A la base de l’étude de Marie-Colette Wuyts (1), il y a l’analyse du fonctionnement d’une institution de garde à domicile et sa mise en perspective avec le modèle participatif des Maisons Médicales. L’objectif ? Faire partager aux travailleurs les points de vue de l’association, écouter le leur, mettre en place une « interface » de « rencontre » employés/employeurs, voir avec eux comment poursuivre (ou entamer) un processus de reconnaissance du métier qu’ils pratiquent pour, in fine, leur donner la possibilité de participer à l’évolution du projet de leur organisation.

Le secteur de l’aide à domicile comme le secteur de l’insertion socioprofessionnelle et celui de l’économie sociale prennent naissance après les « Trente Glorieuses ». L’organe « Etat Providence » est en crise et des groupes cherchent des solutions pour répondre à des besoins peu, mal ou pas rencontrés par les services existants. L’économie sociale se différencie de la logique de « Marché » pure, par sa finalité où l’humain et le social priment sur la logique marchande. L’institution analysée par Marie-Colette Wuyts est une association axée sur deux objectifs : offrir un service de garde à domicile afin de favoriser le maintien dans leur lieu de vie à des personnes âgées, malades ou handicapées sur les dix-neuf communes de Bruxelles et favoriser l’ouverture au travail à des personnes peu ou pas qualifiées en leur assurant une formation en parallèle. L’association a vu le jour en 2000 comme expérience pilote. Ce service a été créé par la mise en commun de trois pôles : l’aide à domicile dont l’objectif est de combler le maillon manquant entre le passage des différents acteurs de l’aide à domicile (service infirmier, aide familial, aide ménager, …) tous limités dans le temps ; l’insertion socioprofessionnelle via les missions locales pour répondre aux demandes de l’ORBEM de créer de l’Emploi ; et la formation afin de proposer une qualification aux travailleurs.

 

Manque de reconnaissance

Cette institution présente un paradoxe : si sa « reconnaissance » est en plein essor (elle bénéficie de subsides, de l’octroi de quarante postes de « Programme de transition professionnelle » et de vingt-quatre postes à durée indéterminée et elle a fait de surcroît son entrée dans le champ de l’économie sociale, …), c’est l’inverse chez les travailleurs. Pour eux, la non-reconnaissance officielle du métier de garde à domicile est sous-jacente et pose régulièrement questions et inquiétudes. Pourtant, à l’interrogation, les gardes à domicile se disent motivés, motivation qui se vérifie par le niveau exceptionnellement bas des absences au travail. En fait, les travailleurs se disent «motivés » et se sentent peu ou pas « reconnus » suivant les situations, ils précisent que la démotivation va de paire avec le sentiment de non-respect d’un bénéficiaire ou d’un encadrant. A partir de là et dans le contexte évoqué par Axel Honneth, l’auteur du projet va se focaliser sur l’ouverture d’actions possibles sur le troisième niveau de reconnaissance : « La sphère de l’estime sociale réciproque, celle d’une mutualité sans enjeu de pouvoir, pour la troisième phase, où la contribution de ses activités au bien de la société dans son ensemble constitue différentes formes de salaires (directs et indirects) et par la solidarité sociale, conséquence de l'estime de soi avec la conviction de sa valeur sociale dans son activité. Dans ce troisième niveau correspond la notion de dignité par l’estime sociale, et l’expérience de la solidarité donne accès à l’estime de soi. ».

 

Modèle des Maisons Médicales

Le modèle pris sera celui de maisons médicales. Celui-ci prouve que l’augmentation du capital confiance par la participation est possible, de même que le développement de l’estime de soi par le travail. Quelles sont les difficultés à atteindre ces objectifs ? Tout d’abord, une grande difficulté des personnes à se positionner autrement que par rapport au statut dû à l’âge, au sexe et au statut social antécédent à la profession actuelle. Il y a deux autres freins : le changement régulier des travailleurs (les « PTP » sont là pour deux années) et le fait que l’association n’ait pas été créée sur un modèle participatif. « Ces éléments tentent à montrer que la participation n’est pas un concept évident pour les travailleurs de mon association. Pourtant, en économie sociale, la participation des travailleurs est mise en avant ».

 

Activation de la participation

D’où le projet de Marie-Colette Wuyts qui va lancer l’idée d’une activation de la participation ciblée dans un champ d’action spécifique avec notamment les gardes à domicile engagés sous contrat à durée indéterminée. Elle va être activée sur base de deux thèmes précis : travailler ensemble (staff/gardes) l’évaluation du travail de garde à domicile y compris dans la construction d’une grille d’évaluation et l’étude des possibilités d’action en vue de la reconnaissance du métier de garde à domicile. Résultat : l’accueil des travailleurs à un programme « participatif » est positif, les travailleurs sont ravis d’être interpellés et sont dynamiques dans les réunions de travail organisées.  Autres points faibles à travailler : La défaillance du système de supervision et d’évaluation, le non-aboutissement de la description des tâches et des différentes compétences utiles à la profession de garde à domicile. Constat qui ramène à la case départ « reconnaissance »  Ce qui accentue l’idée d’un mariage heureux entre les concepts de reconnaissance et de participation, et des effets bénéfiques de l’un sur l’autre. Autre point important de l’évolution de l’association : la mise en place d’un groupe de travail qui va plancher sur quatre thématiques : la définition du métier de garde à domicile ; le partenariat et l’institution ; la gestion du personnel et le recrutement ; la sélection et la formation des candidats. Ce groupe de travail va bien entendu être un des endroits privilégiés pour l’activation de la participation des travailleurs. Le cinquième point, tout aussi important, est la description de fonctions de chacun et, tâche par tâche, le détail des compétences nécessaires. Il va permettre de travailler les évaluations et en aval, de mettre en exergue les priorités à affiner en formation.

 

Rassurer

 

Confort (physique et psychologique)

 

Autonomie et stimulation

 

Surveillance

 

Trait d'union oral et écrit

 

Consoler

 

aide aux repas et médicaments

 

aide au mouvement

 

protection de l'intégrité physique

 

famille et entourage

 

aide à l'entourage

 

promener

 

jouer, chanter, raconter

 

contrôler et limiter (l'usage de certaines choses)

 

personne gardée

 

Ecouter

 

aide à l'entourage

 

tâches ménagères (faire avec)

 

identifier ce qui sera transmis

 

autres intervenants

 

Toucher

 

distraire - animer

 

Cuisiner (faire avec)

 

assurer la prise des médicaments

 

institution Gammes

 

dire ou se taire

 

mobilisation - mobilité

 

distraire et animer

     

autres gardes

 

nommer les choses

 

hygiène (soins de base)

 

stimulation sensorielle

         

Présence

 

habillement

 

promener et courses

         
   

repos

 

activités culturelles + resto

 

Accompagner les derniers moments

 

Professionnaliser pour faire reconnaître

 
   

environnement centré sur la personne

 

lecture (lire - faire lire et écrire)

 

Rôle de Gammes

 

Travailleurs

 
   

lecture

 

stimulation de la mémoire

 

Suppléer

 

Partenaires

 
           

Assurer une présence

 

institutionnel (staff + CA)

 
                   

Maintien dans l'environnement et de l'environnement de personnes présentant une déficience d'autonomie

 
 

Garde à domicile

 
 
 
 

 

Comment favoriser la participation ?

  1. Prendre un temps pour exposer et ouvrir le débat sur les valeurs de l’association en s’assurant du retour et l’adhésion au projet
  2. Proposer un organe de représentation des travailleurs ayant sa place dans le conseil d’administration de l’association.
  3. Proposer que l’équipe représentative des gardes à domicile participe aux réunions, à l’évolution du projet, mobilisation sur la reconnaissance du métier,…
  4. Travailler avec l’ensemble des gardes à domicile sur l’avenir, les problématiques de reconnaissance, les enjeux politiques, de secteur, …
  5. Travailler avec l’ensemble des gardes à domicile les documents de travail avec la possibilité d’évolution, par exemple de changer un point de règlement ou les modalités de travail, …
  6. Travailler sur la dynamique du groupe pour une (re)connaissance de l’autre par l’histoire, la culture, …

 

Rendez-vous avec l’éducation permanente

Et c’est là que se trouve le lien avec l’éducation permanente. En effet, l’activation de la participation se retrouve par définition dans l’éducation permanente en créant le collectif, en ressortant une question avec le groupe, en la partageant avec l’institution, en la traitant avec le groupe et l’institution pour apporter une réponse et au final en trouvant ensemble des solutions pour faire passer cette question du « Local » au plus « Universel ».

En parallèle, étant convaincue par les notions de participation, Marie-Colette Wuyts va mettre en chantier un centre d’aide et de formation à la santé dans  sa commune. Avec les concepts de démocratie et de citoyenneté participative inscrits dans les statuts et au rendez-vous quotidien. En gage de ces finalités respectées, le premier réflexe sera de créer un Conseil d’Administration avec un pôle représentatif des travailleurs et des bénéficiaires des services de l’association. Au-delà du travail d’aide et de prévention pour la santé, l’association veillera à la construction collective de microprojets, l’évaluation régulière des fonctionnements en rapport avec les objectifs fixés, la possibilité en temps et en moyens pour chaque travailleur de se former et de s’évaluer pour évoluer. Dans la formation préalable, un axe sera programmé sur les activateurs de la participation : le développement de la confiance en soi, la critique consciente, l’introduction à la direction, le travail d’équipe et la négociation.

Et Marie-Colette Wuyts de laisser Julius Nyerere conclure sur les enjeux du changement : «  « On ne développe pas l’homme : il se développe par lui-même. C’est par ce qu’il fait qu'il se développe, par ses propres décisions, en comprenant mieux ce qu’il fait et les raisons pour lesquelles il le fait, en augmentant ses compétences et ses capacités et en participant entièrement lui-même, sur un pied d’égalité avec les autres, à la vie de la communauté au sein de laquelle il vit ».  On en arrive ainsi au modèle de l’organisation idéale. Celle où chaque travailleur participe pleinement à l’objectif de l’association, suivant ses compétences. Celle où existe une représentation de chaque groupe de travailleurs qui se réunisse pour les décisions liées à l’organisation de l’association, celle où cette représentation a sa place dans le conseil d’administration de l’association. Celle où se construisent ensemble des microprojets. Celle où l’on revisite régulièrement ses fonctionnements, celle où chaque travailleur a la possibilité de s’évaluer pour évoluer, celle où un temps de formation et d’évaluation est ménagé…

(1)   De la participation…à l’acquisition de la reconnaissance

 

Sources

Axel Honneth : La lutte pour la reconnaissance  Edition Cerf 2000
Christophe Dejours : Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale Edition Points
Santé Conjuguée N°35, dossier préparatoire au congrès de la Fédération des maisons médicales 2006. Refonder les pratiques sociales. Refonder les pratiques de la santé.
P. Bonneau et Al. « Vers une approche globale de l’aide à domicile : L’ASAD » In J-L Laville, R. Sainsaulieu, Sociologie de l’association, Paris, Desclée de Brouwer, 1997 pp 125-172
Site de la FEBISP : www.febisp.be
Site de la CoCof : www.cocof.irisnet.be
Site du Mauss www.revuedumauss.com Revue du MAUSS N°23 De la reconnaissance. Don, identité et estime de soi.
Revue sciences humaines octobre 2002. Dossier « De la reconnaissance à l’estime de soi »