Comment devient-on formateur ? Pourquoi s’engager sur ce chemin ? Quels sont les enjeux personnels et collectifs qui les animent ? Chaque trimestre, nous vous livrons l’interview, brut de décoffrage, des formatrices et de formateurs qui bâtissent aujourd’hui l’action socioculturelle de demain.

Pour ce numéro, nous avons rencontré Jacques Pluymaekers : psychologue, thérapeute familial, responsable et formateur à l'Institut d'études et de la famille et des systèmes humains, président de l'association "Réseaux et familles" à Montpellier, chargé de cours à l'enseignement supérieur social à Namur (Belgique) et conseiller scientifique à l'Ecole de Criminologie de l'UCL.

Être formateur c’est  permettre à d’autres d’acquérir leur propre style.

 

Pouvez-vous nous résumer votre parcours professionnel ?

Mon diplôme de psychologue m’a amené à travailler dans un grand nombre d’institutions différentes : des IMP[1], des institutions de protection de la jeunesse, des centres d’accueil, des centres d’urgences, en psychiatrie…. C’est dans cet ensemble d’institutions que j’ai développé et acquis mon expérience de psychologue. J’ai probablement pu accumuler ces expériences grâce à la facilité avec laquelle on pouvait, à l’époque, changer de boulot et qu’à ce moment là on était sollicité à prendre des responsabilités.

En parallèle de cette expérience institutionnelle, j’ai avec quelques amis créé une institution pilote : La Gerbe. Un centre de crise dans un des quartiers les plus défavorisés de Bruxelles[2]. Ce centre était à la fois : la première équipe de travail en milieu ouvert de la protection de la jeunesse, un centre de santé mentale[3] et une équipe de développement communautaire. Nous avons surtout travaillé la crise et les situations de crise.

Parallèlement à cela, pour des raisons financières mais aussi parce que je n’ai jamais aimé faire qu’une seule chose à la fois, j’ai assuré différents boulots : responsable du personnel dans une grosse société américaine, chasseur de tête dans un bureau de sélection du personnel, j’ai aussi une formation d’assureur - conseil, … Bref, j’ai accepté dans mon histoire des engagements professionnels très variés. (Rire) Progressivement, je vais être de plus en plus sollicité dans un travail d’échanges, de partages et de transmissions de ma compétence et de ce fait je vais consacrer une partie de mon temps à la formation.

 

Est-ce que la Gerbe d’aujourd’hui est la même qu’à son origine et a-t-elle évolué comme vous l’aviez imaginée ?

Ouf là, là, ça m’entraîne sur un morceau d’histoire. Le groupe d’amis qui a créé la Gerbe s’était mis d’accord sur le fait qu’il fallait être extrêmement attentif à ce que ce projet pilote ne s’institutionnalise pas. Nous étions très vigilants à toutes sortes de « récupérations ». Pendant une douzaine d’années, les fondateurs ont tenu bon. Ensuite, ils ont estimé qu’il s’agissait d’une expérience et qu’il était temps qu’elle prenne fin car il n’y avait pas réellement de nécessité à la poursuivre. Mais surtout parce que la Gerbe s’institutionnalisait petit à petit. Elle avait de plus en plus de salariés et d’activités. La plupart du groupe fondateur a quitté l’aventure. La crise économique grandissante, les plus jeunes de l’équipe ont estimé qu’il était important de continuer. Certains d’entre nous, dont moi, ont donc accepté d’assurer la poursuite de ce projet. Mais progressivement, l’institutionnalisation s’est installée, nous avons vu le modèle « classique » se remettre en place  même si de nombreux aspects se sont maintenus. Mais, l’institutionnalisation s’est opérée ! Aujourd’hui, La Gerbe est une très chouette équipe de travail en santé mentale et d’aide à la jeunesse mais, le développement communautaire a été extrêmement limité et la manière d’envisager le boulot est devenu très classique.

Je ne pense pas que des projets pilotes puissent se survivre sans s’institutionnaliser sauf en les limitant dans le temps. C’était l’idée de départ du projet de la Gerbe. La Gerbe avait un aspect bullaire, elle créait des bulles c'est-à-dire des activités qui fonctionnaient un temps et il n’était surtout pas question qu’elles s’installent, c’est ce qui a permis de multiplier les réalisations. Il y a plus de dynamisme quand le projet s’arrête et que l’on recommence un autre que quand on essaye de le faire durer.

 

Il y a deux notions qui vous sont liées : l’anti-psychiatrie et l’analyse systémique. Pouvez-vous les expliquer aux néophytes dont je fais partie ?

Ce sont deux terrains pour lesquels on peut imaginer des liens mais qui n’en ont pas au départ.

L’antipsychiatrie est la prise de conscience par un certain nombre de professionnels, et, vraisemblablement en complicité avec des patients, que les institutions psychiatriques se sont développées en multipliant la répression et l’enfermement (avec à l’époque des soins très hypothétiques). En 1960/65, la pharmacologie n’avait pas encore développé les neuroleptiques. C’était une psychiatrie lourde utilisant toute une série de moyens de répression : la contention, les cures d’électrochocs, l’insuline, l’enfermement dans les cabanons, les douches froides, « le traitement par la baignoire », … Il s’agit là de formes de violence, même si dans certains cas le choc provoqué par ces violences avait des résultats positifs et permettait à certains patients d’aller mieux. L’idée répressive qui s’était installée est surtout liée à la vision de la maladie mentale qui consistait à penser qu’il fallait en éradiquer les symptômes comme : la schizophrénie, la paranoïa, l’autisme, … Donc toute la psychiatrie était dans un mouvement qui cherchait à interdire le symptôme et à essayer de lui refuser sa place.

L’antipsychiatrie va ouvrir une nouvelle voie avec l’idée qu’il faut permettre au symptôme de s’exprimer car à travers l’expression du symptôme, le patient dit quelque chose. Pour l’antipsychiatrie, le problème n’est pas d’interdire ou de supprimer manu militari le symptôme mais au contraire de l’écouter. Essayer de comprendre ce qu’au travers d’une manifestation aussi folle, le patient a à nous dire ou à dire à la société. L’antipsychiatrie a mis en avant l’idée de permettre au patient de vivre son symptôme dans un cadre sans danger. Les grands noms de l’antipsychiatrie comme David Cooper[4] et Ronald Laing[5] ont créé des unités dans lesquels ces expériences ont pu se vivre. Ces dernières ne se sont pas multipliées car elles étaient difficiles à vivre tant pour les soignants que pour les patients.

Quant à la systémique, elle se développe à partir d’une idée scientifique : la prise de conscience que lorsque des éléments forment un système et que celui-ci fonctionne, il y a de fait toute une série de règles qui s’installent. La plupart des systèmes vivants ont comme caractéristique fondamentale de tenter à se survivre. Donc, c’est en comprenant comment le système fonctionne dans sa globalité que l’on peut comprendre la place d’un élément particulier. Sur le terrain du travail social, le problème d’un individu ne se réduit pas à ce que l’individu vit à l’intérieur de lui. Dans les perceptions de l’approche systémique, le problème d’un individu est nécessairement lié au contexte, au système dont l’individu fait partie. Par exemple, si un symptôme survient à l’intérieur d’un système familial, il est fort probable qu’il ait pour fonction de maintenir le fonctionnement du système familial comme il est. C’est évidemment, une révolution intellectuelle puisqu’à la différence de la pensée traditionnelle, et c’est là le lien avec l’antipsychiatrie, le symptôme n’est plus vu comme quelque chose à supprimer mais comme quelque chose à observer. Si on s’inquiète de ses effets, il nous dit combien, même s’il crée de la souffrance, il y a la recherche d’un équilibre, il y a la recherche d’un statu quo, il y a la recherche de quelque chose strictement nécessaire au système, dans ce cas ci, familial. Voilà, grosso modo, l’idée de l’approche systémique.

 

Quelle est pour vous la différence entre un formateur et un enseignant ?

(Rire). Jeune, j’ai toujours affirmé que je ne serai jamais professeur, je n’ai vraiment aucune sympathie pour le travail d’enseignant. Par contre, la vie m’a souvent amené à être sollicité pour transmettre mon expérience : de l’éthique, de militance politique et par ce biais, je me suis découvert des qualités que je range du côté de la formation. C'est-à-dire comment co-construire avec des stagiaires adultes. La co-construction c’est partir de l’expérience de l’autre, la confronter avec la mienne pour tenter que les choses s’améliorent, évoluent avec l’idée qu’il n’y a pas un savoir à transmettre mais bien un partage d’expériences. Pour moi être formateur, en psychothérapie, c’est vraiment permettre à d’autres d’acquérir leur propre style. A partir d’un travail de réflexion sur la manière dont on voit les autres, le monde ; sur nos mécanismes de pensée, comment effectivement il se joue en nous un certain nombre de phénomènes que Mony Elkhaïm[6] a appelé les « résonances ». Dans ce type de boulot, notre seul outil c’est nous-mêmes. Il faut donc créer un contexte dans lequel chacun peut faire des expériences à la fois d’échanges et à la fois de changements de sa propre façon de voir. Ce qui pour moi fait que la formation est très différente de l’enseignement. En formation, il n’est pas particulièrement question de transmettre un contenu mais bien de former d’autres à la capacité d’ouvrir les possibles et de voir  autrement. Je ne dis pas qu’il ne faut jamais lire et jamais recevoir du contenu. Mais, pour moi, la formation surtout en psychothérapie n’est pas de cet ordre là.

 

Qu’est ce qui vous permet de dire qu’une formation est réussie ?

En approche systémique, à travers le temps, à travers les exercices, à travers le partage d’expériences, les stagiaires vous renvoient à un moment donné qu’un déclic s’est opéré en eux. Ils vous disent s’être surpris à voir les choses autrement. Pour moi le travail de la formation, c’est créer ces contextes au cours du temps et par des voies détournées sans jamais savoir quelles sont les paroles clefs qui auront été marquantes pour tel ou tel stagiaire. Arriver à prendre conscience un moment donné que les stagiaires vous disent : « oui, là je me suis surpris à être différent ». A ce moment là, comme formateur, je reçois le message que quelque chose est passé. Pas nécessairement ce que je voulais faire passer et encore moins ce qui était prévu au programme ! (Rire) D’une certaine façon, l’autre me dit qu’il a profité et qu’il s’est servi non seulement de ce que le formateur a pu apporter mais aussi de ce que le formateur a pu créer avec les autres pour qu’un message passe.

 

Le mot de la fin ?

Je pense qu’à côté de ce qu’on appelle l’enseignement de base : primaire – secondaire – universitaire qui est strictement nécessaire, il faut de la formation. Pour moi l’enseignement ne sera jamais de la formation. L’enseignement n’a pas la compétence de permettre la véritable insertion professionnelle.

J’ai un exemple très cliché : je ne doute pas de la compétence des médecins peuvent avoir en sortant des études, mais ils devraient avoir au minimum un an de formation pour leur permettre d’insérer leur compétence dans la relation humaine, tout comme quantité d’autres professionnels. En psychothérapie, c’est une stricte nécessité. C’est aussi vrai pour l’ingénieur et le postier.

Dans les métiers de la vente, les entreprises ont conscience qu’elles doivent former les gens : attitudes, présentation, … Le bon vendeur est celui qui a une formation humaine qui dépasse de loin les connaissances qu’il peut avoir de ce qu’il vend. Je ne doute pas de l’objectif mercantile mais ces entreprises ont conscience que c’est la qualité humaine et non pas uniquement la compétence technique qui fait un bon vendeur. Évidemment, cela ne veut pas dire que cette compétence peut être nulle !

 

 

 

[1] IMP : Institut médico-pédagogique

[2] Le quartier Josaphat.

[3] Le troisième à Bruxelles.

[4] David Cooper : psychiatre né en 1931 à Capetown, il s'est attaché essentiellement à développer une psychiatrie existentialiste en Grande-Bretagne dont le projet contestataire se trouve illustré par le terme même d’antipsychiatrie. Sa pratique thérapeutique s’apparente au " laisser faire " : le patient délirant régresse vers un état archaïque, puis remonte progressivement vers l’état dit normal au milieu de ses détritus et de ses excréments. Cette pratique a eu des succès, montrant par là même que la schizophrénie n’est pas une maladie incurable, mais aussi beaucoup d’échecs.

[5] Ronald David Laing : né en 1927à Glasgow, Il condamne la pratique de la psychiatrie dans ses formes institutionnelles. En 1965, il fonde avec David Cooper et Aaron Esterson la Philadelphia Association qui a pour but de créer des lieux d’accueils pour des patients considérés comme schizophrènes. Trois lieux seront ouverts. Le plus célèbre est le Kingsley Hall qui a fonctionné pendant cinq ans.

[6] Mony Elkhaïm : est l’une des principales figures européennes de la thérapie familiale. Neuropsychiatre, directeur de l’Institut d’études de la famille et des systèmes humains (Bruxelles), il enseigne à l’Université Libre de Bruxelles et forme des groupes de psychothérapeutes en Europe, aux États-Unis et au Canada. Auteur de nombreux ouvrages, il dirige la collection “Couleur Psy” aux éditions du Seuil dans laquelle il a dirigé le collectif À quel psy se vouer ? (Seuil, 2003).