C’est le postulat de Monique Rosenberg, responsable du projet « Les jeudis du cinéma » (1), qui considère que, pour travailler dans le champ de l’éducation permanente, ce support visuel est parfaitement adapté pour initier un travail en alphabétisation conscientisante.

Le monde de l’image, le monde du cinéma parle, interpelle, sans faire appel à la maîtrise des outils de lecture et d’écriture. Pour l’auteur du projet, il est aujourd’hui essentiel de proposer au secteur de l’alphabétisation des activités qui permettent, induisent, un travail en éducation permanente, une alphabétisation conscientisante plutôt qu’une alphabétisation purement instrumentale.

L’alphabétisation conscientisante, c’est quoi ? Monique Rosenberg : « Il s’agit d’une alternative à l’alphabétisation « instrumentale », prétendue neutre, mais de fait assimilatrice. L’alphabétisation conscientisante vise à promouvoir une approche critique de la réalité parmi les populations opprimées et marginalisées. Faisant appel à une motivation fondamentale – la valorisation de l’expérience perçue empiriquement – elle promeut chez les personnes et les groupes qui subissent leurs conditions d’existence une conscience plus claire de leur situation objective ». Et Monique Rosenberg de faire référence au « pape » en la matière : Paolo Freire : « L’alphabétisation « conscientisante » de Paolo Freire consiste à apprendre à lire et à écrire en suscitant la réflexion critique des participants à propos de leur situation sociale, pour la comprendre et agir sur leur environnement. Il s’agit donc de partir de l’expérience des apprenants, de leurs savoirs, de leurs préoccupations et de leurs centres d’intérêt.

Le postulat de départ de Paulo Freire est que « la condition normale de l’homme consiste non seulement à être présent dans le monde mais faire partie de lui. Pour mettre en œuvre sa méthodologie, Paulo Freire a notamment créé des « cercles de culture ». Il lui est en effet apparu comme essentiel de dépasser certains modèles classiques d’enseignement comme la classe qui semble un concept chargé de passivité et qui contrecarre la phase dynamique de transition. En pratique, il privilégiait la fonction d’animateur à celui de professeur « ex cathédra », il soutenait le dialogue plutôt que la leçon discursive, il favorisait la notion de membre participant du groupe, face à la notion d’élève. « Dans ces cercles de culture, les débats en groupe ont été institués. Ces débats visaient soit l’analyse de situations, soit l’action elle-même inspirée de cette analyse. Le programme des discussions y était proposé par les groupes eux-mêmes au cours d’entretiens que l’équipe avait avec les groupes et d’où ressortait la liste des problèmes qu’ils souhaitaient discuter. Ces sujets étaient autant que possible présentés aux groupes de façon schématique et avec l’aide de moyens visuels, en recourant au dialogue ».

 

ALPHA ACTIVE

C’est au bout de 6 mois d’expérimentation des cercles cultures que la méthode active d’alphabétisation des adultes est née. Au départ, Paulo Freire a écarté l’idée d’alphabétisation « mécanique » et imaginé l’alphabétisation du Brésilien comme une prise de conscience. Par ce travail, il voulait essayer de réaliser en même temps que l’alphabétisation le passage de l’état primaire à l’état critique. Son but : que l’alphabétisation soit directement liée à la démocratisation de la culture et qu’elle constitue une introduction pour cette démocratisation. Paulo Freire : « L’alphabétisation suppose non pas une accumulation, dans la mémoire de phrases, de mots et de syllabes, détachés de la vie, choses mortes ou demi-mortes, mais une attitude de création et de re-création. Elle suppose une autoformation susceptible d’entraîner l’homme à intervenir sur son environnement. Aussi le rôle de l’éducateur est-il avant tout de dialoguer avec l’analphabète, sur des cas concrets, en lui proposant simplement les instruments avec lesquels il s’alphabétise ».

Il a imaginé « une alphabétisation » qui serait en soi un acte créateur, susceptible d’entraîner d’autres actes créateurs, une alphabétisation par laquelle l’homme, cessant d’être passif comme objet, pourrait développer en lui l’impatience, la vivacité, caractéristiques des situations de recherche, d’invention et de revendication.

 

L’ÉMERGENCE DE L’ALPHA ACTIVE

Petit à petit, l’alpha active a vu le jour en Europe et en Belgique, où différents centres font référence au courant pédagogique de Freire. Selon Monique Rosenberg, le cinéma peut s’avérer être un excellent support pour permettre de mieux appréhender le monde dans lequel on évolue. C’est un outil pour comprendre l’actualité, la société. L’image parle d’elle-même et sa compréhension n’implique pas la maîtrise de l’écrit. A partir de là et pour faire naître un processus d’alphabétisation conscientisante à partir de la vision de films par des apprenants, toute repose sur la sélection de films qui touchent leur univers, leurs problèmes et leurs expériences de vie. En pratique, l’application du principe d’alpa active repose sur le relevé de l’univers des vocabulaires, des thématiques, des mots-clés d’un groupe donné suite à la projection de tel ou tel film : « La vision d’un film regroupant telles ou telles thématiques peut permettre à l’apprenant – en tout ou en partie – d’acquérir une vue d’ensemble sur les thématiques. L’image, le film permettent une distanciation nécessaire par rapport à certaines impasses de la vie des participants. En partant de films qui ont la capacité d’exprimer l’expérience vécue quotidiennement et manifestent de façon significative les thèmes relevés et les contradictions observées, les thématiques traitées dans le film pourront être décodées, on pourra procéder à une analyse critique de la situation codée proposée dans le film. Un travail similaire s’est notamment déroulé au sein d’un groupe d’alphabétisation à partir du film « La Promesse » des Frères Dardenne.

 

LES PARTENAIRES DU PROJET

Le projet s’est mis en place en partenariat avec le Cinéma Arenberg, et a bénéficié du soutien du Réseau d’Action Culturelle Cinématographique et « Article 27 ».  Quelques constats à partir d’interviews de participants :

  1. Les participants apprécient particulièrement la sélection des films parce qu’il s’agit de films qui traitent de la vie quotidienne, il s’agit « d’histoires vraies ».
  1. Très vite, en interrogeant les apprenants sur les films, les langues se délient : on arrive très rapidement à évoquer les problématiques abordées dans les films.
  1. Les participants apprécient le fait qu’il s’agit de projections dans une « vraie salle de cinéma ».
  1. Les participants ne vont jamais au cinéma, sauf certains avec les enfants.
  1. Les apprenants regardent des films à la télévision mais pas le genre de films proposés aux « Jeudis du cinéma ».
  1. Les participants souhaitent que le projet se poursuive et que l’année prochaine, il y ait plus que 6 projections.
  1. Certains participants seraient intéressés à sélectionner des films pour les prochaines programmations.
  1. Certains participants souhaiteraient visiter des studios, les studios de la RTBF pour voir comment ça se passe.

 

Selon Monique Rosenberg, ces réactions sont une confirmation de ses hypothèses de départ : « Dans la mesure où il s’agit d’histoires vraies, les apprenants ont la possibilité de se projeter dans ces histoires, voire dans les personnages. L’univers-vocabulaire autour de films qui rejoignent les préoccupations et centres d’intérêt des participants peut se mettre en place. Au niveau de la sélection des films et selon les thématiques qu’ils embrassent, les débats peuvent très facilement se mettre en place et par là-même, le processus d’alphabétisation conscientisante peut ainsi prendre place. Enfin, les apprenants sont sensibles à ce que ces projections se déroulent dans une «vraie » salle de cinéma. C’est un premier pas pour eux dans l’univers de la culture où ils ont une place légitime. Il s’agit-là d’une reconnaissance importante de leur existence. Pour une fois, ils ont accès à un lieu culturel et y trouvent leur place. L’hypothèse selon laquelle les participants ne vont jamais ou rarement au cinéma est, elle aussi confirmée et gageons que cette première soit un incitateur pour poursuivre leur démarche en famille ou avec des amis, hors contexte du cours d’alphabétisation. Enfin, les extensions à moyen et long terme de ce projet semblent pouvoir être accueillies avec enthousiasme par certains groupes d’apprenants. »

 

 

La programmation

LE HUITIEME JOUR / JEUDI 13 OCTOBRE 2005

Jaco Van Dormael , Belgique, 1996, 1h45

Synopsis : Harry est un type normal. Très normal. Il trouve sur la route Georges. « Moi mongol » dit Georges. Harry veut le ramener chez lui. Il n'arrive plus à s'en débarrasser. Il s'y attache. Ces deux êtres que tout oppose vont devenir inséparables. Plus rien ne sera comme avant. Tant mieux pour Harry ! 
Les différentes parties du dossier pédagogique poursuivent des objectifs spécifiques. La première partie propose de s'interroger sur la place des handicapés dans notre société : il s'agit d'un texte de vulgarisation basé essentiellement sur des travaux sociologiques. La seconde partie contient plusieurs pistes pédagogiques amenant à mieux comprendre le sens du film : on y propose la mise en œuvre d’une animation destinée à reconstruire la trame générale du film en se basant notamment sur les souvenirs des participants.  Enfin, la troisième partie propose une analyse originale de la façon dont le Huitième Jour implique de manière affective le spectateur. Cette partie plus théorique pourra intéresser tous les spectateurs qui souhaitent une réflexion plus approfondie sur ce film.

Thèmes abordés : place des personnes handicapées dans notre société, société de consommation et rythme de vie.

 

LE GONE DE CHAABA/ JEUDI 17 NOVEMBRE 2005

Christophe Ruggia, France, 1998, 1h30.

Synopsis : Dans les années 50, Omar, neuf ans, est un des nombreux habitants d'un de ces bidonvilles où doivent vivre la plupart des ouvriers algériens venus travailler en France. Comme tous les enfants du « Chaâba », c'est-à-dire du bidonville, Omar va à l'école, mais, au contraire de la plupart, il adore lire. Son papa s'en réjouit et l'encourage, il voudrait que son fils ne devienne pas ouvrier comme lui. Mais les copains d'Omar, eux, voient plutôt d'un mauvais œil que leur camarade se débrouille aussi bien que les petits Français... Fidèle reconstitution d'une époque peu connue de l'histoire de l'immigration (avant l'importante construction d'immeubles sociaux), Le Gone du Chaâba fait découvrir un univers étonnant : dur par les conditions de vie mais aussi extrêmement chaleureux. Le film mêle ainsi subtilement, humour, émotion et de grandes qualités documentaires.
Ce film tiré du livre d’Azouz Begag, sociologue et écrivain, peut également permettre avec la lecture du livre dont il est tiré, de découvrir l’univers littéraire d’un « jeune » issu de l’immigration.

Thèmes abordés : immigration /réussite-échec scolaire/ pauvreté

 

LA PROMESSE/ JEUDI 15 DECEMBRE 2005

Luc et Jean-Pierre Dardenne, Belgique, 1996, 1h30

Synopsis : Igor est un jeune adolescent d'une banlieue ouvrière en Wallonie qui seconde son père, Roger, dans l'exploitation d'une main d'œuvre immigrée clandestine. Faisant le mal presque innocemment, il va prendre conscience de sa culpabilité lorsque Hamidou, un des immigrés qu'ils emploient, meurt accidentellement sous ses yeux après une chute accidentelle. La Promesse fait ainsi découvrir au spectateur une réalité à la fois proche et lointaine, celle de l'exploitation d'une main d'œuvre clandestine. Mais cet aspect documentaire s'inscrit dans le cadre d'une fiction qui pose, à travers des personnages trop ordinaires, la question de la responsabilité morale. 
Le dossier propose d'abord de retracer, en se basant sur les souvenirs des spectateurs, le parcours d'Igor et de structurer ainsi l'histoire racontée par le film. Une interview exclusive des réalisateurs permet ensuite de préciser le sens que les cinéastes entendent donner à leur réalisation. Enfin, plusieurs documents prolongent la réflexion sur le contexte social évoqué par le film.

Thèmes abordés : travail clandestin/conditions de travail/exploitation/contexte social en Belgique.

 

LES CHORISTES / JEUDI 19 JANVIER 2006

Christophe Barratier France, 2004, 1h35

Synopsis : En 1949, Clément Mathieu, professeur de musique sans emploi, est nommé surveillant dans un internat de rééducation pour mineurs. Particulièrement répressif, le système d'éducation du directeur Rachin peine à maintenir l'autorité sur des élèves remuants.
Dans ces conditions difficiles, Mathieu va pourtant réussir à gagner la confiance de nombreux pensionnaires en les initiant au chant choral. Et il va finalement réussir à transformer la vie de ces enfants qui semblaient condamnés à l'échec.
Sous des dehors traditionnels, ce film met en jeu des questions qui sont celles de toutes les éducations : comment parvenir à gagner la confiance des enfants ? Comment les faire accéder à des univers culturels qu'ils ne connaissent pas ? Comment leur donner suffisamment confiance en eux-mêmes pour les amener à se dépasser ? Et, pour les enfants, quel est le sens de cette éducation ?

Thèmes abordés : éducation des enfants/autorité /pédagogie du projet

 

AU DELA DE GIBRALTAR / JEUDI 16 MARS 2006

de Taylan Barman et Mourad Boucif, Belgique, 2001, 1h45

Synopsis : Karim vit à Bruxelles et termine des études de comptabilité. Il entame bientôt une histoire d'amour avec Sophie, une jeune fille rencontrée dans une agence de voyages. Mais les choses de la vie se compliquent rapidement lorsqu'on est fils d'immigrés, que l'on est confronté, malgré les études réussies, aux refus ou à l'absence de travail, et que l'on se sent tiraillé entre deux mondes, deux cultures! Sans manichéisme ni misérabilisme, les réalisateurs dressent un portrait attachant de ce couple qui se cherche avec difficulté mais aussi avec beaucoup de tendresse.
Le premier intérêt du film est de mettre en scène une réalité souvent méconnue en Belgique et en Europe, celle des jeunes issus de l'immigration qui se trouvent confrontés aux multiples blocages de la société qui les entoure. Mais il retiendra également l'attention des spectateurs par la justesse des portraits qu'il propose. Le dossier consacré à Au-delà de Gibraltar propose de multiples animations qui pourront être mises en œuvre en classe rapidement après la vision du film.

Thèmes abordés : immigration/mariage mixte/jeunes issus de l’immigration/vie des quartiers/chômage/travail/famille

 

LES TEMPS MODERNES / JEUDI 27 AVRIL 2006

Charlie Chaplin USA, 1936, 1h28

Synopsis : Charlot est ouvrier dans une gigantesque usine. Il resserre quotidiennement des boulons. Mais les machines, le travail à la chaîne le rendent malade, il abandonne son poste, recueille une orpheline et vit d'expédients. Le vagabond et la jeune fille vont s'allier pour affronter ensemble les difficultés de la vie...
Réalisé en 1935, ce film s’inscrit dans le contexte de la grande crise économique de 1929 : après l’expansion économique rapide des années vingt, les Etats-Unis puis l’ensemble du monde sombrent dans une crise économique (krach boursier, faillites...), sociale (chômage de masse, misère...) et politique (manifestations...). Bref, c’est une période de remise en cause du modèle capitaliste libéral.
Le dossier brosse d'abord un portrait de Charlot, un personnage pas comme les autres, dont les grands traits de caractère sont décrits. On y montre ensuite comment ce personnage avec ses qualités particulières révèle les dysfonctionnements de la société. De nombreux exemples tirés du film illustrent cette capacité qu'a Charlot de dérégler la machine sociale. Ce regard critique que Chaplin le cinéaste jette sur la société est aussi une invitation à s'interroger sur la pauvreté qu'elle génère.

Thèmes abordés : capitalisme./taylorisme/conditions de travail/crise économique

 

1. Les jeudis du Cinéma, Monique Rosenberg, mars 2006
Sources : « Education : pratique de la liberté », Paulo Freire, 1978, Editions du Cerf