C’est l’audacieux et très sérieux postulat d’Isabelle Legros posé dans son travail de fin d’étude du cycle Centre de Formation des Cadres Culturels (1). Mais l’auteur va plus loin en mettant en place un atelier d’écriture à double dimension, individuelle et collective. Il va être le point de départ d’une action d’éducation permanente tournée vers plus de collectivité.

Le surendettement entraîne un large phénomène d’exclusion. La personne entre dans une spirale où le désespoir et l’abattement l’empêche de trouver l’énergie pour « refaire surface ». Dans ce contexte, les questions que pose cette étude sont nombreuses : qu’implique le surendettement en matière d’exclusion sociale et culturelle ? Est-ce que certains vécus sociaux et familiaux prédisposent au surendettement ? Comment vivre dignement sa dignité, son identité, sa place dans la société ? Comment placer la personne surendettée au centre de la réflexion et de l’action en mettant l’accent sur son émancipation et son rôle de citoyen ? Comment utiliser l’action culturelle pour agir de façon individuelle et collective contre l’exclusion ? Isabelle Legros : « Dans des situations de surendettement où les réflexes de protection de soi et d'assistanat se multiplient, les potentialités de lutte et de créativité se retrouvent enfouies, si pas annihilées enlevant par là même la possibilité aux personnes de trouver leur capacité pour sortir au mieux du surendettement. Il me semble important de remettre la confiance entre les mains de personnes concernées pour leur permettre d'envisager un avenir meilleur. Je m'attacherai ici à relever l'approche culturelle à travers l'atelier d'écriture visant à développer sur le plan collectif et individuel l'exercice d'une citoyenneté critique et créative. C'est en prenant comme point d'appui l'écriture de soi comme forme de représentation du social que je fais le pari qu'il est possible de redevenir sujet et par la suite acteur de sa vie. Exister non pas à travers l'avoir mais par ce que l'on est, non pas spécifiquement parce que l'on fait mais par ce qui nous constitue en tant que personne ».

 

QUAND LA CULTURE INTÈGRE

Car la culture, au sens large, explique Isabelle Legros, regroupe les habitudes, les idées et les styles de vies. En ce sens, elle permet de faire le lien entre les différents domaines de la vie, elle permet de prendre part à la collectivité.  La culture a un lien avec la quotidienneté de tout en chacun, et elle est également l’expression de ce quotidien. Elle constitue un espace d’expression, de confrontation aux regards et aux expressions créatives d’autrui : « L'action culturelle prend, dans le cadre de ce projet, tout son sens en permettant de développer sur le plan individuel et collectif une expression responsable et créative d'une citoyenneté en question ainsi qu'une forme de représentation sociale. Aussi simple que cela puisse paraître, les personnes en situation de précarité ne veulent pas rester fragiles tant dans leurs modes et leurs conceptions de vie que dans leur expression créative. « Les gens pauvres veulent prendre eux-mêmes leur vie en main, prendre conscience de ce qu'ils sont et comprendre quelles sont les causes de la place qu'ils occupent dans la société ».  La culture et l'expression culturelle me semblent pouvoir être un espace « médian » entre la personne surendettée et la collectivité. »

 

L’ÉCRITURE COMME LIEN SOCIAL

Dans l’expérience d’écriture proposée par Isabelle Legros, la participation à un atelier d’écriture permet de prendre distance par rapport à sa quotidienneté, de la remettre en question, de ne pas rester braqué sur sa survie quotidienne et donc de diminuer l'impact des carences vécues. L’écriture est considérée comme un mode d’expression et un outil de lien social. C’est un acte social et créatif : « Ecrire, c’est décider de penser à soi-même, de poser un acte de rupture face à la fatalité, c’est tenter de mettre un terme à son histoire vouée à l’échec et entrer dans le risque d’un changement probable, d’une création possible ». Grâce à l’atelier, chaque participant va pouvoir apporter sa propre interprétation du monde, d’un monde vu à travers sa propre histoire et nourrie de sa symbolique personnelle. Le travail en groupe, permet de partager ses visions et de les confronter à celles des autres : on sort ainsi du champ d’exclusion en mettant l’accent sur l’être, et non plus sur l’avoir : « L'écriture est un outil permettant aux personnes engagées dans le processus de création de s'interroger, de se comprendre, de questionner les causes de leur situation. C'est une manière d'entrer en relation avec la société, de développer sa vision de l'existence et d'acquérir les connaissances et les compétences dont on a besoin pour se développer le plus librement possible. La création met en jeu notre questionnement sur ce qui est, ce qui nous fait, ce qui nous entoure. Mon intuition est que par la création on peut transformer ce qui fige notre regard, notre perception des choses humaines. La création est ici aussi un moteur favorisant la découverte de compétences ».

 

L’ÉCRITURE DE SOI

En parallèle, l’atelier d’écriture va mettre l’accent sur l’écriture de soi, où le surendettement va jouer un rôle central : «Parler du surendettement c'est un peu convoquer les personnes au lieu même de leur souffrance. Bien souvent, ils ne croient presque plus ou plus du tout que quelque chose émanant d'eux peut intéresser. Participer à ce processus particulier qu'est l'écriture de soi permet aux participants de se mobiliser dans leur propre histoire.

Le pari est ici de situer la souffrance dans le champ d'une parole considérée au cœur d'un processus de création. Ramener de la considération sur le vécu des personnes précarisées afin que la vie puisse se resituer dans l'intention d'une histoire possible. Ceci me semble possible si une certaine distance est prise par rapport à la souffrance vécue afin de pouvoir reconnaître que cette souffrance n'est pas un élément intrinsèque de l'identité de la personne qui la vit. Reconnaître la souffrance comme un élément qui peut être extérieur et même portée par l'histoire sociale ».

 

CADRE DE L’EXPÉRIENCE

L’atelier d’écriture dans lequel s’est déroulé l’expérience s’organise entre d'une part le social en mettant en place un processus de questionnement social et de lutte contre une certaine fatalité face à la situation vécue et d’autre part le culturel en favorisant les capacités créatrices des participants, en valorisant ainsi la dimension individuelle et collective. Individuelle parce que la démarche est centrée sur la personne. L’atelier d’écriture crée ainsi un lieu d’expression qui prend en compte la parole individuelle comme parole externe d’une histoire vécue. La dimension collective se développe puisque le groupe apporte la possibilité de se confronter aux autres. « Le collectif est le lien du groupe qui est déjà une rencontre en elle-même. L'atelier, au sens collectif, est un lieu d'apprentissage d'instruction mutuelle par la transmission des connaissances de chacun. Il permet ici de se positionner en tant que membre d'un groupe et de se former à une certaine citoyenneté. J'entends ici par citoyenneté toute forme d'engagement à la vie sociale et au débat démocratique. La citoyenneté se décline sous diverses formes et peut se jouer au niveau local, régional, national ou encore international. Mais ce qui me semble important ici c'est la notion de participation, l'idée que chacun y a un rôle à jouer sans quoi la citoyenneté est appelée à disparaître.  Participer au fonctionnement de la société en posant des actes, soutenant des valeurs ou par l'implication dans des enjeux collectifs visant la solidarité et l'intérêt général est un engagement dans le vivre ensemble ».

 

ACTION D’ÉDUCATION PERMANENTE

Les objectifs recherchés par Isabelle Legros sont au nombre de cinq : dédramatiser le constat de l’échec par la parole et l’écriture ; questionner pour sortir de l’aliénation d’une situation qui dépasse les personnes ; mettre en parallèle une démarche culturelle active telle que l’écriture et une problématique sociale afin de ne pas se centrer exclusivement sur l’exclusion et le mal subis ; réinstaurer un sentiment d’être acteur et développer des capacités d’autonomisation, et favoriser par là l’expression et la participation à la vie sociale et à la qualité de la vie. Etre enfin le point de départ d’une action d’éducation permanente. Le travail au sein de l’atelier va ainsi susciter une mise en question de ce que les participants vivent, une prise de conscience de ce qui les entoure. « Ce cheminement apporte une plus grande connaissance de soi-même et de son environnement qui me semblent essentiel quand on est appelé à essayer de sortir du surendettement. L’atelier, en termes de production d’écriture, apporte une matière brute qui est appelée à évoluer et conduit à une action d’éducation permanente tournée vers plus de collectivité. »

 

CRÉER UN ESPACE DE PAROLES ENTENDUES

Quelles sont les difficultés d’une telle expérience ? Tout d’abord, amener les personnes vivant dans le surendettement à participer à un projet collectif ne va pas de soi. Le quotidien est fait d’urgences et l’autre peut être vécu comme un obstacle, voire un ennemi. Il y a aussi la peur de rentrer dans un projet collectif et d’être une fois encore leurré : « Je pense que la dimension collective ne peut être acceptée que lorsqu'elle se rapproche au plus près du vécu des personnes. Il est illusoire d'amorcer le projet en y amenant des enjeux sociaux qui sont inenvisageables à partir du quotidien des personnes surendettées. Je pense donc ici à la collectivité formée par le groupe de participants. Des groupes de personnes touchées par le surendettement sont déjà formés, notamment à travers les écoles de consommation, pratique principalement répandue en Wallonie. L'approche la plus plausible me semble de prendre comme accroche les points de contact ou les personnes de ressources en lien avec les personnes surendettées. Et ceci tout en dissociant ce projet avec un service d'aide aux personnes surendettées En dehors de cet aspect plus pratique du groupe se pose la difficulté de voir émerger des comportements individualistes lors d'un travail de réflexion. Ces réflexes seraient tout à fait légitimes puisqu'ils font partie d'un fonctionnement de survie et de protection mais ils peuvent être un frein, si pas un obstacle, à une réflexion commune (non pas uniforme mais menée ensemble). Je pense à ce niveau qu'il est important de pouvoir réhabiliter le repli sur soi pour aller au-delà. Il s'agit de créer un espace de parole entendue ».

 

ENTRER DANS L'ÉCRIT

Aussi, il y a le sentiment d’impuissance face à  l’écriture. L’écriture fait peur : «L'atelier d'écriture est un lieu d'innovation et par cela, permet d'approcher l'écriture petit à petit et parfois par des moyens détournés. Il y a moyen de jouer avec les mots, avec la symbolique des mots, des fragments de textes, des images, des photos langages. De multiples consignes mettent en jeu l'écriture et l'idée affreuse de devoir « pondre un texte » s'éloigne au profit d'une jonglerie de mots et d'idées qui donnera par la suite naissance à un écrit ».

 

CONCILIER QUALITÉ ET OBJECTIFS SOCIAUX

Il faut également parvenir à concilier les exigences en terme de qualité d'écriture et les objectifs sociaux pour le respect de la place de chacun. Ici on l’aura compris, la priorité était donnée à la réflexion plutôt qu'à la production. L'écriture a été utilisée comme processus permettant la création, la réflexion, la prise de position. L'écriture est ici un outil pour apprendre à se positionner dans le champ de la participation citoyenne.

 

NE PAS RENFORCER LE SENTIMENT D'EXCLUSION

Rassembler des personnes autour d'une même problématique fait courir le risque de renforcer encore plus le sentiment d'exclusion : « Il est évident que l'idéal serait de mélanger les publics et donc, d'amener des personnes moins ou pas concernées par le surendettement à travailler sur le champ de l'écriture autour de thèmes liés au surendettement. Ce serait différents apports, d'autres visions qui enrichiraient le travail de réflexion et d'écriture. Si la confiance est gagnée, ces personnes pourraient devenir par la suite des personnes relais vers l'extérieur. Par leur participation et leur engagement au sein de l'atelier, elles pourraient apporter à elles seules des perspectives nouvelles ».

 

ETABLIR LA CONFIANCE

Il faut établir la confiance : « L'atelier d'écriture est à la fois une invention et une rencontre. C'est une histoire d'individualités mais aussi communautaire. On l'a déjà dit, c'est le lieu de rencontre entre des personnes qui doivent se battre jour après jour et leur combat est mené pour leur survie et non pour un intérêt commun. La condition incontournable pour qu'un travail de groupe puisse être envisagé c'est d'amener la confiance parmi les participants et animateurs. L'atelier est avant tout un lieu de non jugement. Créer un tel espace est une des premières taches d'animation. Ne pas juger c'est aussi ne pas aborder l'autre avec l'idée du manque (manque de vocabulaire, de motivation, de culture générale, …) mais de reconnaître à chacun ses zones de culture et d'inculture, de connaissance et d'ignorance. Et ceci, tout en sachant que tout le monde est capable de se questionner. Le défi est important parce que les personnes surendettées ont souvent perdu foi dans le rapport à l'autre. Il s'agit donc de renouer les liens de la confiance disparue. Encore une fois, cela ne peut se faire qu'au fil des rencontres, des paroles échangées »

 

NE PAS ATTENDRE TROP DE LA PARTICIPATION DE CHACUN

« Lorsque l'on élabore un projet, on a beaucoup de désirs que cela se passe de telle ou telle manière. On est bien souvent campé dans nos croyances, d'autant plus crédibles qu'elles sont de bonne volonté: "si je m'y prends comme ceci, forcément que cela va provoquer ça et donc leur apporter ceci…".  Toutes ces volontés peuvent réduire de beaucoup l'espace de changement que l'on espère mettre en place. Trop de souhaits, trop d'attentes même implicites restreint la liberté que l'on veut offrir. Laisser place à l'imprévu, se préparer à être surpris et même dérouté, c'est alors que la possibilité de prendre une place s'ouvrira aux participants. L'idée n'est pas de vouloir faire écrire à tout prix ».

 

D’AUTRES VOIES ?

Le travail d’Isabelle Legros présente de nombreux mérites. Celui tout d’abord de porter le rôle d’acteur en matière de transformation sociale au-delà des simples actes en conférant à l’animateur la responsabilité d’élaborer des stratégies d’actions adaptées, portées par le collectif vers le collectif. Il s’agit aussi de tisser, petit à petit, une dimension collective à des situations individuelles dramatiques. Il s’agit enfin d’utiliser un outil –l’écriture- pour faire renaître les capacités créatives et culturelles chez des personnes en situation et en sentiment d’échec. Reste, à partir de cette expérience, de cette réelle action d’éducation permanente, à réfléchir sur les opportunités, et les possibilités, de démarches similaires auprès d’autres publics, avec d’autres outils culturels.

 

(1) Ecrire pour lutter contre le surendettement Isabelle Legros