches que nous leur proposerons. Par contre, nous ne prenons plus de demandeurs d’emploi en « stage » : ceux-ci ne sont en effet alors dans l’agence que pour une durée limitée (parfois quelques semaines au plus). Nous pensons que ce temps assez restreint constitue souvent un frein à l’acquisition de connaissances et de procédures de base nécessaires à une prise d’initiatives et de quelques responsabilités dans le travail. Bien que souvent vécus de manière constructive, les stages se concluaient donc parfois par des effets contre-productifs : dédicacés à des tâches parfois très « généralistes », sinon subalternes, les stagiaires pouvaient ressortir de cette expérience avec une vision limitée sinon tronquée du métier et de ses spécificités ».

 

De manière générale, que pensez-vous des dispositifs d’insertion socio-professionnelle ?

L’école donne une formation générale dont seul un certain pourcentage d’élèves bénéficie jusqu’à la fin. Dans les organismes d’insertion socio-professionnelle comme dans les cours du soir de niveau équivalent à un graduat par exemple, on trouve finalement beaucoup de personnes qui ont perdu à un moment donné le goût et les outils pour apprendre, qui ont décroché du monde de l’enseignement, et, par ricochet, souvent du monde de l’emploi. Je pense donc qu’il est intéressant  pour eux qu’existent des lieux autres où leur envie «de faire quelque chose » puisse être réactivée et valorisée.

 

Le niveau de la formation atteint par les stagiaires que vous avez engagé(e)s correspondait- il à vos attentes ?

Nous savons pertinemment bien que la formation de remise à niveau reçue pendant les quelques mois précédents l’engagement est assez généraliste et qu’elle ne visait certainement pas à former de manière spécifique des agents bancaires. Ce serait effectivement plus simple pour nous de trouver ce type de profil de manière directe mais entre nous, ce type de formation, en soi, n’existe pas. Chaque agence possède ses propres activités, ses propres procédures, ses propres modes de fonctionnement. C’est pourquoi, outre le critère d’honorabilité auquel nous ne pouvons déroger, nous recherchons essentiellement des candidats qui possèdent des connaissances assez larges, et qui pourront les mettre en œuvre selon la spécificité de chaque poste de travail. Je pense que même dans un secteur tel que celui des banques ou des assurances, l’exigence d’une formation pointue ne devrait pas forcément constituer un préalable à l’emploi si on est face à une personne disposant d’un bagage de départ minimal qui permet d’accéder à certaines fonctions dans l’organisation, et par la suite peut-être d’évoluer suivant ses possibilités et les opportunités offertes ».

 

Dans ce cadre, quelle plus-value la formation professionnelle préalable apporte-t-elle à l’agence?

Pour nous, l’intérêt de la formation préalable suivie par le stagiaire réside dans le fait qu’au cours de celle-ci, il aura bien souvent déjà en partie renoué le contact avec le monde du travail, ses exigences et ses réalités, bonnes ou moins bonnes. Nous présumons que l’implication qu’il aura mise à poursuivre sa formation peut constituer un bon préalable à l’implication effectivement nécessaire pour apprendre véritablement son métier dans notre agence. Notre appréciation positive de certaines formations de remise à niveau porte tant sur l’acquisition de compétences minimales que sur la mise en exergue d’un « état d’esprit » positif, ouvert à de nouveaux apprentissages. Nous pensons sincèrement que quelqu’un qui a eu le courage de se remettre dans un dispositif de formation après une période d’échecs successifs ou d’inactivité parfois longue, qui a suivi jusqu’au bout ce dispositif et qui est partant pour prolonger sa formation en interne dans notre succursale est vraiment susceptible de devenir un bon collaborateur. Nous partons de son « désir » actuel de se former et de s’épanouir dans une activité professionnelle. Le reste se construit au fur et à mesure en interne, dans la maison. Il ne faut pas oublier qu’in fine, le travail en agence est un travail terriblement exigeant, qui demande d’être à l’aise dans les contacts avec les clients, de savoir prendre des responsabilités par rapport à une gestion de caisse, mais aussi, tout simplement, d’être disponible le samedi matin par exemple. Si le stagiaire est partant à priori, nous nous chargeons du reste ».

 

Que pensez-vous des discours sur les demandeurs d’emploi que l’on dit « non motivés » ?

J’ai personnellement rencontré des demandeurs d’emploi qui désiraient s’investir dans l’emploi que je leur proposais, et d’autres que cela tentait moins. J’estime que je n’ai pas à juger de leurs motivations. Néanmoins, cela m’a fait réfléchir. Pourquoi est-on dans l’obligation de suivre une formation et de trouver du travail aujourd’hui ? Pour gagner sa vie, tout simplement. Il s’agit d’une réalité économique que les employeurs, quels qu’ils soient, devraient pouvoir aborder de manière simple et respectueuse avec des demandeurs d’emploi. Il est plus sein d’aborder cet état de fait de manière réaliste et de construire avec les demandeurs d’emploi au départ de celui-ci, plutôt que de se retrancher, dans un test de motivation par exemple, derrière des attentes de discours parfois faussées et démesurées sur l’épanouissement au travail, l’intérêt de la tâche ou l’intérêt pour l’entreprise en elle-même par exemple.

 

Ce mode de recrutement et de formation a t-il des implications sur le fonctionnement de votre agence ?

Bien sûr. Le temps passé par l’équipe à accompagner les nouveaux travailleurs dans leurs tâches et à les initier aux réalités du travail est très important. Ce compagnonnage, qui peut prendre plusieurs semaines voire plusieurs mois, est porté par l’ensemble de l’équipe qui y consacre  beaucoup de temps, ce qui implique en terme de gestion du personnel une certaine vigilance, essentiellement en période de forte activité qui ne laisse alors à celui-ci aucun répit.

 

Dans une agence bancaire, des fonctions autres qu’administratives pourraient-elles être accessibles à des demandeurs d’emploi issus d’un processus de formation « combinant » un dispositif d’insertion socio-professionnelle de remise à niveau et une formation de départ en interne ?

Je dirais qu’actuellement non, en tout cas pas de manière directe. De façon assez générale, plus les fonctions deviennent spécialisées, plus les attentes des employeurs se précisent et portent sur des candidats qui disposent d’une formation non plus « généraliste » mais spécifiques. Néanmoins, comme je l’ai évoqué précédemment, une bonne remise à niveau et une forte motivation peuvent selon moi constituer la base pour accéder à un emploi en agence. Il reste alors de la responsabilité de chaque manager d’équipe de faire évoluer vers d’autres fonctions des travailleurs qui en auraient à priori l’envie, via la formation continuée organisée en interne notamment.

 

Quelles seraient vos propositions pour améliorer, dans les dispositifs d’insertion, les collaborations entre opérateurs de formation et employeurs potentiels ?

Selon moi, les employeurs portent en partie la responsabilité de mieux informer les demandeurs d’emploi sur les réalités professionnelles dans leur secteur, notamment en ce qui concerne les horaires à prester, le niveau des rémunérations, les conditions particulières de travail…Il devrait y avoir plus de témoignages directs d’employeurs dans les formations, ou mieux, dans les dispositifs d’orientation vers des formations qualifiantes. En parallèle, et de manière complémentaire, il serait également intéressant que les opérateurs de formation intègrent plus pragmatiquement encore dans le parcours d’insertion des stagiaires des moments de réflexion et d’information reprenant le point de vue des employeurs sur la formation et l’emploi.